IV. Sensibilité
Lorsqu'on examine les raisons affectives qui ont trait au caractère des élèves, on est frappé par la place qu'y occupe la « sensibilité », sous toutes ses formes.D’une part on y trouve: affection, attachement, reconnaissance, bonté, serviabilité. D'autre part : sécheresse, réserve outrée, égoïsme, cynisme. La qualité qui est soulignée le plus souvent après « l’affectuosité », et qui paraît être des plus appréciées, c’est la franchise, à laquelle se rattachent la naïveté et l’innocence. On n’aime pas beaucoup le caractère fermé et on déteste naturellement l’hypocrite, le rusé, le menteur. Tous ces traits de caractère déterminent souvent, par leur nature de sensibilité ou d’insensibililé, des réactions affectives.
Cet intérêt singulier que le maître porte à la « sensibilité » de l’élève doit assurément répondre à un certain besoin. Qu'est-il donc ?
La réponse à cette question semble découler logiquement de tout ce qui a déjà été dit, à savoir que le maître
| ne peut pas voir dans l’élève rien qu’un élève. En dépit
d’une réglementation stricte et impersonnelle qui doit fixer leurs rapports réciproques, le maître cherchera inévitablement, dans l'élève, l’enfant, l’homme ou la femme (ce qui, du reste, comme nous le verrons plus loin, arrivera aussi à l'élève par rapport au maître). Les rapports officiels, ceux de simple relation s'ils existent au début » TD Pt Tee
(1) Notons, à ce propos, qu’il y a aussi des esprits, peut-être peu personnels par eux-mêmes, mais qui, par une sorte de souplesse naturelle, ont un don spécial
d de s’adapter facilement et rapidement à tout esprit original. Ceux-là sont,
encore, très appréciés par le maître,
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de leurs rapports, sont rarement gardés longtemps. Bientôt ils dégénèrent en rapports d'homme à homme où entrent souvent en jeu des intérêts personnels. Or, plus un intérêt. est vif plus il est cause et effet, précurseur et concomitan à la fois d’un état affectif.
Le maître, nous l'avons déjà souligné, a affaire avec de êtres humains qu’il considère, sans raisonner du tout, comme des êtres plus ou moins complets et responsables. Inconsciemment, il les traite un peu en égaux. D’autre part, l'épanouissement de son Moi dépend d’eux. Ses ambitions et ses désirs dépassent le fait professionnel pour faire partie de sa vie personnelle affective. Comment, dès lors, ne rechercherait-il pas chez l’élève ce que nous! recherchons toujours chez celui avec qui les circonstances! nous ont mis en rapport, liant étroitement et pour Ion! temps nos intérêts personnels ?
Nous nous dévouons à quelqu'un, nous lui consacrons! notre effort et notre bienveillance ; il est naturel que nous! espérions de sa part une réaction en rapport. Si nous re
croyons en droit d’avoir un ascendant sur lui, nous désirerons aussi être, pour lui, un chef intimement admis ; nous attendons, par conséquent, que notre autorité soit reconnue et respectée, réellement et sincèrement, et que l’âme de notre protégé ne se replie pas, ne s’esquive pas devant elle. Nous avons, de l’enfant, une notion préformée, un concept idéal de pureté naturelle ; d'autre part, nous persistons à trop croire à la malléabilité de l’âme enfantine ; c’est aussi ce qui encourage notre activité créatrice en éducation. Aussi éprouvons-nous de la peine lorsque notre idéal se trouve « profané », lorsque notre imagination créatrice se trouve en face d’une sorte de matérialité brutale, grossière qui, quasi « consciemment », résiste à nos efforts et les empêche d’aboutir.
L'action éducatrice, en général, ne se manifesterait que très difficilement sur une nature insensible et dépourvue d’émotivité. À fortiori, l’action personnelle du maître ne saurait-elle se développer que sur une surface impressionnable. Le succès scolaire lui-même serait assez aléatoire sans la sensibilité de l’élève. L'intelligence est, certes, indispensable mais elle n’est pas suffisante ; sans la force motrice de la « sensibilité », la matière resterait inerte, inanimée.
