Mes Lundis, p
c'est certainement l'œuvre d'un loustic qui se rappela la chevelure hérissée des prêtresses de Bacchus ; gambriade est une forme corrompue de gambillade, danse (forme citée et référencée par H. -France), sens déjà attesté par une chanson argotique de 1829 : le mot c danse » devint m dame » sous la plume de notre policier. De même glutouse est une double déformation de gueule (cf. gueuleton), tandis que grutouse est pour gratouse, gale.
Et toutes ces bévues grossières sont gravement commentées par Larchey l et présentées comme de l'argot des voleurs !
C'est également le cas de Ch. Desmazes, ancien conseiller à la Cour de Paris. Son ouvrage « Les Criminels et leurs grâces » (1888), renferme un chapitre consacré à l'argot des malfaiteurs (p. 53 à 6s)r qui débute ainsi : « Depuis le Sottisier de Voltaire (1778) et d'après Gille (1825), les gueux et les voleurs ont un argot... » C'est de Voltaire et de Gille (?) que l'auteur a appris cette grande vérité I
Desmazes a consulté, déclare-t-il, Larchey, Delvau et Rigaud. On y lit cependant des vocables qu'ignorent ces lexicographes, et Larchey, suivi d'autres, s'est empressé de les accueillir. Citons :
1. Cf. Gambriade, cancan, danse... « Dans le sens de dame élégante que j'ai donné d'après Rabasse, gambriade doit être une déformation de combriade, et dérivé de combrieu, chapeau, mot à mot : femme à chapeau, femme bien mise. » — « Gratouse, la galle (Rabasse). On a dû dire d'abord gratouse. Effet pris pour la cause ».
Blioteuse, fille publique (p. 57) : « Les souteneurs classent ainsi leurs femmes : Une largue... pour deux sigues, c'est une blioteuse... » : — Delesalle, Jean La Rue et H. -France : Id.
Loqueur, dénonciateur (p. 60) : « Tel fut Thibert, qui, de voleur de grands chemins, pour éviter l'échafaud, se fit loqaeur. » Cf. Larchey, Supplément : « Loqueur, dénonciateur... Les latinistes auraient beau jeu en rapprochant ici loqueur de loqui, parler, mais j'y vois plutôt un dérivé de loche, oreille, qui signifierait écouteur, espion » ; — Delesalle : « Loqueur, dénonciateur » ; — Bruant : « Dénonciateur. Loqueur » ; H. -France : Id.
Li [re, joli. Delesalle: « Luire, i° cerveau ; 20 joli. »
Tiuc-thac, crime ; Larchey : « Id. Harmonie imitative comme dans fric-frac » ; — Delesalle: « Tric-trac, crime » ; — H. -France: « Tric-trac, crime ; manigancer un tric-trac, préparer un crime. Argot des malfaiteurs. »
Zablo (le grand), soleil (p. 56),
La blioteuse est vraisemblablement une mauvaise transcription de flibocheusc, soupeuse affamée et rapace (Rigaud) ; loqueur est à n'en pas douter une coquille pour coqueur, dénonciateur ; luire, joli, semble tout aussi peu probable que luire, cerveau, déjà mentionné ; tric-trac paraît une coquille pour fric-frac, effraction, celle-ci envisagée comme un crime. Quant à zablo, l'état civil en est plus piquant.
Le Figaro du 26 novembre 1881 publia un article de Georges Grison intitulé Y « Argot réel », où on lisait ceci : « Le grand Jablo, c'est le soleil, et l'étymologie la bougie Jablochkoff, la première lumière électrique, bien connue du peuple. » L'auteur s'est cru dispensé de nous dire à quelle occasion et dans quel milieu il a entendu cette nouveauté. Il est
possible qu'un loustic ait ainsi baptisé le soleil à l'époque de la grande vogue des bougies électriques de ce nom (1877-1888), mais cette appellation facétieuse vécut ce que vivent les roses, ou plutôt autant que les fameuses bougies de l'électricien russe Paul Jablochkoff (mort en 1894). Larchey, en insérant le mot sous sa double forme (jablo et zablo), lui assura un brevet d'immortalité 4, et il n'est pas impossible que plus tard un criminaliste-linguiste de l'école de Lombroso y voit une « médaille historique » ou peutêtre même (étant donnée la fragilité de la mémoire humaine) un souvenir lointain de Zabulon, sixième fils de Jacob et de Lia, mort à l'âge de cent quatorze ans.
B. — Les Lexicographes.