L ARGOT ET LA LANGUE 2 I
(le sont les comptes rendus des gazettes judiciaires «jni excitent l'envie d'imiter ces malheureux :
Nous ne songez donc pas que ce qui glorifie La honte du forfait, c'eal la typographie? Que le bandit obscur, soldat de carrefour, S'électrise à l'espoir de vos ordres du jour? Que le moine, puni pour une simple faute, Trépigne en contemplant un pègre de la hante} Que l'humble fourUneur, ardent à parvenir, De Vetcarpe historique aspire l'avenir.
L'indignation du poète vise surtout les littérateurs inspirés de Yidocq, qui ont célébré les malfaiteurs etémaillé d'argot leur vocabulaire :
L'imprudent qui vous lit, blasé par vos leçons, Devant l'épouvantail ne sent plus de frissons ; Le crime, révoltant dans la langue connue, Du grotesque des mots, grâce à vous, s'atténue. De tout écart possible il s'excuse en argot, 11 pardonne au forçat sous le nom de fayot ; 11 sait bien que la loi punit l'homme qui vole, Mais que rien ne défend de rincer une piole; Le bagne n'est qu'un pré pour son regard serein ; Il frémit au poignard, il sourit au surin ; Quand il va s'embusquer dans la foret prochaine, 11 n'assassine pas, il fait suer le chêne; Et la toile où finit son coupable destin, Lui cache l'appareil qu'inventa Guillotin. Hélas ! c'est malgré moi que votre dialecte Répand sur cette page une odeur infecte ; Honte à qui propagea ce langage pervers, Effrayant pour la prose, encor plus pour le vers !
Ces protestations véhémentes restèrent sans écho. L'argot suivit sa marche envahissante jusqu'à modifier profondément l'aspect général du parler
vulgaire, resté jusque vers i83o à peu près indépendant. L'apogée de son influence coïncidera avec son absorption presque totale dans le langage de la capitale, ce soi-disant argot de nos jours, véritable chaos qui a englobé toutes les langues spéciales et que parlent, à quelques nuances près, tous les Parisiens de bas-étage.
Les auteurs des dictionnaires d'argot ont gêné ralement ignoré révolution historique du jargon. Si l'on excepte Fr. -Michel et Delesalle, et ceux-ci même acceptés sous beaucoup de réserve, la plupart de ces lexicographes n'ont pas remonté au-delà du xixc siècle. Outre l'ouvrage de Yidocq et la dernière édition du « Jargon de l'Argot reformé », la plus défectueuse, ces auteurs ont mis à profit toute une série d'ouvrages de caractères très divers qui constituent ce que nous appellerons les sources secondaires. Il s'agit tantôt d'oeuvres d'imagination : les « Misérables » de Victor Hugo et la « Chanson des Gueux » de Richepin ; tantôt d'un essai d'exégèse villonienne : le m Jobelin » d'Aug. Yitu ; tantôt des
diverses publications d'un ancien chef de la Sûreté : Gustave Macé.
L'examen critique de ces différents écrits s'impose d'autant plus qu'ils ont fourni aux lexiques modernes d'argot quantité de termes plus ou moins étrangers au jargon et parfois même purement imaginaires.
Le déblaiement une fois opéré, nous aborderons les dictionnaires d'argot eux-mêmes, en passant rapidement sur les ouvrages de seconde main, et en insistant sur ceux de Fr.-Michel et de Delesalle, l'un représentant le point de départ et l'autre le point d'aboutissement d'une méthode inégalement défectueuse.
Ce double examen, limité au seul argot ancien , servira de complément à l'enquête générale que nous avons entreprise pour discerner, dans le domaine jargonnesque, le vrai du faux, le réel du fantaisiste.
Envisageons donc ces différents écrits sous leur double aspect : littéraire ou lexicographique.
A. — Les Littérateurs.
ï. Victor Hugo.
Au xixc siècle, l'argot pénétra en littérature grâce à la tendance des romantiques à reproduire le ton des divers milieux sociaux
l[\ INTRODUCTION
Une trentaine d'années après son « Dernier jour d'un Condamné », Victor Hugo revint sur le même sujet dans les « Misérables », œuvre puissante et inégale, réunissant les qualités et les défauts de l'illustre écrivain : l'éloquence et la grandiloquence poussée jusqu'à l'emphase, la formule lapidaire et la prolixité extrême. Non seulement le fameux épisode du petit Gavroche y est farci d'argot, ainsi que d'autres parties de ce roman célèbre, mais l'auteur y a inséré une véritable dissertation dans laquelle il étudie tour à tour les origines et les racines de « la langue des ténébreux ».
