Autre interversion du texte
Que le diable vous emporte ! Que le rabouin vous esquinte !
J'allais de ville en ville demandant de l'ouvrage et un petit morceau de pain quand je n'en trouvois pas, Je cimois de vergue en vergne en jaboltant à turbiner et un minçon d'arti- J'aillc, quand il n'y avait niberque à turbiner.
Si je rencontre un voleur devant moi, un bâton à la main, je le tuerai ou je lui couperai le col, Si un grinche se retape devant méziere, un satou à la poque,je te conirai ou je le faucherai au colas.
Emportant mes effets et me trouvant pris, je mis l'épée à la main et je l'ai tué, Roulant ma fardenne et me trouvant chopê, je mis flamberge en poque et je l'ai coni.
Oh ! paysan, donne moi une oye ou je la vole, Oh ! raille Jbusse moi un angluche ou je le grinche.
Vieux guichetier, regarde moi avec tes yeux, Vieux guichemard, reluque moi avec tes chassans.
Si tu es si fier, voleur, passe par derrière, Si tu es si croie, passe, grinche, par les darioles.
J'allois dans les villes pour apprendre à travailler et à voler. Je cimais dans les vergues pour apprendre à turbiner et à grincher.
La table étant mise, on nous donna du salé et du pain blanc, La churante ouverte, on nous donna du rouaie et du larton savonné.
Ma brave dame, êtes-vous voleuse ou receleuse? Ma brave dame, êtes-vous grinche ou franche ?
Je suis voleuse, mon bon homme, je sais mon métier, Je suis grinche, vieux bonique, et je sais poisser.
lia brave dame, quand je me repose près d'un bois, j'examine les passans ; s'ils sont bons à tuer ou à voler, je tire mon couteau de ma poche, je leur saute à la gorge et je les tue, surtout quand j'ai deux jeunes gens avec moi, Ma brave dame, quand je me repose auprès d'un satou, je retaille la raille à bouter ; s'ils sont chenus à faire ou à escoffier, je tire mon lingre de ma fouillouse , je leur saule au colas et je les conis, surtout quand j'ai deux bottes de mioches avec moi.
Le Beau-François disoit dans sa prison : les bourgeois de la
()() DOGCJMENTS JARGGOLNESQUES
ville de Chartres se font une fête de me voir guillotiner, mail
aussitôt que je serai jugé et mis au cachot, je ferai une corde et je me pendrai. Le Beau-François jabottoit dans la tur bette : la raille delà vergue de Chartres se fait une fêle de me voir jouer à la boule, mais aussitôt que je serai giblé, et qu'on m'aura mis <tu.r inities, je ferai une tortouze et je me corderai.
Œuvre d'un policier qui a passé une grande partie de sa jeunesse en prison et au bagne, ce vocabulaire est le fruit de souvenirs et de longues recherches commencées et continuées dans le milieu même des malfaiteurs. Un an avant son apparition (i836), le vieux Jargon de l'Argot reforme avait été réimprimé et augmenté de quantité de mots nouveaux, mais il n'existe entre ces deux publications qu'une coïncidence de date, et rien de commun touchant l'argot du xix' siècle.
On doit discerner, dans le vocabulaire de Vidocq, une partie originale — c'est la plus considérable — que nous avons essentiellement conservée dans notre réimpression, et un bagage lexique suranné, fantaisiste ou purement français, que nous avons supprimé. Appartiennent à ce dernier les catégories suivantes :
a. Archaïsmes. — Vidocq avait ajouté aux termes qu'il avait personnellement recueillis nombre de mots désuets qu'il avait extraits soit du Jobelin de Villon, soit de l'édition de 1690 du Jargon de l'Argot. Il cite deux ballades du premier dans sa préface, en les faisant suivre de ces réflexions, v° arguche : « Le poète Villon a écrit plusieurs ballades en langage argotique, mais elles sont à peu près inintelligibles... Le lecteur trouvera marqué d'un double astérisque les mots extraits de ces ballades dont la signification m'était connue. »
Les Sources de V Argot Ancien, t. II. 7
0,8 DOCUMENTS JARGONNESQUES
Effectivement plusieurs mots sont bien pourvus d'un double astérisque, mais, par une erreur regrettable de rédaction, ces termes n'ont rien de commun avec Villon. Il s'agit en fait de :
Termes moyen français : ** cabasser, tromper ; ** lanterne (vieille), vieille courtisane ; ** tractis, doux, maniable, etc. 1.
