Jean Richepin
L/éminent auteur de la « Chanson des Gueux » (1876) est grand admirateur de son illustre devancier, maître François Villon :
Roi des poètes sans billon, Escroc, truand, inarlou, génie.
Le style de M. Richepin en est tout pénétré. La Ballade du Roi des Gueux qui sert de prologue à son livre, s'ouvre par ces vers :
\incz à moi, claquepatins, Loqueteux, joueurs de musettes, Clampins, loupeurs, voyous, catins, Et marmousets, et marmouscltes...
rappelant ceux du « Grand Testament a (v. 1790 et suiv., 1982 et suiv.) :
A inusars, à claquepatins A servans, à tilles mignotes...
V marmosetz et mariotes, Je crie à toutes gens mercis.
D'autres réminiscences accusent une fréquentation intime du poète des Testaments ; telles : ru, ruisseau (p. i4), coquemard, chaudron (p. 84), ord, sale (p. 128) et labre, que M. Richepin fait figurer — on ne sait trop pourquoi — dans un « Sonnet higorne », où il a tâché, dit-il, d'enchâsser « un échan-
lillon de l'argot classique qui a flori de Cartouche à Vidocq » :
Labre, il bonissait aux palombes...
Dans le glossaire argotique qu'il a joint à son ouvrage, M. Richepin rend ce terme par« lugubre », équivalent qui a passé dans les dictionnaires d'argot. Dans Villon à qui le mot appartient en propre, il a le sens de « glissant, instable » (Grand Testament, v. 92 et suiv. ):
Travail mes lubres sentemens, Esguisez comme une pelote, M'ouvrit plus que tous les Commens D'Averroas sur Aristote.
Ce même sonnet renferme le terme argotique cribler, crier, sous une forme nouvelle : grubler, qui n'est pas attesté ailleurs et que l'auteur rend par
« grogner » :
Vous grublez comme un guichemard...
Les villonismes que nous venons de citer, l'auteur en donne lui même l'explication dans son glossaire argotique dont il atteste énergiquement la bonne foi (p. 299) : « J'affirme hautement que tous les sens présentés par ce Glossaire sont rigoureusement exacts, puisés à la bonne source, à la seule bonne, c'est-à-dire recueillis de la bouche même des gens qui s'expriment en argot aussi naturellement que nous nous exprimons en français... »
Et le poêle a parfaitement raison ; seulement qu'ont de commun lesvillonism.es mentionnés avec
les « gens qui s'exprimehl en argot » ?
De même, pourquoi insérer dans un glossaire « aigotique » des provincialismes tels que :
irnoifOLE, mets populaire en Normandie, boulette de \ Lande de porc bâchée cuite au four (Moisy) : cf. la ballade des Loupeurs :
N'importe où nous nous empâtons D'arlequins, d'briflV et d' rogaton s, Quéqu'foia d'saucisae él à'aUignolet.
11 1 rli bier, mot angevin : mauvais sujet, vagabond, idiot, fou (Verrier et Onillon); ef. la ballade du prologue :
Vous que le chaud soleil a teints, Hurlubicrs, dont les peaux bisettes Ressemblent à l'or des gratins...
Il est fâcheux que les lexicographes de l'argot n'aient pas fait le départ entre ces différentes catégories du lexique de M. Richepin : réminiscences littéraires, termes dialectaux, mots d'argot. Ils se sont contentés d'incorporer à leurs ouvrages l le vocabulaire mi-archaïque, mi- provincial, mi-jargonnesque de la Chanson des Gueux.
i. Voir les Suppléments de Delvau et de Larchey, les dictionnaires
de Delesalle, de II. -France et de Bruant. Contentons-nous de ces
deux mentions : H^France : « Ru, ruisseau. Patois lorrain et picard,
festé dans le vocabulaire des voleurs » ; Bruant : «Lugubre. Lubre ».
Les Sources de l'Argot Ancien, t. II. 3
3/j INTRODUCTION