‹ Les sources de l'argot ancienChapitre 16 sur 157 · Auguste Vitu · texte numérisé non relu

Auguste Vitu

Écrivain à ia plume alerte et spirituelle, A. Vitu possédait une érudition étendue, mais il manquait de préparation philologique. Son ouvrage sur « Le Jargon ou Jobelin de Villon » (1889) ne mérite d'être lu qu'à la condition de n'en retenir aucune des innombrables hypothèses étymologiques. Etant donné que l'argot du passé est essentiellement du français parlé, plus ou moins détourné de son sens, Vitu s'est fourvoyé en cherchant la solution de Fénigme dans le latin, le germanique, voire dans le slave et le tsigane1. D'autre part, il s'est volontairement privé du seul document qui aurait pu lui fournir quelques éclaircissements : le procès des Coquillards.

Son livre intéressant, mais dangereux pour un lecteur inexpérimenté, a exercé une influence fâcheuse sur les derniers lexicographes de l'argot. Feu

1. M. Lucien Schone, dans son livre sur Le jargon de Villon (1888), a cru trouver dans l'anglais du xv* siècle une nouvelle ressource pour l'interprétation du Jobelin : c'est ainsi que froart serait l'anglais froward, pervers, graveliffe répondrait à grave, tombe, et life, vie; hirenalle et pirenalle dériveraient de la même source (v. ci-dessous). Cette hypothèse s'évanouit devant le fait que l'anglais était parfaitement inintelligible en France à l'époque de Villon et que les deux ou trois jurons d'apparence anglaise qu'on lit chez le poète sont plutôt écossais, et Villon les a entendus dans la bouche même des archers écossais de la garde royale. Notre jargon n'a d'ailleurs, à aucune époque, rien eu de commun avec le cant et encore moins avec l'anglais.

Georges Delesallc, dans son o Dictionnaire » (1896), a non seulement adopté en bloc les interprétations arbitraires de Vitu, mais il les a encore dépouillées de leur caractère hypothétique, et en les présentant comme des données positives, il a induit à son tour en erreur le plus insigne des argotiers modernes, M. Aristide Bruant. Grâce au « Dictionnaire françaia -argot » (1901) de ce dernier, les conjectures de Vitu ont acquis droit de cité dans le domaine jargonnesque du passé ; et c'est ainsi que le vocabulaire argotique déjà encombré de toutes sortes de parasites, s'est vu augmenté d'une nouvelle pousse de cryptogames. Il est urgent de l'en débarrasser.

Remarquons tout d'abord que Delesalle n'a pas inséré dans son Dictionnaire tous les mots examinés par Vitu : quelques-uns, et des plus intéressants (tels que bicjner, david et davyot, etc.), n'y figurent pas.

Eliminons ensuite toute une série de termes moyen français sans rapport avec le jargon, que Vitu et ses disciples auraient pu se dispenser d'interpréter : blondir, faire reluire ; coquar, sot ; gaudins, brigands de bois ; gaultier, joyeux compagnon ; heure, affliction ; havre, refuge ; ravault, bâton, etc.

De ces termes, hlandir est noté à tort dans Delesalle et Bruant, comme appartenant au langage populaire parisien, et havre a produit un parasite inconnu à Vitu. On lit dans Delesalle : « D'après

A. Yitu1, il se peut que havre ait été employé pour affre, cruauté, horreur ri ; de là, chez Bruant : « Horreur. Havre. »

Voici maintenant les interprétations aventureuses de Yitu qui ont passé telles quelles dans Delesalle et Bruant :

Abrouart, le brouillard, et abrouer, arriver ; arvans, folâtrant, et arvés, facétieux2; baudrou&e, lanière de cuir pour la pendaison ; berard ou beroard, bandit ; bisac, la bise qui souftle sur les pendus ; coys, cabane, cellier, cabaret3; desbourser, voler, dépouiller, et desmaquiller, défaire ; droguerie, tromperie ; duc, l'oiseau de nuit, c'est-à-dire le pendu qui dort au haut des branches4 ; espincer, s'enfuir ; fardis, fardeau ;Jloars, habiles, adroits; flogie, toison ; fourniller, coïter5; gauldouse, bordel6; giffault, le derrière ; giffle, gibet; gourgourans, trompeurs ; greme et grume, bois du gibet ; grup, pendu ; gruppelin, petit pot; guoble, boisson7; hornangier, coïter ; hye et

i. Delesalle confond ici Vitu avec Fr.-Michel chez lequel on lit : « Havre, dit Cotgrave, grime, fell, horrid... » et, avec Schône, p. 180 : « Havre, horreur... exactement affre, dont havre n'est peut-être qu'une forme corrompue ».

2. Cf. Delesalle : « Arvans (Villon). Se réjouissant» [Bruant : « Réjouissance. Arvans*] eï^Arvé. Réjoui» [Bruant : Id.j. Fr.-Michel donne : « Arvé. Dupe » (sans référence).

3. Cf. Bruant : « Cabane. Coys*. — Cabaret. Coys*. — Cellier. Coys*. » k. Delesalle : « Duc (Villon), i° l'oiseau de nuit : a° le pendu qui est

en haut des branches ». Le premier sens est français, le deuxième, imaginaire.

5. Vitu cite à l'appui du sens supposé ce vers du capitaine Lasphrise :

Car je v eux fourniller en ton joly fourneau... Delesalle insère également fourniller qui n'a rien à faire avec le jargon.

6. Cf. Raphaël de Noter. Dictionnaire français-argot, Paris, s. d. : <( Maison. Galdouze. »

7. Delesalle donne guable, boisson (Dict. français-argot) et Bruant cite également cette forme. La leçon véritable est : Grenoble.

hycr. id. . macquilier, manger ; mareux, trompeurs; monljoye, le gibet ; plant, confrérie des gueux l ; planter et planteur, sens obscènes2 ; poix et polliceur, voleur ; pougois, bouge; rijjault, pot-au-feu; rufjle, vent d'orage3; sorniller, voler la nuit 4 ; terrant, pays; troys, zut ; vendenger, pendre :>; ys, huis.

Toutes ces définitions plus ou moins fantaisistes se retrouvent dans les deux dictionnaires précités. D'autres explications, données par Vitu à titre d'hypothèse, sont enregistrées par ses disciples comme des faits acquis à la science. Le procédé est frappant et mérite de nous arrêter :

Vitu : « Bizouart. Je crois qu'il faut le traduire comme s>nonyme de bis au sens obscène. » — Delesalle : « Bizouart signifie aussi le membre viril dans Villon [Bruant : Sexe de l'homme. Bizouart]. »

Vitu : a Coqueur et croqueur. Je ne suis pas sûr de la lecture du mot... l'un et l'autre vont au même sens dans le vers tiré de la ballade vin :

Cogueurs de pain et plommeurs affectez...

Les coqueurs de pain seraient ceux qui baisent le pain, c'està-dire l'hostie... En argot moderne l'idée de baiser, renfermée

i. Outre Delesalle et Bruant, on trouve la même interprétation dans le Vocabulaire de la langue verte (1898- 1908) de Hector France : « Plant. Nom donné autrefois à la confrérie des gueux. »

2. Dans H. France : « Planter, sacrifier à Vénus. Planteur, paillard, libertin. »

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