Ici, comme ailleurs, tant que Victor Hugo s'inspire de Vidocq, la notation reste fidèle à la réalité ; mais dès qu'il s'efforce d'être original, il tombe dans la fantaisie, entraîné d'une part, par sa prédilection pour l'assonance, et trompé d'autre part, par ses connaissances confuses du sujet. Comme il s'agit d'une œuvre d'imagination, ces assertions aventureuses ne tiraient pas à conséquence ; malheureusement, les théoriciens de l'argot les ont prises à la lettre et, à force de les répéter, leur ont donné une certaine consécration.
En voici un exemple frappant. Il s'agit de la rencontre de Gavroche avec un forçat libéré du nom de Montparnasse qui avait fait quinze ans de galères :
Montparnasse posa sa main sur l'épaule de Gavroche et lui dit en appuyant sur les mots :
LES SOURCES SECONDAIRES 2i>
« Ecoute ce que je te dis, garçon, si j'étais sur la place avec mon dogue, ma dague et ma digue, et si vous me prodiguiez <li\ gros sous, je ne refuserais pas d'y goupiner, mais nous ne sommes pas le mardi gras. »
La phrase amphigourique par laquelle Montparnasse avait averti Gavroche de la présence du sergent de ville ne contenait pas d'autre talisman que l'assonance dig répétée cinq ou *>i\ fois sous des formes variées. Cette syllabe dig, non prononcée isolément, mais artistement mêlée aux mots d'une phrase, veut dire : — Prenons garde, on ne peut pas parler librement. — Il y avait en outre dans la phrase de Montparnasse une beauté littéraire qui échappa à (iavroche, c'est mon dogue, ma dague cl nui digue, locution de l'argot du Temple qui signifie mon chien, mon couteau et ma femme, fort usité parmi les pitres el les queues rouges du grand siècle où Molière écrivait et où Callot dessinait1.
Cette « beauté littéraire qui échappa à Gavroche » , n'échappa pas malheureusement aux auteurs qui ont écrit sur l'argot, et en voici les preuves dans leur ordre chronologique :
Bigaud (1881) : « Digue, femme, dans l'ancien argot du Temple. Vieux mot fort usité parmi les pitres et les queues rouges du xvne siècle (V. Hugo). »
\ . Macé : « Ce vilain monde [des filles] fraternise, et maquignons, voleurs, assassins ne sortent jamais, sans avoir, comme ils disent, leur dogue, leur dague et leur digue (chien, couteau, femme) 2. »
Le même, ailleurs : « Souteneur en promenade avec son <logue, sa dague et sa digue*. »
1. Les Misérables, éd. Hetzel, t. V, p. 178. ■>.. Gikier de Saint-Lazare, 1888, p. 02. ... Mrs Lundis, 1889, p. »63.
Larchey, Supplément (1889) : « Dague, couteau... '. Mot emprunté aux romans et aux drames historiques. — Digue, prostituée (v. dague). »
Delesalle (1896) : « Dague, couteau. — Digue, prostituée. — Dogue, chien : le costcl a sa dague, sa digue et son dogue. »
H. France (1898): m Dague, couteau. — Digue, prostituée, femme quelconque. »
Bruant (1901) : « Couteau. Dague. — Femme. Digue, » et, v° arrêter, ces vers de Blédort :
Pour me faire marron, c'est la digue !
Et si maint'nant j'suis harponné,
Si tu m' tiens, c'est qu'on m'a donné.
Sur dague et dogue, il n'y a rien à dire : ce sont des mots purement français ; quant à digue, à l'exemple de Minerve, elle est sortie toute entière du cerveau de Victor Hugo, ou plutôt de son imagination éprise d'assonances : digue, dague, dogue. Beauté littéraire ! 2
Ce n'est pas tout. Dans le passage où il caractérise l'argot, Victor Hugo émet des vues souvent excellentes, mais avec des exemples à l'appui parfois absolument étrangers au sujet même. En parlant des racines du jargon, il fait cette remarque :
L'argot apparaît comme une véritable alluvion. Selon qu'on y creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-des-