CONGRÈS INTERNATIONAL POUR LA PROTECTION OUVRIÈRE, ZURICH
Après l'essai de Berlin, le gouvernement helvétique ne tarda point à faire tout le possible pour reprendre son premier projet.
Dès le 9 juin 1890, le Conseil fédéral, adressant au Conseil national un message sur la Conférence de Berlin, déclarait que la Suisse continuerait ce qu'elle avait commencé. Il fit, en effet, approuver par l’Assemblée, en juin 1895, le projet de réunir une nouvelle conférence, et, en 1896, fit solliciter les États étrangers de s’y prêter, par l'intermédiaire des agents diplomatiques helvétiques; mais il ne recueillit guère que des réponses évasives.
Ce fut l'initiative d’une association et de personnages officieux qui vint encore cette fois, comme en 1886-1888, lors de l'intervention du Grütli et de MM. Decurtins et Favon, à l’aide du gouvernement helvétique.
La Fédération ouvrière suisse (Arberter Bund)
fondée le 10 avril 4887 au Congrès d’Aarau par l'union des syndicats des travailleurs manuels socialistes, radicaux et chrétiens sur l'initiative du Grütli, chargea le 3 avril 1893, au Congrès de Bienne, son Comité central de eonvoquer un Congrès international pour délibérer sur la protection ouvrière; il devait être ouvert à tous les représentants d'associations de travailleurs, sans distinction de tendances politiques ou religieuses,
Le à condition que ces représentants considéreraient lintervention de l'État en faveur de la classe ouvrière comme justifiée, nécessaire, urgente.
Ce Congrès, qui se tint à Zurich du 23 au 28 avril 1887, réunit donc les « interventionnistes » avancés de toutes les écoles; leurs représentants les plus connus parurent comme délégués de syndicats ou d'institutions et groupes poursuivant l’amélioration du sort des ouvriers. L'Allemagne, l'Angleterre, l'Autriche, la Hongrie, la Belgique, l'Espagne, la France, l'Italie, la Russie, la Suisse, y étaient représentées, la Russie également, mais par des exilés.
1. Pour les sources, p. 1, note 1, et p. 3, note 2 du présent ouvrage et de plus : Congrès international pour la Protection ouvrière, tenu à Zurich du 23 au 28 août 1897. Zurich, Bureau du Grütli, 1897, in-8 (Bibliog., VI). Il n’a pas été publié de rapport après le Congrès.
Dans les délégations allemande, autrichienne, belge, italienne et suisse, socialistes et catholiques sociaux se coudoyaient. Par contre, en France, les socialistes et une partie des syndicats avaient déclaré ne pouvoir se rendre à un congrès admettant les chrétiens; un seul socialiste français y parut, un Lyonnais de la fraction guesdite, la plus fidèle à suivre l'exemple de la démocratie sociale allemande, la moins anti-cléricale. Le Conseil municipal de Paris, radical-socialiste, avait voté des fonds pour envoyer des représentants de syndicats ouvriers, mais le ministère de l'Intérieur annula sa délibération; toutefois, le Gouvernement se fit représenter par un fonctionnaire de l'Office du travail alors rattaché au ministère du Commerce. Au cours du Congrès, un vote caractéristique sur la proposition d'un catholique belge demandant la suppression graduelle du travail des femmes dans l’industrie, motivée sur le principe que la femme est au monde pour avoir une famille et s’y consacrer exclusivement, réunit 98 voix et fut repoussée par 165; la minorité représente les Le Musée social, 5, rue Las Cases, Paris, a réuni dans son carton 7 192 (Bibliothèque) tous les documents recueillis par son délégu M. de Seilhac, notamment les compte-rendus des journaux locaux. Le même délégué a donné un compte rendu de ce Con-
grès dans la Circulaire n° 14, série B, du Musée social (15 oct. 1897) intitulée, Le Congrès de la Protection ouvrière à Zurich.
18 TRAITÉS DE PRÉVOYANCE ET DE TRAVAIL catholiques et leurs alliés; la majorité les socialistes et socialisants". |
Le Congrès traita un programme aussi étendu que celui de Berlin, mais il se borna à entendre des rapports et à adopter des vœux. Entre autres, il vota un vœu présenté par M. Curti, conseiller d'État de Saint-Gall, demandant l'institution d'un Office international pour la protection ouvrière, payé par les divers États, chargé de centraliser les renseignements et de préparer les Congrès; il était
aussi un vœu final ainsi conçu :
Le Congrès international pour la protection ouvrière, tout en reconnaissant les efforts réitérés du Conseil fédéral suisse en vue de l'élaboration d’une législation internationale pour la protection ouvrière, exprime le vœu que ces tentatives soient renouvelées à bref délai, et que le Conseil fédéral y emploie toute son influence. Le Congrès charge son bureau de porter de la façon qu'il jugera le plus convenable ce vœu à la connaissance du Conseil fédéral suisse.
Cette résolution fut adoptée à l'unanimité avec une addition du directeur de la Gazette de Francfort, invitant le Conseil fédéral à communiquer aux gouvernements étrangers les résultats du Congrès ?.
1. Le Musée social, Circulaire citée, p. 424. 2. Même circulaire, p. 434.
L'intérêt de la réunion de Zurich, c’est d’avoir été la première assemblée d'associations ouvrières réunie en faveur de la protection légale; on doit remarquer quil fut aussi la dernière. C'était, en effet, comme la suite de la participation des socialistes et ouvriers au pouvoir, inaugurée en Suisse : dans ce pays, l’Arbeiter Bund, qui réunissait chrétiens et socialistes, avait été formé afin d'obtenir que la République helvétique fit les frais d’un Secrétariat ouvrier dont le personnel serait élu par le Bund. Acceptée sous cette forme et en Suisse, la participation fut vivement combattue par les socialistes démocrates allemands et leurs disciples de toutes les nations quand elle amena, en France, un socialiste au ministère (juin 1899). Lors du Congrès de 1897 un tel parti-pris d'opposition aux gouvernements « bourgeois » avait pu passer un moment au second plan; mais il devaitrendre impossible un nouveau Congrès réuni ailleurs qu'en Suisse allemande, à Zurich, jadis refuge dela démocratie socialiste allemande pendant les persécutions.
D'autre part, le gouvernement fédéral, désireux de faire aboutir les négociations commencées en 1889 avec les gouvernements, préférait voir dans les congrès futurs la représentation officielle
prendre le rôle principal au lieu de l'opposition socialiste. Toutes ces causes contribuèrent à faire que l'effort de Zurich produisit seulement des résultats indirects.