Aussi comprendra-t-on que le maître éprouve une forte satisfaction là où, grâce à cette sensibilité, l’effort de la parole et de l'exemple laisse des traces et qu’il ait, | par contre, de la peine là où cet effort reste sans effet, | comme sl donnait contre un corps rocheux, ou tombait | sur une surface flasque. Et on comprendra aussi facilement |
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pourquoi la sensibilité, qualité si appréciée par l’éducateur, est une source d’attitudes affectives.
La sensibilité plaît et attire déjà par elle-même. Elle semble mettre en valeur ce qu’il y a de mieux dans l’être humain, si elle n’est elle-même ce qu’il y a de mieux. Elle semble surtout supprimer les barrières entre nous et l’être qui nous intéresse. La sensibilité recherchée est, au reste, une réponse à l’appel de notre propre sensibilité, à un besoin qui requiert sa satisfaction. Et, naturellement, plus le besoin est grand plus sa recherche sera intense et plus sa satisfaction sera grande. Et peu importe la forme que ce besoin peut prendre, Il pourra être maternel, filial ou autre ; il pourra aussi être érotique. La sensibilité sera toujours recherchée avidement de celui vers qui notre intérêt est orienté. Il est rare aussi qu'une sensibilité n’en fasse « résonner » une autre, alors même que celle-ci s’en désintéressait d’abord. La réaction pourra être opposée, mais elle est forcée de se produire. Rien n’exaspère autant que lorsqu'on croit s’être heurté contre « l’insensible », ou contre ce qui le symboliserait : la réserve, la froideur. Le besoin non satisfait semble être choqué, outragé, blessé. Il ne renoncera pas, il ne pardonnera pas. Il cherchera à faire jaillir l’eau du rocher, et il y aboutira, ou bien il tournera à la négative.
Ce phénomène, nous le trouvons partout où deux êtres sont en rapport plus ou moins étroits ou se portent de Pintérêt l’un pour l’autre. Nous le retrouvons encore à l’école, entre maître et élèves, à tous les âges et, à un certain degré, sans distinction de sexe.
« Le trait de caractère qui m'éloigne le plus de cet enfant, écrit un maître, c’est son manque d’'expansivité. Il est frop fermé, trop sournois. (M 24 mar. — M 12) (1).
Motifs d’un autre cas d’'antipathie : Enfant sans élan, sans franchise ; ricane en dessous. Toujours mécontente de tout le monde ». (F 40 cél., — F 15).
Un professeur, homme âgé, nous dit que l'élève la moins Lt sympathique qu'il ait eue était une fillette de douze ans, « parce
qu’elle avait un caractère distant (peut-être, par respect ou crainte). |: C'était pourtant une bonne élève, intelligente et obéissante ».
Un professeur de cours complémentaire explique son affec- } tion pour un de ses élèves par le fait que celui-ci, « enfant franc
et loyal, était très sensible aux observations». (M 48 mar.,—M 17).
(1) Cependant, et selon le caractère propre du maître, une sensibilité exagérée ou trop exubérante peut non seulement n’être pas bien accueillie par | celui-ci, mais aussi éveiller, chez lui, un sentiment de répulsion et d’anti-
pathie. En voici un cas :
| « Enfant capricieuse, trop sentimentale ; les démonstrations de son affec- » tion pour la maîtresse ou pour d’autres personnes sont agaçantes, fatigantes \et désagréables. Cherche toujours à enlacer de toutes ses forces et à embrasser
| d’une façon passionnée. Aime à se trouver toujours sous la protection des
= grands ». (Æ 25 cél., — F 6).
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Une maîtresse de maternelle, en parlant de l'élève la pl sympathique, donne comme motifs de son affection pour un enfant, « sa très grande sensibilité ; un attachement filial et fam lial très grand ». L'enfant avait d’ailleurs « un état de santé délicat n’aimait pas la lutte ». (Dans le cas présent on sent, du reste, u effort en vue de satisfaire un besoin d'affection maternelle. (F3 cél., — F 6).
