‹ Maîtres et Élèves: Essai de Psycho-Pédagogie AffecticeChapitre 17 sur 109 · LATE · texte numérisé non relu

LATE

persuader qu’une vie organisée à elles deux représenterait l'unique moyen d'atteindre le bonheur. Elles y réussissent parfois et il naît alors une sorte de liaison étroite de femmes. Mais il arrive toujours un moment où la plus jeune se ressaisit et secoue le joug. Elle se rend compte que le professeur lui a fait beaucoup de mal et se met à la détester autant qu’elle a pu l’aimer. Quant au professeur, elle agit en ce cas comme une femme délaissée en amour : elle se « cramponne », écrit lettre sur lettre pour supplier de reprendre la vie commune et a un réel désespoir.

« J'ai vu ce cas entre un professeur non mariée, mais ancienne femme à succès, de 46 ans, et une jeune fille de 20 ans. L'amitié étroite dura cinq ans, mais la jeune fille se sépara du professeur. Elle dit que cette femme lui a fait gâcher les plus belles années de sa jeunesse et qu’elle lui a appris à être sceptique pour tout. Elle reçoit encore assez souvent des lettres du professeur auxquelles elle ne répond jamais...

« J'ai pourtant vu, une fois, une de ces « flammes » durer aussi ardente et aussi chargée d'émotions, du côté de l'élève, pendant vingt ans. Une jeune fille de 18 ans s'éprit d’une femme de 30 ans, mariée et mère de famille et très séduisante. La jeune fille, quoique très intelligente, était plutôt effacée, repliée sur elle-même. L'amitié continua. La jeune fille, devenue elle-même professeur, conserva des rapports très étroits avec son idole. Leurs vies furent mêlées pendant plus de vingt ans et la plus jeune continua d’éprouver la même fraîcheur de sentiments pour la plus âgée. Cette dernière vient de mourir et cela a été un désespoir profond pour l’autre. Elle a vu sa vie comme brisée et elle se raccroche au sentiment religieux... »

Malgré le caractère érotique que ces tendresses peuvent avoir, elles sont exemptes de faits sexuels. Ce n’est qu’une « compensation » de tendances érotiques, une sublimation. Aussi y sont surtout sujettes des femmes qui vivent seules, et qui, n’ayant pas réussi dans la vie sentimentale,cherchent une issue à leurs propres tendresses ou un appui dans la tendresse d’autrui.

La vie scolaire favorise aussi cette sorte de passions. D'une part, une situation matérielle qui mène souvent au célibat forcé, cependant qu’une morale étroite règle sévèrement la conduite des membres de l'Enseignement et leur fait réprimer des tendances naturelles ; d’autre part, la vie au milieu de jeunes existences qui, riches en imagination et avides de sentiments, sont (ou semblent) tout disposées à répondre éperdument au premier appel...

Les professeurs hommes, relativement plus libres dans leur conduite et souffrant moins de l'insuffisance de vie sentimentale, sont assurément moins exposés que les femmes à ce genre de troubles (1). D'ailleurs, la vie monacale, fermée et rigoureuse, doit produire un effet analogue sur les hommes, bien qu'avec moins de mani-

(1) Et nous verrons plus loin (deuxième partie) qu’une telle différence existe aussi entre élèves garçons et filles.

HVAGES

festations sentimentales. On en trouve, du reste, dans la littérature de nombreux exemples.

Nous devons cependant avouer que l’attirance érotique ne nous a été signalée explicitement, par les maîtres, que dans très peu de cas. Il fallait s’y attendre, et cela non seulement par suite du désir de cacher à d’autres ce sentiment, de tous les sentiments le plus désapprouvé dans la vie scolaire, mais aussi par une tendance à se le cacher à soi-même. Faute de témoignages suffisants nous ne pourrons donc nous étendre sur ce point. Mais il n’y a pas de doute que des sentiments de ce genre puissent exister à l’école assez fréquemment, quoique, par suite de leur caractère de « tabou », ils soient les plus impitoyablement combattus, refoulés, cachés ou sublimés. Ils y sont aussi, plus que tout autre sentiment, causes de troubles moraux ou sociaux, de ruptures de l’équilibre scolaire, de la discipline, de l’autorité, de la confiance. Les élèves sont très sensibles sur ce point ; ils sont même trop soupçonneux, et il ne leur faut pas beaucoup pour édifier toute une histoire (voir 2€ partie).

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