III. Facteurs érotiques
Les sympathies déterminées par l'aspect extérieur sont assurément des plus organiques, et plusieurs d’entre elles doivent avoir comme éléments prépondérants, encore que rarement conscients, des facteurs érotiques incontestables. Ce sont ces éléments-là que nous croyons retrouver dans le cas suivant où il est question de l’affection d’un très jeune professeur pour une de ses élèves.
Habillée simplement mais avec goût, travailleuse, obéissante, mais élève médiocre. Etait souvent triste, lisait énormément ; parfois elle riait beaucoup et d’une façon apparemment naturelle, mais aussitôt après elle redevenait triste.
Motifs de l'affection : « L'expression de ses yeux ainsi que la belle structure de son corps.
« Elle préparait mes leçons avec beaucoup d'application et il lui arrivait de travailler tard dans la nuit.
« D'une façon générale, elle ne se sentait pas bien en classe, mais pendant les excursions elle était très contente et de bonne humeur et cherchait à organiser des jeux. Par sa nature elle était apparemment gaie, mais l’horrible situation matérielle et morale de sa vie en famille la rendait très abattue. Ses parents étaient pauvres, gens simples et grossiers, qui se disputaient jour et nuit. Tout cela l’impressionnait beaucoup.
« Je ne savais pas encore au juste les sentiments qu'elle éprouvait à mon égard, mais je sentais qu'elle n’aimait pas me voir de mauvaise humeur (dans ces cas-là, elle se plaisait à m'irriter en causant du désordre en classe), aussi le cas échéant tâchais-je de ne pas lui laisser voir que j'étais contrarié.
« Lorsque j’ai quitté le pays, les élèves m'ont offert un cadeau en commun, mais elle m'en a offert un à part, et en cachette, — et alors je compris ce que je n'avais pas supposé d’abord. Dans la suite, elle m’adressait des cartes pour les jours de l’an, m'écrivait des lettres dans lesquelles elle se plaignait de sa vie malheureuse en famille, m'envoya aussi sa photo et me demanda en échange la mienne ». — N° 31s (M 21 cél., — F 15).
Le petit roman naïf qu’on est en droit de deviner ici est, psychologiquement parlant, tout naturel, étant donnés | les âges respectifs du maître et de l’élève. Des cas de ce genre doivent être assez fréquents partout où des représentants des deux sexes se trouvent en relation pendant une période assez longue et dans des conditions spécifiques comme celles de l’école. |
Les règles et la hiérarchie scolaire ne peuvent pas toujours empêcher l’éclosion de tendances érotiques. La différence d'âge n’y peut rien non plus. Bien souvent
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on pourrait même affirmer que, pour ces tendances, il n'y a pas d'âge...
Il y a, en effet, des cas tout à fait troublants. En voici un (tiré des mémoires intimes d’une institutrice) où il s’agit de l’attitude surprenante d’une maîtresse de maternelle à l'égard d’un bambin de cinq ans, attitude dans laquelle prédominait l'élément physique. Comme l’auteur des mémoires s'exprime elle-même, c'était surtout «question d’épiderme », entendez — toucher, contact charnel, limité naturellement à des caresses innocentes. Selon son propre aveu, l’enfant en question éveillait parfois en elle « un peu de ce qu'on nomme le sex-appeal. Il ÿy a eu, en outre, une association entre le caractère passionné, et surtout entre les «yeux chargés» de cet enfant et ceux d’un jeune homme avec lequel l’institutrice avait eu une liaison quelques années auparavant.
« Pierre n’était peut-être pas un enfant des plus sympathiques. Mais il est celui que j'ai certainement le plus aimé. Affection étrange peut-être. Très absorbante, très complexe.
Il avait cinq ans. Au physique, type grassouillet, sain, robuste ; une activité débordante, dominatrice. Visage rondelet, frais, rose, de beaux yeux noirs, beaucoup d'éclat, des « yeux chargés », dirait-on. |
Bien tenu, mais sans luxe, par une grand'mère un peu dure.
Au moral, enfant bizarre : passionné, tourmenté par des accès de tendresse jalouse ; des dispositions pour la résistance. Son visage se décomposait sous les réprimandes que lui multipliait une mattresse qui ne l’aimait pas et qui le lui faisait sentir. Intelligent, rapidement compréhensif ; peu soigneux, en revanche, dans tous ses travaux et ombrageux, il ne s’appliquait pas parce qu’il redoutait les comparaisons désavantageuses. Il apportait dans ses excès . et dans ses abstentions une passion, une exaltation qu’une maîtresse bourgeoise et conformiste ne voulut pas ou ne sut pas « canaliser ».
