Lorsque César vint dans les Gaules, toutes les ^ ,Etat
^ de la Gaule.
cités, tous les pagi, toutes les familles étaient divisés en deux factions qui s'y disputaient le pouvoir et l'influence. Chacune, pour soutenir les hommes et les intérêts de son parti, s'efforçait de faire prévaloir son opinion dans les conseils. Les résolutions pour la paix ou la guerre dépendaient du caprice de la faction qui comptait le plus grand nombre d'adhérents, et il en était de même pour le gouvernement général de toute la Gaule (3).
(1) Druides a bello abesse consueverunt, ueque tributa cum reliquis pendunt; militiae vacationem omuiumque rerum habent immunitatem, tautis excitati praerniis, et sua sponte multi in disciplinam convcniunt et a parentibus propiuquisque mittuntur. Magnam ibi versuum numerum ediscere dicuntur, itaquc nonnulli annos vicenos in disciplina
permanent; neque fas esse existimaut, ea litteris inaudare Id mihi
duabus de causis institaisse videntur; quod ueque in vulgus disciplinam efferri veliut, neque eos, qui discmit, litteris contisos, minus niemoriae studere, quod fere plerisque accidit, ut, pœsidio litteraruni, diligentiam iu perdiscendo, ac mémoriam remittant. {Ibid. lib. VI, 14).
(2) Alterumgenus est equitum, ii, cum est usus, omnes,.... in bello versantur ; atque eorum ut quisque est génère copiisque amplissimus, ita plurinios circum se ambactos clieutesque habent, banc unam gratiam poteutiamque noveruut. [Ibid. lib. VI, 15).
(3) Haec eadem ratio est in summa totius Galliae; namque ommea civitates in duas partes divisas sunt. {Ibid. lib. VI, 41).
até iQ{. Vercingetorix préparait sa formidable levée de
des Fdiien?. ,,. .,t^. ,/-,, . i
boucliers contre les Romains, quand César apprit que le peuple éduen était en armes, et qu'un parti allait en venir aux mains avec l'autre, parce que deux chefs prétendaient également rester en possession de la puissance suprême. C'est pourquoi, il crut devoir se hâter d'intervenir dans la crainte que le parti vainqueur ne se tournât contre lui II convoqua le Sénat et les deux compétiteurs à Decize, et là, en présence de presque toute la population, il obligea celui qui avait été nommé vergobret, par son frère vergohret de l'année précédente, dans un temps et dans un lieu autres que ceux où devait se faire l'élection, à se démettre et maintint au pouvoir celui qui avait été nommé régulièrement par les prêtres, avec le concours des magistrats municipaux (1).
(1) Ad eum principes Aeduorum veniunt oratum nt necessario tempore, civitati subveuiat, summo esse in periculo rem, quod, cuiu singuli magistratus antiquitus creari, atque regiam potestatem annum obtinerc consuessent, duo magistratnm gérant, et se uterque logibus creatum essedicat: horum esse Conviclolitanem, florentem etillustrera adolescentem, alterum Cotum, antiquissima familia notum, atque ipsum honainem summae potentiae et inagnae cognationis, cujus frater Vedeliacus, proximo anno, enndem niagistratuûi gesserit: civitatem onanem esee in armis, divisum sfnatnni, divisum populuin. in suas cujusque eomm clientelas. (Ihid. lih. VU, 32).
C sar ne tanta et tani conjunfta populo Roniano civilas ad
vira aut ad arma descenderet atque ea pars, quse minus sibi i-onfideret, auxilia «^ Vercingetorige acoerseret, huic rei praevertendutn exesti-
mavit ippc in Aeduos profiscisci statuit, senatumque omnem et
quos inter conlraversia esset, Deceliam ad se evocavit. Cum prope omnis civitas oo fonvenisset, docereturque paufis flam voratis, alio loco, alio tempore atque o[)ortuerit, fratrem a fratre renunciatum ; cum leges, duos ex una familia, vivo ntroque, non solum magistratus creari
Quoique le vergobret eût droit de vie et de mort , pendant la durée de ses fonctions, il arrivait souvent qu'un simple particulier avait plus d'autorité sur le peuple que ce roi annuel. Témoin Dumnorig, frère de Diviaticus,qui dominait chez les Eduens pendant la guerre contre les Helvétiens. Cet homme audacieux qui tenait depuis plusieurs années la ferme des impôts à vil prix, parce que personne n'osait porter d'enchère sur lui, avait pris, au moyen des largesses qu'il répandait à profusion, nn grand ascendant sur les masses et sur la nombreuse clientèle soudoyée par son argent, qu'il avait toujours à sa suite (1).
Tel fut l'état de presque toutes les cités Gauloises. Leur gouvernement était oligarchique : les rivalités des familles patriciennes en fournissent la preuve. C'est tantôt l'une, tantôt l'autre qui domine. La force l'emporte
vetareut, sed etiam in senata esse prohibèrent: Cotum magistratilm deponere coegit, Convictolltanem, qui per sacerdotes, more civitatis^ intermissis magistratibus , esset creatus, potestatem obtiuere jussit. {Ibid. lib. VU, 33).
