XI. Maîtres et parents
Nous avons déjà dit que si le maître voit souvent ans l’enfant l’homme adulte futur, il peut aussi considérer en lui des adultes présents, notamment ceux dans e milieu desquels l’enfant vit, les parents. Les relations u’il entretient avec ceux-ci ou l'opinion qu’il leur suppose avoir à son endroit peuvent influencer beaucoup es rapports affectifs avec l’élève.
On a beaucoup parlé sur les relations entre la famille 2t l’école, sur la nécessité d’une collaboration entre elles »n matière d'éducation. Le fait est que ces deux instituions ne sont pas toujours en pleine harmonie. Elles entrent même parfois en conflit ouvert. On en a noté plus d’une raison : lutte du progrès contre la tradition, opposition ntre le sentiment social et les tendances égoïstes, etc. C’est là un problème avant tout social mais qui prête aussi à des complications d’ordre pédagogique (1).
L'influence néfaste de certains propos en famille veut s'exercer bien avant la première rencontre de l’enfant ivec son futur maître. Pour intimider l’enfant indocile, bertains parents faibles font appel à l’autorité encore abente mais imminente du maître comme à celle du « genlarme ». « Ah, quand tu seras à l’école, tu verras comme
(1) « L’élève voit son professeur à travers les yeux de ses parents ». A. Autin, dulorité et Discipline, p. 36 (v. aussi à ce sujet : Crouzet, Charrier, Poitrinal).
(7 Cl A F LES ENT : DANÉE TE Fri : ; re UNE ; on
on te matera!…» Dès lors, l'enfant ne pourra plus aller vers son maître sans un peu d'inquiétude ou de méfiance,
Une fois à l’école, la crainte sera dissoute à la longue, mais un autre sentiment négatif pourra prendre sa place, Ce sera celui d’infériorité, de dépréciation, après l’adoration dont l’enfant était l’objet dans la famille et l'enthousiasme qu'il y provoquait par le moindre de ses propos. Ne retrouvant pas à l’école, auprès du maître, la même admiration, il peut en vouloir à celui-ci de le négliger, de le méconnaître, de lui préférer d’autres. Il ira même jusqu’à croire que le maître ne l’aime pas, qu'il l’a pris en grippe. Il en fera part à ses parents qui, hélas ! seront souvent enclins à le croire et à en raffermir la croyance chez l'enfant. Par suite de leurs ambitions, la méfiance des parents à l’égard de l’impartialité du maître est souvent aussi grande que celle de l’élève. Que l’enfant soit puni un peu sévèrement, ou qu'il n’obtienne pas la récompense que l’on espérait, on crie immédiatement à l'injustice. Par des critiques malveillantes que l’on ne se garde point de dissimuler, à l’enfant, on encourage celui-ci à l’indiscipline, à limpertinence. Il y a des parents assez nombreux, dit Crouzet, qui « forment avec leurs enfants quelque chose comme un « Société de défense mutuelle contre les maîtres ».
La critique indiscrète et désobligeante du maître devant l’élève peut s’exercer non seulement à l’occasion des sance tions scolaires, mais aussi à propos des méthodes d’ensei4 gnement et des capacités pédagogiques du maître. L’édu4 cation et la pédagogie sont assurément les seules sciences que tout le monde croit être en droit de discuter sans s’êtré donné la peine de les étudier. On est sûr que le bon sen y suffit, et qui n’a pas de prétentions au bon sens ?
Du reste, si les parents savent peu de l’école et si leu ignorance prête à tant de malentendus, cela est aussi dû en une certaine mesure, à ce que parents et maîtres entre# tiennent des rapports très peu réguliers. « Sauf d’heureuses et trop rares exceptions, les relations entre maîtres et parents se restreignent aux cas d’indiscipline et de mauvaiï# travail. Un enfant ne donne-t-il pas toute satisfaction sa conduite laisse-t-elle à désirer ? Le maître convoqu le papa ou la maman. Ce fait est général : il est admis qu les parents viennent à l’école seulement quand « cela n va pas » ; et c’est la seule occasion qu’ils ont d’entrer € relation avec le maître. Il n’est donc pas étonnant que ce relations soient difficiles et que de part et d’autre bien pe d'intéressés en demandent l’extension » (1). L’entretie
(1) DOTTRENS, in : L’Educateur, N° 3, 1928.
