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CHAPITRE III

RAISONS PERSONNELLES I. Raisons inconscientes.

Ce qui frappe, dès qu’ on se met à examiner les explications fournies par les maîtres concernant leurs sentiments à l’endroit de certains élèves, c’est la prédominance excessive des raisons manifestement personnelles. Souvent elles se conjuguent à d’autres, d’ordre moral ou scolaire, ou des deux à la fois. Mais dans des cas très nombreux elles se présentent à l’état pur. Aussi commencerons-nous par elles. Ce sont aussi les plus intéressantes.

Parfois on n’explique ses sentiments que par euxmêmes ; c’est-à-dire qu’on ne les explique pas du tout.

Ce sont peut-être là les plus personnelles et les plus intimes

des raisons. La difficulté même qu’on éprouve à expliquer

1a raison de son sentiment, en indique déjà, dans une cer-

taine mesure, le caractère inconscient ou inavouable.

Certes, le portrait de l’élève pourra fournir certaines indications « objectives », tels que jugements moraux ou scolaires, mais on sait combien ces jugements sont influencés par les sentiments qui les ont précédés.

Voici quelques exemples (1) :

Motifs du manque d'affection: « Je ne sais pas, c'était ins-

tinctif.

« Elle était instable, tantôt affectueuse et communicative, tantôt hostile et fermée. Elle frappait volontiers ses compagnes pendant les récréations et s’attaquait même aux élèves plus âgées

qu'elle et plus robustes. Elle dérobait des objets à ses voisines et

protestait énergiquement si elle était accusée, même dans les cas où elle était prise sur le fait ». F 7).

« C'était un type antipathique : Fe la maîtresse. Cependant il n’était pas désobéissant, et ne la mettait jamais en colère. Mise très sale (parents pauvres), intelligence arriérée ; obèse, flegmatique, sans initiative aucune, soit dans les jeux, soit dans

(1) Le numéro qui accompagne souvent le témoignage indique la référence de la feuille d’enquête ; il est suivi de la lettre s (sympathique) ou a (antipathique), selon le cas. JM (sexe masculin); F (sexe féminin). Les chiffres

. qui viennent après ces lettres indiquent respectivement l’âge du maître et de

l’élève. On trouvera encore, pour le maître, des renseignements relatifs à son

… état civil : cél. (célibataire), mar. (marié) ; père ou mère de famille.

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toute autre chose. Taciturne, il ne cherchait pas l'amitié ; exté-

rieur dégoütant. ee L'autre maîtresse ne l’aimait pas non plus, les camarades

ne pouvaient pas le supporter. (F 23, cél. — M 5).

Si, dans le premier cas, on est en droit de soupçonner, chez l’enfant instable, insociable et kleptomane, quelque trouble intime d’ordre social, ici tout laisse supposer des causes principalement physiques (insuffisance glandulaire, mauvaise alimentation, manque de soins dans la famille), d’où l'aspect et le caractère si peu attrayants. L’antipathie pour l’enfant, dans un cas comme dans l’autre, bien que pouvant s'expliquer par plus d’une raison (sociale, morale, esthétique), n’en a pas moins un caractère essentiellement personnel. Le fait que le maître invoque, pour objectiver son propre sentiment, la répulsion générale dont l'enfant en question était l’objet, ne prouve pas grand’chose. Nous retrouverons ce témoignage dans la plupart des cas. Les dispositions du maître peuvent du reste se communiquer aux autres.

Mais voici le cas typique d’un sentiment qui, en cherchant sa raison d’être, se perd dans des raisonnements indécis et parfois contradictoires.

Elève de bonne conduite, mais d’un succès scolaire moyen.

Obéissait peu volontiers à l’école d’abord, à la maison ensuite (le maître avait habité la famille de l’élève pendant un an). Robuste, pas laid, mais bavard et irrégulier. Pas assez propre dans sa mise. Mentait souvent, inconstant.

Motifs du manque d'affection : « Je ne lui trouvais aucune bonne qualité et, en général, il éveillait en moi un sentiment désagréable.

Les autres maîtres n’ont jamais dit rien de bon de lui. Les camarades se fâchaient souvent contre lui, mais il savait se les concilier. (Actuellement, il cherche à être un jeune homme « à la page », fume, etc. Est un des chefs d’une société sportive).

