CHAPITRE IV
RAISONS PERSONNELLES (Suite) I. Traits de caractère.
De toutes les catégories de raisons affectives, celle des traits de caractère est assurément la plus fréquente et la plus riche en variations personnelles.
a) La plus fréquente, parce qu’il est toujours plus raisonnable d’expliquer ses sentiments pour quelqu'un non pas par son propre goût ou par ses jugements subjectifs, mais par des faits objectifs et réels que l’on aurait découverts chez le sujet. Or, de tous les faits dits « objectifs », les traits de caractère sont « cotés » selon une échelle morale généralement admise et difficilement contestable. Tel ne Saurait être le cas de raisons toutes matérielles et parfaitément évidentes, fournies, par exemple, par les traits physiques. Ceux-ci, étant incontestablement indépendants de la volonté de leur possesseur, peuvent être plaisants ou déplaisants, il est un peu pénible d’avouer leur influence sur l’attitude affective que l’on a pour son prochain. On pressent là quelque chose d’immoral, dont onse défend en une certaine mesure. Il en est autrement des traits de caractère qui, à l’encontre de tout bon sens, nous apparaissent a priori dépendre plus ou moins de la volonté humaine. Aussi sommes-nous toujours enclins à en rendre le sujet responsable. Une qualité ou un défaut de caractère deviennent ainsi qualité ou défaut moraux, et notre jugement affectif peut par là acquérir une valeur objective qui en fait presque l’égal d’un jugement moral pur. Les traits de caractère et les faits moraux sont au surplus tellement entremêlés dans la plupart des cas qu’il est fort difficile de distinguer les uns des autres. Et le langage courant les confond souvent.
b) La plus riche en variations personnelles, car, si variés que soient les goûts personnels pour les traits physiques, il y a, le plus souvent, les influences du milieu. D'ailleurs, les traits physiques par eux-mêmes ne présentent relativement pas une grande richesse de variations. Et puis, il ÿ a des types fixés qui peuvent presque | toujours avoir, pour ou contre eux, le suffrage quasi général.
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Tels sont, par exemple, certains visages généralement plaisants ou déplaisants, certaines démarches ou tenues communément agréables ou désagréables. L'on pourrait même affirmer que, sauf les cas strictement personnels où il entre des éléments de réminiscence de l’expérience individuelle, les appréciations qui tiennent à des données physiques extérieures pourraient être partagées par presque tout le monde. |
Il en est tout autrement des traits de caractère. Certes, il y en a qui font l’objet universellement d’une même appréciation. Certains caractères sont sympathiques en général, et d’autres inspirent partout de la répulsion. La généralité de tels jugements est cependant beaucoup moindre qu’elle ne semble de prime abord. Leur trait principal c’est d’être absiraits, d’avoir l’aspect d’une formule simplifiée. Or, leur objet, le caractère humain, n’est jamais chose abstraite et simple. Il est, au contraire, toujours compliqué d’une foule de traits qui dépassent de beaucoup toute formule de jugement et qui, presque toujours, la contredisent. Telle qualité incontestable n'aura qu’à être combinée avec une autre particularité pour perdre de sa valeur primitive. Et même à l’état pur, une valeur « absolue » peut, pour raison de quantité, changer beaucoup qualitativement. Le meilleur trait de caractère peut, une fois exagéré, devenir défaut. Par contre, un défaut manifeste pourra, à certains degrés, changer d’aspect, devenir un phénomène « intéressant ». Et puis, en face de la complexité infinie du caractère d’autrui, il y a la complexité infinie de notre propre personnalité. D’innombrables points, communs ou antagonistes, peuvent se toucher, s’attirer ou se repousser ; d'innombrables tendances, parentes ou étrangères, des similitudes ou des contrastes, peuvent s’affronter en amies ou en ennemies, se rechercher ou s’éviter. On conçoit dès lors la multitude de possibilités et de combinaisons, ainsi que la grande variété de jugements personnels, qui pourront se trouver à la base de nos attitudes affectives résultant uniquement de la prise de contact de deux caractères.