On s’imagine aussi facilement le ressentiment que peut éprouver un élè
avec les parents au sujet de leur enfant est un art véritable. Surtout lorsqu'il s’agit de dire des choses peu agréables. Il y faut déployer un grand esprit de finesse.
Pour favoriser la collaboration de la famille avec l’école, il n’y a évidemment pas mieux que des relations plus soutenues et plus régulières avec les parents. D’aucuns pratiquent avec succès le système de visites à domicile. Ces fréquentations peuvent assurément faire beaucoup de bien à condition de ne pas dépasser certaines limites. Sinon elles peuvent amener de nouvelles complications, d'ordre même extra-scolaire mais susceptibles d’influencer aussi la marche des choses scolaires. Üne intimité, réelle ou imaginaire, soupçonnée à la suite de quelques rencontres plus ou moins remarquées avec un membre de la famille | d’un élève, peut provoquer une vive réaction de mécontentement ou de jalousie chez l’élève lui-même, chez un autre membre de la famille ou, enfin, chez des voisins, dans des familles d’autres élèves (1).
Il faut d’ailleurs ajouter que l’attitude affective de l’enfant à l’égard du maître ne doit nécessairement pas être orientée dans la même direction que celle des parents. Elle peut aussi lui être diamètralement opposée ; dans ce cas-là, c’est même justement cette opposition qui aura | primitivement déterminé la polarisation de l'attitude ! affective de l’enfant.
| L’attitude affective des parents à l’égard du maître qui est à même d’influencer celle de l’élève, peut résulter | de faits qui ont très peu à voir avec les choses scolaires : le comportement « moral » du maître, ses convictions religieuses, ses opinions politiques, ses fréquentations, sa façon de vivre ou de s’habiller. Tous ces factéurs peuvent facilement mener à des conflits (virtuels ou réels), produire des sentiments hostiles plus ou moins durables.
pour son maître à qui il sait devoir une correction de papa, — d’autant L' plus que la correction du papa n’est pas toujours bien mesurée à la faute.
; Les choses scolaires devraient toujours être réglées à l’école même. Déjà les notes que l’élève apporte à la maison lui causent souvent assez d’ennuis (cours de morale, privations diverses, humiliations sans tact), supplémentaires aux ennuis scolaires. Pour le maître, c’est un moyen commode de se décharger des pratiques disciplinaires sur les parents, mais c’est un moyen un peu maladroit. Car ni l’élève, ni les parents eux-mêmes ne jui en sauront gré...
(1) Les parents peuvent aussi éprouver un sentiment de jalousie pour le maître. Que l’on s’imagine un enfant qui, dans son admiration pour son maître, ne parle toute la journée que de lui, le cite en exemple à tout propos et, surtout, se met à critiquer et à juger le comportement ou le parler de papa ou de maman en les comparant à haute voix à l'idéal que représente pour lui son maître, les parents en auront bientôt assez. On n’aime pas beaucoup voir une influence étrangère s’exercer trop sur son enfant surtout si c’est aux dépens de son propre prestige.
Iln’est pas nécessaire que ces sentiments agissent d’emblée sur l'attitude du maître envers l’élève ; ils peuvent n’agir que par ricochet. Se transmettant d’abord des parents à l’enfant, ils provoquent chez celui-ci une attitude défiante et insolente, et créent ensuite à l’école une atmosphère où tout est jugé de parti pris ; le maître finit par en être excédé et commence à son tour à éprouver un sentiment de rancune pour l'élève.
Tous ces phénomènes peuvent naturellement avoir lieu surtout dans de petites localités où tout le monde se connaît, s'intéresse à l’autre et l’épie, où les ambitions, pour petites qu’elles soient, n’en sont pas moins jalouses et obsédantes : jalousies matérielles, morales, sociales ou autres.
Nous avons donc cherché, par une série de questions, à établir la part de la famille dans l’attitude affective du maître envers l’éiève.
