II. L'aspect extérieur
Qu’une attitude affective à l'égard de quelqu'un puisse avoir été primitivement déterminée par un aspect extérieur ou par une certaine particularité physique, c’est un fait assez commun qui ne présente rien de singulier. En effet, c’est tout d’abord du côté physique qu’une personne se présente à nous, et notre premier jugement de valeur sur elle sera naturellement prononcé sur les données perçues par nos sens. Ce n’est que plus tard, après une connaissance plus intime de la valeur « interne » du sujet (caractère, intelligence, morale), que nous pourrons changer notre impression primitive et prendre à son égard une autre attitude. D'ici là, notre « jugement » primitif reste en vigueur, même si nous sommes assez circonspects pour le considérer comme provisoire. et incertain. Dans le cas où
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ce jugement ne se trouve pas contredit par nos investigations ultérieures, il devient définitif. Il peut même, par le fait qu’il n’a pas été infirmé, se trouver renforcé et, toujours dans la même direction, aller à la recherche de nouveaux arguments en sa faveur. Aux données physiques viendront s'ajouter d’autres données, de catégories | bien différentes, qui convergeront et fusionneront au même | point, pour confirmer l'impression primitive. L’attitude affective pourra donc avoir déjà d’autres justifications, | elle n’en restera pas moins attachée aux raisons premières, les raisons physiques. |
Les particularités physiques, génératrices d’attitudes ! affectives, sont multiples et varient beaucoup avec no$ | goûts naturels ou les associations de notre expérience passée (esthétiques, érotiques, sociales, etc.). Parmi ces particularités physiques il y en a qui sont, pour ainsi diré, statiques, telles que : la structure du corps, la couleur des yeux, la teinte ou la forme de la chevelure, etc. Mais elles n’occupent que très peu de place en face de celles qui sont d’ordre quasi dynamique. Le modelé du visage, les traits de la figure, par eux-mêmes, sont bien moins importants que leur état de mouvement, autrement dit, leur expression. Il y a des beautés reconnues qui nous laissent à peu près indifférents. Par contre, une laideur manifeste peut nous plaire à condition d’être liée à une expression intéressante. C’est la beauté en vie, en mouvement, et ce que cette vie peut exprimer, qui nous affecte réellement. Dans les yeux nous cherchons le regard et sa signification : bonté, franchise, intelligence, gaîté ou tristesse. Une bouche peut, plastiquement, avoir sa valeur esthétique pour ainsi dire intrinsèque, mais elle a surtout une signification spécifique affective, bonne ou mauvaise, attrayante ou repoussante. Il en est de même du sourire, du rire, du parler, de l’allure générale, de ce qu’on appelle la grâce.
Ainsi on pourra aimer un élève—«pour son charme physique »; «pour sa bonne mine éveillée, son rire franc et communicatif, ses manières gentilles » ; « pour sa voix
agréable et charmante (la maîtresse est elle-même musicienne) et pour ses yeux expressifs et profonds ».
Et l’on pourra manquer d'affection pour un élève parce que « sa figure restait tout à fait sans expression, quand elle n’exprimait pas l’absence de toute pensée ou réflexion ». Ou bien encore, pour son aspect peu intelligent et peu vif: «très bonne santé, joues rebondies et rouges mais qui renforçaient son air sot ; réactions très lentes ».
Dans le double cas suivant nous verrons plus nettement encore l’aspect extérieur déterminer chez le même
maître la sympathie et l’antipathie (1). Les deux cas étaient
d’ailleurs contemporains l’un de l’autre.
Habillé avec goût, beau, sociable, très bon. Intelligent, mais esprit assez lent et peu travailleur. Obéissant mais mettant parfois son maître en colère quand, au lieu d'écouter une leçon ou de faire son devoir, il racontait une histoire à son voisin. Elève assez insouciant, souvent distrait. [1 paraît être attentif aux lecons mais il rêve. Peu réfléchi parce que de naturel assez mou. Assez bavard, ne s'occupe pas si le maître le voit. Accepte les punitions avec philosophie. Il proteste quand même lorsque l'injustice est flagrante, mais avec mollesse. Les récompenses lui font plaisir mais ne le transportent pas et il ne se vante pas.
Motifs d'affection : « Visage rond candide, très gamin ; regard plein de douceur, beaux yeux intelligents bien qu’un peu malicieux. Elève qui attirait la sympathie du maître moins par son travail que par sa physionomie et sa franchise».— N° 54s (M 24 mar. — M 9).
Beau, sociable. Meneur mais ses camarades ne l’aiment guère. Intelligent, travailleur, obéissant et assez bon élève.
Motifs du peu d’affection : « Regard oblique, yeux hypocrites, mouchard accompli ; grande audace, autoritaire, méchant. Visage peu ouvert et froid. Quelquefois, un rictus bref ajoute à son visage une profonde sournoiserie. Son regard est très mobile, très prudent (cet élève cherche toujours, lorsqu'il est en défaut, à échapper au regard du maître et, pour ce faire, il ne perd pas des yeux ce dernier). S’il est pris en défaut, il s’accroupit sur son banc comme pour disparaître. Son regard alors se fixe, il prend même un air malheureux. La récompense satisfait l’orgueil de cet élève. Il laccueille bruyamment, il l'affiche. La punition lui amène souvent les larmes, mais c’est une feinte pour attirer sur lui l’indulgence. Une punition sévère en fait un être violent : il prend un air méchant, vous dévisage et vous répond. Il affirme même qu'il ne fera pas la punition mais c’est par bravade. Ne vous avisez pas de vous moquer de lui dans ses moments de colère, il devient déchaîné. Après ses colères il boude ».— N° 54a (M 24 mar. — M 10).
En comparant l’un à l’autre ces deux élèves, on voit nettement que, du point de vue strictement scolaire, le second était bien supérieur au premier. Cette profusion de descriptions minutieuses des traits de la figure et de
leurs expressions chez les élèves, montre le rôle prépon-
dérant qu’a joué ici l’aspect extérieur. Il est vrai qu'aux particularités physiques sont aussi ajoutés des traits de caractère. Ceux-ci, cependant, semblent n'être que l’explication des premiers. Il faut avouer néanmoins que, très
(1) I est à remarquer à ce propos que, très souvent, dans les deux réponses (sympathie et antipathie) du même correspondant, qu’il soit maître ou élève, les raisons des deux attitudes affectives contraires appartiennent à la même catégorie. Ce qui laisserait supposer, chez la même personne, une certaine échelle de valeurs affectives constante. Nous avons retrouvé le même phénomène dans un cas où le même correspondant nous a fourni quatre réponses, en tant que maître et en tant qu’ancien élève.
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souvent, l'appréciation de l’aspect physique est tellement influencée par des raisons affectives intimes ou par le jugement du caractère qu’il devient impossible de reconnaître le point de leur fusionnement.