Nerveux, obséquieux et hypocrite, il me devint tout à fait odieux un jour que je lui avais mis une mauvaise note pour leçons non sues, et qu’il se mit devant moi à genoux avec des pleurs hystériques, en me baïisant les mains et les pieds et en jurant de travailler désormais mieux...» — N° 12 a (M®24 cél. — M 11).

Les reproches que le maître adresse ici à l’élève n’ont rien de très singulier. Ce maître a certainement eu, au cours de son expérience, bien d’autres élèves qui bavardaient

et mentaient souvent et qui n'étaient pas toujours régu- |

liers. Ce sont là des défauts si fréquents à l’école ! À eux seuls, 1ls ne pouvaient pas être la cause d’une antipathie profonde, qui semble avoir subsisté même après que l'élève eut quitté l’école. Le maître déclare n’avoir trouvé à l’enfant aucune qualité bonne, cependant il en mentionne

lui-même plus d’une : bonne conduite, bonne santé, socia- |

SLT SERRE

bilité. Même le dernier incident où le désespoir (ou l’exaspération) amena l’enfant à une exaltation désagréable, n'a évidemment fait que renforcer, chez le maître, une antipathie déjà existante, fondée sur des motifs qui ne nous sont pas relatés. Qu'’étaient-ils ? Nous n’en savons

rien. On pourrait en supposer plusieurs. Il y a, par exemple,

le fait que le maître avait habité la même maison que l’élève

pendant un an, et cela dans une toute petite ville où les voisins se connaissent intimement. Ordinairement, dans un tel voisinage, une sympathie peut se développer facilement, mais dans certains cas, une forte antipathie peut naître d’un coudoiement journalier où d’un intérêt excessif pour autrui. Peut-être faut-il tenir compte aussi de l’influence des rapports du maître avec les parents dont il était locataire.

En caractérisant son affection pour cette élève, le maître nous dit qu'il éprouvait simplement du plaisir à lui causer ou seulement à la regarder.

Proprement mise, jolie, robuste, intelligente, travailleuse, joviale, active en société. Meneuse, sportive, elle frappait en jouant les garçons, mais était aimée d’eux. Bonne, honnête, réfléchie.

Pendant les cours, elle restait assise silencieusement, semblait penser à autre chose et ne rien entendre, mais en l’interrogeant, on s’apercevait que pas un mot ne lui avait échappé.

Aimait le maître, ne le fâchait jamais, se savait être la préférée, ce que, du reste, savaient aussi les autres élèves. — No 32s. (M25 cél. — F 12).

« C'était un garçon dégoûtant », dit le maître, pour expliquer son peu d'affection pour l'élève.

Beau, mais de constitution physique faible. Très intelligent, travaillait par intermittence, tantôt beaucoup, tantôt pas du tout. En parlant, il semblait laisser passer les paroles à travers les dents. Cherchait à faire enrager le maître, trouvait toutes sortes de prétextes pour déranger ses cours. Il laissait, par exemple, tomber par terre son crayon à tout moment, régulièrement et rythmiquement, et cela alors que la classe entière était toute attention. 11 cherchait intentionnellement à faire tout ce que le maître détestait. Généralement, il cherchait aussi à s'associer d’autres élèves dans ses actes d’indiscipline mais, à défaut de compagnons, il

, se tirait d'affaire tout seul. Cependant, les autres professeurs

n'avaient rien contre cet élève. Meneur, il n’était pas aétesté de ses camarades.

C'était un bon élève, après tout, très intelligent, voire l’un des meilleurs de la classe, mais hypocrite et rusé. Il n’aimait pas le professeur, sentait aussi qu'il n’en était pas aimé, le mettait souvent en colère par ses mauvais tours. Le frère qu'il avait à l'école était aussi détestable mais moins intelligent que lui.—N° 32a (M5 cél. — M 12).

Il est facile de se rendre compte que, dans l’un comme dans l’autre cas, les faits dépassent les intérêts scolaires. La sympathie du maître pour la jeune fille fait pressentir un intérêt d’un ordre particulier. Même dans le second cas

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