Et d’abord, la question de relations avec la famille. Sur ce point nous trouvons, en S, 62 % et, en À ,42 % des données de chaque groupe, des cas de relations, régulières ou accidentelles, entretenues par le maître avec les parents (les deux ou l’un d’eux) de l’élève ou avec quelqu'un de ses aînés (1). La différence numérique sur ce point, entre les deux groupes, tout en étant sensible, n’est pourtant pas assez probante. Mais encore faut-il savoir de quelle façon le maître a fait la connaissance des parents de lPélève et quel genre de relations il entretenait avec eux. En $, on trouve des relations de voisinage ou encore et surtout des relations courtoises ou cordiales, les parents venant à l’école voir le maître et l’entretenir au sujet du travail et de la conduite de l’enfant, lui demander des conseils concernant l’éducation de celui-ci. Dans certains cas il y à aussi rapports de sympathie avec l’un des parents ou des aînés, confidences familiales, demandes de services, etc. On manque parfois de détails concernant certaines relations qu’on est en droit de supposer plus ou moins intimes. De toute façon, on ne trouve ici aucun cas de conflits ou de difficultés avec les parents. En A, c’est bien différent. Voici quelques spécimens : « J'ai connu la mère, femme bavarde, s’occupant toujours des affaires publiques» ; «point de relations, sauf pour faire réprimander l'enfant » : «rien que les relations scolaires, la maman soutenant trop la fillette » ; «la mère venait journellement accompagner
(1) Les chiffres indiqués ici, comme partout ailleurs, sont tirés au total de nos données sans distinction d’origine. Pour ce qui est de la France seule, d’après les données de notre enquête, la collaboration entre l’école et la famille semble être beaucoup plus restreinte.
l'enfant et cherchait à me faire des histoires, car elle croyait sa fille parfaite ».
Une autre question intéressante est de savoir si l’élève allait se plaindre à ses parents du traitement dont il était l’objet à l’école et, dans ce cas, si les parents venaient demander des explications au maître. À ce sujet nous ne trouvons en S que deux cas où les élèves se soient plaint de leurs maîtres, ce qui n’empêchait pas ceux-ci d'entretenir des relations très cordiales avec les parents. Dans plusieurs autres cas, les élèves faisaient constamment l'éloge de leurs maîtres à la maison. Par contre, le groupe A ne compte pas moins de 45 % d'élèves qui se plaignaiïent des maîtres . à leurs parents (et quelques-uns se plaignaient loujours ou même chaque jour).
Voyons maintenant la façon de réagir des parents dans les deux groupes. Si, en $, les parents des deux élèves viennent parler au maître, d’une façon très courtoise d’ailleurs, à la suite des plaintes de leurs enfants, en A, l'entretien semble avoir toujours un tout autre aspect. D'abord, très souvent les parents cherchent surtout à excuser l’enfant ou même lui donnent raison contre le maître. Il y en a qui demandent des explications « avec insolence » ; d’autres qui soutiennent l’enfant en insultant le maître ; d’autres encore viennent souvent de leur propre initiative se plaindre de la conduite de l’enfant à la maison ou dans la rue, en en rejetant la responsabilité sur la mauvaise éducation scolaire.
Le maître peut ne pas savoir si l’élève s’est plaint de lui. Mais, d’une façon générale, les parents ne manquent pas de réagir, fût-ce avec une certaine circonspection. Malheureusement, de part et d’autre les paroles dépassent souvent la pensée, la visite se termine moins affablement qu'elle n’a commencé et ne manque pas de laisser une certaine aigreur.
La plainte de l’élève ne peut donc avoir de valeur que lorsqu'elle a pour résultat une réaction des parents. Cette réaction peut, d’ailleurs, ne se confiner qu’à certaines réflexions désobligeantes exprimées en famille devant l’enfant. Mais celui-ci en tirera des conséquences quant à son attitude future envers le maître. Parfois, il ne se fera pas scrupule de communiquer les paroles de ses parents aux camarades et de contribuer ainsi à la création, en classe, d’un courant contre le maître.