Et voici encore une autre «sensibilité» qu’on peu aimer :
« J’aimais sa gaieté, son amabilité, et même quelques-uns d ses défauts (taquineries, moquerie). Elle était volontiers taquin et moqueuse, mais sans méchanceté. Elle était très sensible et avai beaucoup de finesse. Elle saisissait toujours le côté amusan des choses ».
Encore un cas d’antipathie. Il s’agit d’une enfant débile a point de vue physique ayant déjà fait de longs séjours à la cam pagne. Insociable ; pas intelligente ni travailleuse ; n’était pas bonne élève. Mettait souvent sa maîtresse en colère, en opposan la force d’inertie à ses ordres. |
Motifs du peu d'affection : « Manque complet de franchise! L'élève ne craignait qu'une chose : la force brutale. Impossibl de la raisonner ou de la prendre par l’amour-propre, elle avai alors un sourire de dégoût ou de mépris ». (F 24 cél., F 11).
Nos recherches démentent donc les conclusions tirée d’une enquête américaine (1) et selon lesquelles le maîtr ne s’intéresserait qu'aux qualités scolaires de l’élève. I est cependant vrai que, parfois, un maître aime le carac tère faible, parce que sensible et docile, plus que le caractèr fort, insoumis et, en apparence, insensible aux réprimandes C'est là un phénomène naturel, si l’on prend en considé: ration le fait que le maître cherche, par suite de ses fonc: tions mêmes, à s'imposer à l’élève. C’est 1à un besoir d’autorité que nulle théorie, nulle nouvelle méthode d’enseignement ou d’organisation scolaire ne sauraient supprimer complètement.
Voici, par exemple, les traits de caractère de l'élève le plus sympathique présentés par un maître comme motifs de son affec: tion.
Esprit lent, mais assez intelligent, très travailleur, bon élève obéissant ; manque un peu de volonté. Docile, affectueux, ser. viable, sensible aux reproches. Très sociable, estimé de ses came. rades pour sa douceur et son indulgence ; mené. Se montre con. fiant ; cherche Loujours à bien faire; ne tire pas vanité de sor travail, de son classement. Est naïf.
La tendance à la domination est aussi la raison pou laquelle on aime souvent l'enfant soumis, doux qui de:
(1) E. K. WICHMAN, Children's behavior and teachers’ attitudes. New York, 1928. The Commonwealth Fund Division of Publication, in-8°, 247 PP
ECS
mande gentiment l’aide des adultes même dans des difficultés qu’il aurait pu, avec un certain effort, vaincre tout seul. Certains maîtres préfèrent ce genre d’élèves dont la dépendance les flatte. C’est qu’il y a des maîtres chez qui « le besoin d’être premier » est aussi grand qué chez l’enfant. Ils se prêtent avec complaisance à la demande d’aide de l’enfant qui leur cède volontiers le droit à la première place. Mais la dépendance que ces enfants recherchent et qui n’est qu’une espèce de flatterie, est loin d’être désintéressée ; elle a pour objet, d’attirer l’attention du maître, de gagner sa bienveillance et ses faveurs à la « qualité » de faiblesse (1).
La recherche de « sensibilité » peut, comme il a déjà été dit, s’exaspérer là ou elle ne trouve pas ce qu’elle désire. Elle peut amener à des actes qu’on qualifierait à la légère presque de sadisme mais qui ne sont qu’une sorte d’expérimentation, un désir d’exciter, chez une personne qui nous intéresse vivement, partant que nous voudrions posséder entièrement, la sensibilité endormie ou insuffisante. Nous en trouvons un exemple caractéristique dans le cas suivant :
Enfant très intelligente. Par instant bonne élève et travailleuse, mais pas obéissante. Caractère très fermé; yeux ne regardant jamais franchement, expression de méchanceté de la bouche.
Motifs du peu d'affection : « L'enfant était méchante, dure, sèche, sans aucune sensibilité. Elle échappait à toute influence (douceur ou violence).
« Cette enfant très antipathique m'inspirait, bien que ce ne fût pas du tout dans mon caractère, le désir de lui faire du mal, de la faire souffrir... Peut-être n'’était-ce là qu’un dépit devant cette personnalité d’enfant qui échapper.—N0 26 a(F23 cél.,—F38).