Il avait une imagination débordante, et me fit à plusieurs reprises des récits fabuleux où se révélaient deux choses : une suggestibilité poussée aux dernières limites et une faculté passionnée d'entrer dans une situation suggérée.
Son visage était alors entièrement décomposé. Cet enfant trouvait ainsi un moyen de m'intéresser, de recevoir un peu de tendresse. Il m'embrassait la main et il avait un pauvre petit air mendiant pitoyable. Quand il avait cet air-là, il savait que je me rapprochais de lui.
J’explique ce besoin passionné de caresses, d'affection par sa situation dans sa famille. Séparé de son père et de sa mère, il était mené assez durement par ses grands-parents.
Du jour où il sentit sur lui une tendre protection, la mienne, il changea totalement en classe et dans la cour. Sa maîtresse obtenait un effort plus sérieux. La grande punition était : « Mlle V... ne t’aimera plus. Je vais lui montrer ton travail ». Dans la cour, je lui confiais la protection des petits. Il s’en acquittait fort bien et me demandait souvent : « Madame, vous me trouvez gentil ?»
De mon côté, ce sentiment était fait de « goût physique » (question d’épiderme...) pour un bel enfant, de pitié, de tendresse maternelle. Ce sentiment se compliquait aussi de coquetterie féminine,
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de jalousie, d’un peu de cruauté. Il me plaisait, je l'avoue, de faire souffrir ce petit. J’ai le souvenir d’avoir provoqué une jalousie boudeuse, qui allait jusqu'aux larmes, et d'en avoir éprouvé une espèce de joie mêlée de pitié, en donnant intentionnellement à d’autres enfants des marques de tendresse, parce qu elles faisaient de la peine à mon petit Pierre. Le jeu de la coquette se terminait naturellement par les effets ordinaires de séduction pour ramener mon petit tourmenté. , A
De son côté à lui, le jeu — inconscient — revêtait toutes les formes de la résistance. Il fallait que je me fasse pardonner les infidélités affligeantes ».
C'est ce que nous disions tout à l’heure : il n’y a pas d'âge pour les tendances et les conflits érotiques. « Le jeu de la coquette » et le désir constant d’essayer son pouvoir sur quelqu'un peut s’exercer exactement de la même manière sur un enfant et sur un adulte. Cela tient à ce que certaines natures éprouvent un besoin impérieux d’être aimées, de même que d’autres ont besoin d’être estimées, prises en considération (1). Or, lorsque ce besoin, toujours à la recherche de sa satisfaction, est déçu par l'expérience et les efforts inutiles tentés dans une direction naturelle, il se tourne vers un monde où, lui semble-t-il, les exigences sont moindres, vers un monde plus soumis, plus sensible à ce qui constitue la valeur et le charme personnels, autrement dit vers les subordonnés, les serviteurs ou, enfin, dans le cas particulier du maître, vers les élèves. C’est ainsi encore que, découragé par l’autre sexe, ou pris d'inquiétude devant lui, un être faible cherchera refuge auprès des représentants de son propresexe. Aussi peut-on constater parfois, dans certains établissements scolaires, des tendresses particulièrement ardentes entre maîtresses et élèves filles. Il ne faut pourtant pas s’en alarmer et crier au vice. Sauf des cas anormaux et exceptionnels, qui ne font pas l’objet de notre étude, tout ce qui se passe ici n’est qu'illusion, un « jeu » d’amour, une sorte de «compensation », toute spirituelle d’ailleurs et sublimée.
Une de nos correspondantes, une institutrice très spirituelle et fine observatrice, nous a communiqué quelques mémoires qui contiennent des réflexions intéressantes concernant la question qui nous occupe et des cas concrets pris dans son entourage ou dans son expérience personnelle (à l’Ecole Primaire et à l'Ecole Normale) (2). Nous y trouvons aussi la description des traits caractéristiques des femmes professeurs qui recher-
(1) Lés mêmes personnes peuvent, du reste, avoir tantôt l’un tantôt l’autre besoin, ou même tous les deux à la fois, suivant l’être avec lequel elles sont en relation. Il doit cependant y avoir une certaine prédominance de besoin selon le type et en dehors de son objet.
(2) La plupart de ces cas sont reproduits dans la deuxième partie.