De même, dans Jean La Rue : « Chevance, ivresse
got, est une coquille pour cheranee, et l'auteur a dépensé son esprit en pure perte1.
De même, accœurer, c'est une autre coquille pour accoerer, accommoder, arranger (dans le Jargon de i836) : donc, nulle trace de cœur!
C'est le cas de la plupart de ses rapprochements.
D'ailleurs, si l'on en excepte le commentaire humoristique, le recueil de Delvau manque à peu près d'originalité, et on ne saurait prendre à la lettre cette affirmation de la préface : « J'ai cueilli sur leur tige et ramassé sur leur fumier natal tous les mots de mon dictionnaire, tous les termes bizarres, toutes les expressions pittoresques qui s'y trouvent accumulées : il n'en est pas une seule que je n'aie entendu de mes oreilles, cent fois au moins, dans la rue Saint-Antoine ou dans la rue Neuve-Bréda, dans un atelier de peintres ou dans un atelier d'ouvriers, dans les brasseries littéraires ou dans les cabarets populaires... »
Delvau est plus heureux quand il s'efforce de préciser les milieux où l'on emploie de préférence les termes qu'il cite et ses recherches sont sous ce rapport très méritoires. Il discerne non seulement un argot du peuple et un argot des bourgeois, mais encore un argot des faubouriens et un argot des ouvriers,
1. Larchey, après avoir donné la forme correcte dans son Dictionnaire, adopte dans le Supplément la coquille et l'explication fantaisiste de Delvau : « Chevance, ivresse. Vieux mot qui signifiait gros bien, richesse, l'ivrogne a toutes les richesses de la terre en imagination. »
sans oublier V argot des académiciens... Parmi les ouvriers, il distingue l'argot des marbriers de cime tières (v° bonir) :
Bonir, se taire, — dans l'argot des marbriers de cimetière. Bonir, dire, parler, — dans l'argot des voleurs.
Ce rapprochement est par trop spirituel pour en faire honneur à la malice de notre auteur.
Les formes et les acceptions con trouvées y sont très nombreuses ; bornons-nous à citer :
Ambes, les jambes, dans l'argot des voleurs, qui serrent de près une étymologie : à';j.ccw en grec, ambo en latin, d'où ambes dans l'ancien langage français, — trois mots qui ont la même signification deux : les jambes vont par paire.
Brimar, briseur, dans l'argot des voleurs.
Gouffier, manger, dans l'argot des voleurs.
Niorle, viande, dans l'argot des voleurs.
Poitou, le public, dans l'argot des voleurs.
Riole, rivière, ruisseau, dans l'argot des voleurs.
De ces termes et sens : Ambes est forgé par Delvau *, qui l'a induit d'ambier, marcher, unique forme réelle ; brimar signifie « bourreau2 », tandis que gouffier est une coquille pour gousser 3. Quant à poi-
i. D'où il passa chez Delesalle (« Ambe pour jambe, mot défectueux, ou du latin ambo, deux »), Lermina et Lévêque (« Jarnbes. Ambes»), Bruant (« Jambe. Ambe ») et dans le Supplément de Larchey (« Ambes, c'est jambes avec suppression d'initiale, et non une forme moderne du latin ambo, comme on l'a dit »).
2. De même, Hector France et Virmaître : « Brimar, briseur ». La source de l'erreur se trouve dans ces lignes mal comprises de Fr.-Michel : « Brimare, bourreau... Je soupçonne ce terme n'être autre chose que le mot briseur... » V. Glossaire.
3. Coquille passée dans Delesalle. Voici quelques autres : Cromper (—cramper, Vidocq), se sauver [Rig., Deles. et Br.] ; laffe (= jaffe),
Ion. que Kigaud rend encore par « précautions, peines », ce sont là des sens imaginaires, résultant d'une fausse interprétation : poitou a le sens de « point, rien » (Jargon de 1628), et la locution citée par Vidocq n'épargnons le poitou signifie tout bonnement « n'épargnons rien », sans aucune allusion au public '.
Les deui antres termes cités par Delvau semblent inconnus au jargon : niorte ne figure que dans Delvau et chez Macé2, deux sources également suspectes : viole, au sens indiqué, est un terme patois (Centre), et non pas jargon nesquc.
En dépit de ce caractère superficiel et de l'excès d'esprit de son auteur, le livre de Delvau peut néanmoins rendre service ; mais il faut l'utiliser avec précaution .