Termes lires du Jargon de V Argot de 1690 : ** biffer (=z briffer), manger ; ** crolle, écuelle ; ** jajfe, potage, soupe ; ** limogère, chambrière ; ** marquin, chapeau (mais * marque, fille) ; ** proye, postérieur ; ** rabat, manteau ; ** trottin, pied ; ** volant, manteau.
Ajoutons : ** landreux ( « personnage infirme ou qui traîne une vie languissante » ) qui ne se trouve dans aucun document jargonnesque2, et ** tinette (« tête » ), qui a l'air d'être tout moderne.
Tous ces termes figurent comme argotiques dans le dictionnaire français-argot de Vidocq, d'où ils ont passé chez Fr. -Michel et les autres lexicographes.
Quant à la deuxième source des archaïsmes recueillis par Vidocq, voici ce qu'il en dit lui-même, v° abbaye ruffante : « Ce mot appartient au vieux langage argotique, il est précédé d'un astérisque ainsi que tous ceux qui sont empruntés à un petit ouvrage très rare, publié au commencement du xvie siècle, et qui est intitulé : Le Jargon
1. On lit bien « cler vis traictiz », c'est-à-dire clair visage joli, dans le Grand Testament (v. ^99), mais non pas dans les Ballades en jargon du poète. Le mot a passé, de Vidocq, chez Fr. -Michel, Rigaud, Delesalle et Bruant.
2. Oudin a noté le motdansses Curiositez (16^0) :« Landreux, faible, malade », mais sans en indiquer la source. Il est inconnu ailleurs. Godefroy cite Oudin, en renvoyant à landore, paresseux. Le mot est d'origine dialectale (v. Glossaire).
ou langage de l'Argot..., & Troyes, et se vend à Paris, chez Jean Munier, marchand libraire, rue Petit-Pont, à l'image Saint-Jean. » Cette description répond à l'édition du Jargon de 1690, dont Vidocq reproduit des fragments aussi bien dans la préface qu'à la fin du second volume de ses Voleurs. Seulement, l'astérisque, à la suite d'une nouvelle erreur de rédaction, est venu caractériser une foule de mots qui n'ont rien à voir avec cette source. Tel est le cas pour toute une série de termes qui ne remontent pas au-delà du xixe siècle *, pour d'autres qui appartiennent au vieux français (*cayman, *mitre, c'est-à-dire mithridate, etc.), ou simplement pour des transcriptions erronées 2. Nous avons également supprimé deux autres catégories de termes.
b. Mots français. — Tels sont : Caméléon, « courtisan », chevalier d'industrie, créateur, « peintre », dévierger, « dépuceler », juilletiser, « détrôner », oiseau fatal, « corbeau » 3, piaf, « orgueil », rigoler, « rire », etc. Ces prétendus termes d'argot ont tous passé dans le lexique de Fr. -Michel et ailleurs.
1. Cf. barre (clé), boudin (verrou), boucle de zoze, bouis, cafarde (lune), cogne, crucifix à ressorts, emblème, étourdir (solliciter), fligadier,foirou, fourbi, fourlour, fredine, gobbe, grinte, limonade (assiette), macchoux, masseur (ouvrier), moresque, oignon (montre), paccin, paille (dentelle), patron (père), réchauffer (ennuyer), robe (vêtement de forçat), siffle (voix), sime, sitre, sive, tape, temple (manteau), tigne (s'esbatre dans la). Tous ces termes sont pourvus d'un astérisque.