(l) Convocatis eorum priucipibus quorum maguam copiam in castris habebatj in his Diviatico etLisco qui summo magistratuipreerat [quem vergobretum appellaut Aedui qui creatur annuus et vitae, necisque in
suos liabet potestatem].... Tum demum Liscus proponit esse nou-
uullos quorum auctoritas apud plebem plurimum valeat, qui privati
plus possint, quam ipsi magistratus Caesar, hac oratione Lisci, Duni-
norigem Diviatici fratrem designari sentiebat ipsum esse Dumno-
rigem summa audacia, magna apud plebem, propter liberalitatem, gratia, cupidum rerum novarum, complures annos portoria^ reliquaque omnia Acduorum vectigalia parvo pretio, redempta babere ; propterea quod, eo licente, contraliceri audeat nemo, his rébus et suam rem familiarem auxisse, et facultates ad largiendum magnas comparasse, magnum numerum equitum semper alere. [Ibid. I, cap. 16, 17, 18).
sur le droit, o( le pouvoir apparlioni moins à celui qui réunit le plus de suffrages qu'à celui qui a le plus de crédit et de rifliosse, qui, plus splcndide dans ses largesses, attire à lui la plus nombreuse clicntclc. Or ceci explique pourquoi la suprême puissance est annuelle dans une province et viagère dans une autre, pourquoi le fils d'un père qui avait été mis à mort dans sa propre ville, pour s'être fait décerner le commandement de toute la Gaule , Vercingétorix, lui-même, après avoir été banni par les siens, réussit à exiler à son tour ceux qui l'avaient chassé, et à se faire proclamer fiénéralissimedc toute la Gaule {{). Les«omains 162. Les Romains n'ont pas changé mais consolidé les
ont maintenu ... . n , i- 1,-1-
le principe institutions existantes. Ils n ont détruit que 1 clément des magistrats, qiii P^i mettait l'existence en péril; ils ont conservé le principe de l'élection libre des magistrats municipaux, et, refrénant l'esprit factieux des grandes familles, ils les ont forcées à respecter les décisions de la majorité ; ils ont fait du Sénat la curie, et des Equités les décurions (2) :
(1) Vercingetorix, Celtilli filius, Arvernus, sumnoae poteutiae adolescens, mijuo pator priucipatum Galliae totius obliiiuerat et oh eam cauâau], quoil regnum appelebat, ab civitate erat interfectus, convocatis suis clientibus, facile eos iuceudit. Goguito ejus consilio, ad arma coucurritur : ahj Gabauitione palruo siio reliquisque priucipiburi, qui hanc tenteudam fortunam non e^istimabaut, expellitur ex oppido Gergovia- Non tamen desistit; atquf; in agris habet delectum egeutium ac perditoruD).... hortatur ut communis libertatis causa, arma capiant; maguisque copiis, adveràarios suos, a quibus paulo anlc erat ejectus, expellil e civitate. Rex ab suis appellatur. (César, lib. VU, cap. '•).
(2) Jadis les cités gauloises, administrées par des sénats héréditaires, choisissaient leurs magistrat.'?. Elles furent transformées en municipes et en colonies que gouvernaient leurs statuts locaux et leurs magistrats électifs. (Rayaouard, Hist. du droit m*^ introd"". p. vju).
ne retenant, pour eux, que le commandement, la perception des impôts et la levée des milices. La plèbe est restée soumise à la dépendance, à l'abjection du colonal et à la pratique des anciennes superstitions, mais ils ont enlevé aux druides le droit de déshonorer la justice par leurs abominables autodafés de victimes humaines. Les habitants des villes, pendant près de cinq siècles, assimilés à eux par les mœurs, par les arts, par le langage, se sont confondus avec les Romains, ont participé à leur grandeur, suivi leur décadence, pour tomber dans la même dégradation. Enfin la barbarie, plantant son drapeau au milieu des ruines du vieux monde, s'est inclinée devant la religion nouvelle qui l'a contrainte à détruire ce qu'elle avait adoré, et à adorer ce qu'elle avait détruit.
163. Le municipe et la commune sont deux choses tout- Le municipe
'■ procède
à-fait distinctes. Le premier procède de l'ancienne con- de la commune
, . , mais n'est pas
stitution gauloise, la seconde de la marche germaine. la commune.
En effet, avant comme après la conquête des Gaules, le mot de civitas n'indiquait pas seulement l'enceinte d'une ville, il comprenait aussi l'étendue entière du j)agus, du pays, du district, c'est-à-dire un vaste territoire peuplé de villes, de bourgades, de hameaux (1). La circonscription de la cité était ce que fut plus lard celle du diocèse. Mais la commune n'avait pas encore d'existence propre, de représentation distincte (2). Les communes rurales sont filles des communautés de la marche, et doivent leur
(1) Raynouard, ut suprà, p. 33, 34.
(2) Ejus civitatis ascribendi sunt ordini, sub quà vicus ille ac posaessio videtur. (God. lib. V, titre 27: 1. 3, si quis).
de munici]ie.
création aux colonies germaines transplan lées dans la
Gaule qui, à tlifTérentes époques, y vinrent prendre la
place de la race celtique disparue.
