L ARGOT ET LA LITTERATURE
Nous avons noté à différentes reprises l'action plus ou moins considérable du jargon sur les éeri- \ ains du xv° au vvm" siècle. ( lepcndanl. c'est surtout au xixe siècle que L'influence de L'argot sur la littéral nie commence à devenir sensible.
Le chef de l'école romantique, Victor Hugo, a été le premier à en tirer parti» Son « Dernier jour d'un condamné n (iN-><)) parut un an après les « Mémoires » de Yidocq. et c'est dans ceux-ci que le poète puisa les phrases d'argot qu'on lit au xxinc chapitre de son roman. L'intérêt que le grand écrivain portait au langage des malfaiteurs s'y manifeste dè^ le début par cette esquisse qu'il amplifiera magnifiquement dans les «Misérables» : « L'argot est toute une langue, entée sur la langue générale comme une espèce d'excroissance hideuse, comme une verrue, elc. »
Quant à la chanson d'argot que Victor Hugo a insérée dans son roman et qu'il prétend avoir trouvée parmi les papiers du condamné, elle manque aux « Mémoires » de Vidocq et on ne la lit que
dans la préface des « Voleurs » (1(837). Est-ce le policier qui l'avait communiquée au poète? Il nous a été jusqu'ici impossible d'en retrouver la source1.
Deux ans après, Victor Hugo enchâssait dans « Notre-Dame de Paris » une prodigieuse évocation de la Cour des Miracles dont les éléments avaient été tirés des « Antiquités » de Sauvai (1724).
Passons sur des publications éphémères2 et arrivons à Balzac, dont les « Scènes de la vie parisienne» renferment deux magistrales peintures du monde qui nous intéresse : « Splendeurs et Misères des Courtisanes » (i838), qui nous donne dans sa m0 partie une description de la Conciergerie, parsemée de phrases d'argot empruntées aux « Mémoires » de Vidocq ; et la « Dernière incarnation de Vautrin » (18/17), étude vigoureuse des mœurs du bagne et des lupanars, où l'on trouve la lutte saisissante de la police et de Jacques Collin, autrement dit Vautrin, forçat en rupture de ban, qui semble
1. Charles Assclineau, dans sa Bibliographie romantique (2" éd., 1872, p. 271), prétend que l'auteur de la chanson serait Dumoulin d'Arcy, « peintre en Watteau ». Cette hypothèse ne tient pas debout, étant données les sérieuses connaissances argotiques dont témoigne cette chanson, connaissances que ne pouvait posséder à cette époque que Vidocq ou un des forçats dont il parle dans ses Mémoires.
Nous ne sommes pas non plus en mesure de dire si le roman Les Mauvais Garçons, d'Alphonse Royer et Auguste Barbier (paru à Paris en i83o) renferme ou non de l'argot. Ce livre est aujourd'hui introuvable : il manque et à la Bibliothèque Nationale et à celle de l'Arsenal, les plus riches en littérature romanesque.
2. Tels le roman d'Antony Thouret, Toussaint le Mulâtre (i83/i), et celui de Raban, Justine ou les Malheurs de la Vertu (i83G), renfermant l'un et l'autre quelques mots d'argot qu'on retrouve dans Vidocq.