Cette recherche de sensibilité peut revêtir des formes très diverses, de même que les formes de la sensibilité qu'on croira avoir trouvée peuvent être d’une grande variété, selon le sujet et l’objet. C’est que, pour des raisons infiniment multiples et compliquées, nous recherchons (et nous trouvons) chez chacune de nos relations autre chose que ce que nous demandons ailleurs. La seule règle, ici, c’est l’existence d’un besoin, mais le besoin peut être
L très varié selon la personnalité avec laquelle nous entrons
en contact intime. Aussi est-ce ia raison pour laquelle les mêmes traits de caractère, les mêmes qualités ou défauts, peuvent être appréciés par nous de façons différentes suivant la personne chez laquelle nous les avons découverts. Dans les exemples qui suivent nous n’aurons assurément pas illustré toutes les possibilités imaginables ;
(1) v. G. GREEN, ouvrage cité.
non
mais nous essayerons de montrer la diversité des cas le plus fréquents ou les plus frappants.
Jolie, très souple et très gracieuse physiquement. Intelli gence fine et prompte. Travailleuse, bonne élève, quoique pa toujours obéissante. Très franche, sociable, meneuse, aimée beau coup de ses camarades ; « elle exerçait sur eux une certaine séduc tion, autant qu’on puisse exprimer cela quand il s’agit de jeune enfants ». 3
« Au point de vue dons intellectuels, cette enfant était nette ment au-dessus de la moyenne et alliait à cela le caractère sym pathique de la « bonne petite fille saine et heureuse de vivre » Vivacité surtout, avec une nature très droite, et d’une imagination très riche. Elle m'a fait des dessins dont je n’ai pas retrouvé l'équivalent.
« Señsibilité fine, une seule observation suffisait à la troubler: On pouvait lui expliquer sérieusement, elle comprenait, et, dans ce cas, était capable de se dominer. Elle était vis-à-vis de mo confiante et joyeuse, mais sans démonstrations d'amitié, ell n’aimait ni à embrasser ni à être caressée comme d’autres enfants
Motifs de l'affection : « Sa grâce physique qui, jointe à So expression intelligente, lui donnait presque du charme ; ses ten dances artistiques. Son caractère franc, naïf et primesautier Sa sensibilité fine et compréhensive. — N° 23 s (F 20, cél., — F5)
Toute appréciation des autres qualités de l’enfan escomptée, on sent bien ici la valeur principale que |: maîtresse accordait à la sensibilité qui s’exprimait d facons différentes.
Et voici un cas de sensibilité exaltée, frôlant la sen: timentalité, et entretenue durant de longues années
Modestement mise mais avec beaucoup de goût; jolie, très propre. Très bonne élève, travailleuse, obéissante. Intelligente, esprif vif; pas placide mais suffisamment réfléchie pour corriger un tendance à trop de spontanéité. Joviale, communicative, sociable très aimée des condisciples ainsi que des maîtresses; meneuse poux tout ce qui était bon et bien. L'élève aimait beaucoup sa maf tresse, ne la mettait jamais en colère et était traitée par elle ave douceur.
.. L'élève ayant quitté l'école, la maîtresse continue dé s'intéresser à elle. La jeune fille vient chez elle chaque anné une fois au moins et entretient toujours avec elle des relationd très affectueuses bien que peu suivies. « Elle est déjà mariée e mère d’une charmante fillette qui semble être l’autre elle-même Devenue mère de famille, elle s’est attachée à ses devoirs commd elle l’a toujours fait ; elle élève admirablement son enfant ».
Motifs de l'affection : « Sa sensibilité très fine,la consciencé absolue de son travail, le désir d'aider ses compagnes vers le mieux
€ Un défaut cependant : un peu d’excès de la sensibilité qu'’elid a gardé d’ailleurs, et qui la porte à exagérer les difficultés inévi tables de la vie. Sa raison et sa volonté combattent cependan cette tendance de sorte qu'elle seule s’en trouve victime et en
souffre ». — N° 17 s (F 37 mar., — F 13).
Cette sympathie scolaire ayant survécu et s’étant prolongée en amitié féminine, a apparemment gardé un