Dans 4^4 Sans aucun doute, le réiiiinL: nuinicinal a survécu
les campagnes "^ '
pas trace daus Ics grandes villes, à la destruction de l'empire romain, mais altéré et profondément modifié par le contact avec les institutions des peuples nouveaux venus, tandis que dans les campagnes, aucune trace du municipe ne se laisse apercevoir. Tout y porte le cachet du contrat d'assurance et de garantie mutuelle qui fut le lien des compagnons de la Ghilde, et des hommes libres participant à la jouissance de la marche. 11 ne faut pas en chercher bien loin la raison. Dans les villes, les Romains e» les Germains vivaient confondus, chacun sous sa loi d'origine. Dans les campagnes au contraire où les derniers s'établirent de préférence, ils n'avaient, pour ainsi dire, de rapport qu'avec des hommes de leur nation, ou avec les colons des églises auxquels ils eurent d'autant moins de peine à faire adopter leurs usages, qu'un chef barbare exerçait sur eux l'autorité de la justice et du commandemf^nt.
Mon but n'est pas d'entrer ici dans tous les détails de l'administration municipale et communale, de com|)arer l'une avec l'autre, pour aboutir à une conclusion systématique. Je laisse à d'autres le soin de rechercher si la commune procède de la curie, les échevins des décurions, les évéques des defenaores civitatum, si le mode d'élection et la durée du pouvoir des élus, si leur participation à la gestion des finances et aux actes de la vie civile étaient les mêmes. Là n'est point mon sujet.
car au point de vue où je me place, ce n'est pas de la commune privilégiée exclusivement, mais de toutes les communes et généralités d'habitants que je m'occupe. Je ne fais pas de distinction entre celles qui se gouvernaient par elles-mêmes, et celles qui étaient placées sous la dépendance, sous le protectorat d'un seigneur.
165. Un fait constaté par César, dans le premier livre Première de ses Commentaires, mérite d'être ici relevé. Comme il du protectorat concerne plus spécialement les Germains que les Gaulois, , sermam. il servira de transition aux chapitres qui vont suivre.
Les Séquaniens, peuple de la Franche-Comté, ligués avec les Arvernes, avaient appelé le germain Arioviste, à leur secours contre les Éduens. Ils triomphèrent dans deux batailles rangées, et lui cédèrent le tiers de leurs terres, pour prix du service qu'il leur avait rendu. Mais ils ne tardèrent pas à s'en repentir, car ils se virent ré> duits à un état d'abaissement pire que celui des ennemis qu'ils avaient vaincus (1).
Or ce fait est la première révélation de ce principe fondamental des institutions germaniques qui attribue, au protecteur de l'association de la marche, le tiers de
(1) Hi [Aedui et Arverni] cum tontopere de potentatu inter se multos annoSj contenderent, factum esse, uti ab Arveuis Sequanisque, Germani
mercede aecerserentur posteaquam agros^ cultum et copias Gal-
liaruQi homines feri et barbari adamassent, transductos plures Sed
pejus victoribus Sequanis quam victis Aeduisaccidisse, propterea quod Ariovistus rex Germanorum in eorum finibus consedisset tertiamque partem agri sequaui qui esset optimus totius Galliae, occupavisset, et nunc de altéra parte tertia Sequanos decedere juberet, propterea quod, paucis meusibus ante, Hurudum millia XXIV ad eum veiiissent, quibus locua etsedes parerentur. (De bell. gall. lib. I, cap. 31).
tous les biens et de tous les profils éventuels de la communauté. On réglait donc alors le partage des terres entre les immigrants et les régnicoles qui consentaient à les recevoir, comme nous verrons qu'on régla plus tard le partage du casuel de la justice entre les sociétés territoriales, civiles et religieuses, et les advocali qu'elles reconnaissaient pour leurs défenseurs.
Le tableau tracé par le même historien, de l'état politique de la vieille cité des Éduens, nous fait voir comniciil les chefs qui sont parvenus par la corruption ou leurs largesses, à réunir autour d'eux la plus nombreuse clientèle, finissent par substituer l'empire de la force au règne de la loi, par annihiler le pouvoir des magistrats librement élus, et les réduire à l'impuissance de protéger les faibles contre la tyrannie et les exactions des grands.
La société gauloise, à cette époque, différait essentiellement de la société germaine. La première quoique plus avancée dans le progrès des arts utiles, n'avait pas ou avait perdu les instincts de liberté et la fière indépendance qui caractérisaient les peuples d'oulre-Rhin. Les Gaulois asservis par une oligarchie turbulente, et travaillés par des dissensions intestines, se soumirent au joug de Rome, après dix ans de luttes infructueuses. Les Germains, nation rude, indomptable et persévérante dans les labeurs de la guerre, se sont préparés, par une résistance opiniâtre à la constante fortune des Césars, à mettre un terme à leur domination, et à arborer le symbole de la croix sur les ruines du paganisme.