2. Tels : Felouse, prairie (= pelouse, paille), qui devient fenouse chez Larchey, etc., foiron, derrière (— foirou), gomberger, compter (= comberger), marmier, berger (= mornier), poupiner, travailler (=goupiner), tartouffe, corde (= tourtouzé), tratiner, marcher (= trotiner), trombille, bête (= tête), vrimalion, ville (—frimillon, marché?), coquilles passées dans Fr.-Michel, Larchey, Rigaud, Delesalleet Bruant.
3. Cf. Rigaud : « Oiseau fatal, corbeau, — dans l'argot des voleurs qui, une fois par hasard, se sont inspirés de l'argot académique. »
tIOO DOCUMENTS JARGONNESQUES
c. Termes facétieux. — Exemples : Arche de Noé1 (Académie), Tour de Babel (Chambre des députés), elixir de hussard (eau-de-vie), Argonaute, commenté dans un passage curieux des Mémoires, t. III, p. 81 : « Les abonnés de Guillotin (cabaret mal famé), ont aussi leurs puristes ; ceux-là prétendent que l'argot a pris naissance à Lorient, et, sans croire qu'on puisse leur contester la qualité d'Orientalistes, ils se l'appliquent sans plus de façon, comme aussi celle d'Argonautes, lorsqu'il leur est arrivé d'achever leurs études sous la direction des argousins, •en faisant, dans le port de Toulon, la navigation dormante à bord d'an vaisseau rasé. »
C'est à des « chevaux de retour » qui rappellent les escoliers dévoyés et leurs souvenirs classiques, qu'on est redevable des expressions telles que boîte à Pandore, etc. ; mais Sorbonne, au sens de « tête », est une appellation facétieuse d'origine vulgaire2. Ce terme bizarre qu'on lit dans les Mémoires de Yidocq (t. I. p. 224) et dans les Mémoires d'un Forçat*, remarquons qu'il est resté à peu près étranger aux documents argotiques et que Vidocq s'est abstenu de l'insérer dans son vocabulaire. Cela ne l'a pas empêché de jouir d'une grande faveur auprès des
1. Cf. Virmaître, Supplément : « Arche de Noé. Cette expression est employée par les faubouriens pour qualifier certaines brasseries tenues par les femmes... C'est un mot populaire ».
2. On la lit déjà dans le Dictionnaire du bas-langage de d'Hautel (1808) : « Sorbonne, pour dire le chef, la tête. Quand il a mis quelque chose dans sa sorbonne, le diable ne lui en ferait pas sortir, se dit d'un homme opiniâtre, entêté ». C'est donc un terme facétieux d'origine vulgaire et qui paraît encore vivace dans le bas-langage : «Fêle donc la sorbonne pour des mufes pareils », lit-on dans Le Sublime ou le Travailleur, de Denis Poulot (1872), p. 97.
3. Le glossaire annexé explique porter la sorbonne à Chariot par (( aller à l'échafaud ».
écrivains qui se sont intéressés au monde des voleurs, Y. Hugo, Balzac, Eug. Sue, sous la plume desquels il revient fréquemment. On lit même sorbonner, au slmis de « raisonner », dans les Mystères de Paris {.
Quelques mots maintenant sur les éléments constitutifs du lexique de Vidocq. Nous ajouterons ici quelques renseignements à ceux déjà contenus dans notre Argot incien.
Le français du xvie siècle a fourni un groupe important de hrmes se rapportant au langage du bagne. On sait que la peine des galères fut instituée sous François Ier et que la nomenclature correspondante — forçat, galère, gourdin 2, etc., — nous vint, avec l'institution elle-même, de l'Italie. Lorsque les galères furent remplacées en 17^8 par les bagnes de Brest et Toulon, une grande partie de ces anciens vocables — barberot (barbier), boye (bourreau), cadène (chaîne de forçats)3 — a survécu dans le parler des argousins où les a recueillis Yidocq.
Quelques autres termes du vocabulaire remontent également au moyen français : Aricoter (rompre, en parlant du bourreau = haricoter), boubane (perruque : cf. boban, ajustement), coquillon (pou = capuchon), ferlampier (voleur du dernier étage = mauvais sujet), four gai (receleur = forgas, vente des objets après l'exécution), fouiiour (malade = frelore, perdu), guinal (juif