‹ Maîtres et Élèves: Essai de Psycho-Pédagogie AffecticeChapitre 58 sur 109 · IV. Le « Contraste affectif · texte numérisé non relu

IV. Le « Contraste affectif

C'est, en général, l'entrée en contact de la classe avec un nouveau maître qui est le moment décisif. Comme la classe a eu auparavant d’autres maîtres, elle a déjà pu prendre certaines habitudes de comportement. Or, l’arrivée d’un nouveau maître impose très souvent des modifications dans le comportement en vue d’une nouvelle adaptation. C’est ce phénomène qui, selon qu’il est agréable ou pénible, fait naître une attitude affective respectivement positive ou négative. Tout maître a sa marotte, ses habitudes. Devant ces particularités auxquelles il faut bien s’adapter, on ne manque pas de le comparer lui-même à son prédécesseur, en sa faveur ou non. Et il ne s’agit pas seulement de jugements abstraits mais de faits réels. Avec un nouveau maître, une classe peut parfois changer d’aspects à tous les points de vue : scolaire, moral et social. Il s’y produit souvent des déplacements fort sensibles. Il y a de nouvelles préférences, les anciennes étant reléguées à l'ombre. De nouveaux meneurs se déclarent, de nouveaux perturbateurs aussi, recrutés parfois parmi les élèves calmes d’hier. Il y a des travailleurs qui deviennent pares- .seux, et des paresseux désespérants qui cherchent tout d’un coup à se montrer sous un jour favorable. De vieilles étoiles s’éclipsent, de nouvelles apparaissent. C’est que le .nouveau maître est non-prévenu ; c’est encore parce qu'il .a un autre goût. Ce qui était bon pour son prédécesseur lui semble mauvais, et vice versa. Les auteurs de compositions .sentimentales, par exemple, qui avaient du succès auprès de celui-là, sont raillés par celui-ci, qui dit ne pas aimer «les : phrases ». Par contre, il exige des copies concrètes, documentées, sobres, presque sèches. De même pour d’autres matières scolaires. La discipline elle-même change complètement et demande de nouvelles habitudes. Il y aura des “nouveautés qui vont déplaire par le fait de leur nouveauté, ‘les enfants étant conservateurs par ignorance ou par insuffisance de l’aptitude de jugement, tout comme certains adultes. Du reste, une nouveauté peut tout aussi bien plaire par le fait de sa nouveauté.

Mais le plus souvent, l'attitude envers le nouveau maître est déterminée simplement en raison contraire de celle que l’on avait pour son prédécesseur. Ce sera une sorte de jugement affectif par contraste ; le caractère de l'attitude pour le nouveau sera d'autant plus prononcé qu'on lui trouvera des particularités contrastant plus nettement avec celles de l’ancien. Le sentiment pour lui sera intense dans la même mesure que l’était son contraire pour le prédécesseur.

Dans certains cas, le sentiment pour le nouveau maître est le résultat d’une sorte de fidélité que l’on veut garder pour l’autre. qui est parti (surtout, si l’on était bien considéré par lui et qu’on l’est moins à présent). La «fidélité» à l’ancien maître et le désir de prendre parti pour lui sont souvent une défense non désintéressée. Certains maîtres ont la manie de critiquer les méthodes de leurs prédécesseurs et de faire constater à leurs nouveaux élèves leur peu de savoir. L’humiliation qu’en ressent l’élève s’identifie ainsi à la critique de son ancien maître, et toutes deux le touchent en même temps et de façon égale.

Tous ces facteurs qui troublent le statu quo de la classe peuvent, en dehors même des qualités intrinsèques du nouveau maître, déterminer à son égard certaines dispositions affectives, du moins au début, jusqu’au moment où les nouvelles habitudes auront acquis la force d'ancienneté. Il y a cependant des cas où les premières dispositions restent inaltérables.

Voici quelques passages du journal intime d’une jeune fille où il est question d’un maître d'école (mixte) qui s’est fait détester de toutes les filles pour les raisons de contraste que nous venons d’examiner.

« Avant de quitter ma petite ville natale, je suis allée faire mes adieux à tous mes maîtres ; lui, je l'ai réservé pour la fin. Il m'a semblé l’avoir réveillé car, en m'ouvrant la porte, il avait les yeux rouges et gonflés. Il avait un aspect désagréable et cela m’a encouragée à exécuter mon projet.

« Monsieur, lui dis-je sur un ton chaleureux qui le devenait de plus en plus sous son regard ironique et paternel à la fois: « Monsieur, je pars demain matin, je quitte T. pour toujours. Je sais que plus tard les souvenirs des années passées à notre école me seront très chers. Les événements les plus insignifiants, même ceux qui me causèrent du chagrin, tout évoquera en moi de doux souvenirs. Déjà, je sens le regret de ces jours qui ne reviendront plus. Mais vous, Monsieur, de vous je garderai toujours de mauvais souvenirs. Adieu, Monsieur», et, sans le regarder, je gagne la porte et je pars.

« Je ne sens plus, à présent, aucune haine pour lui. Toute réflexion faite, même au moment où je lui débitais ma longue tirade préparée d'avance, ce n'était plus la haine qui dictait ces paroles. Je ne l’ai jamais cru bien méchant, je ne pouvais même m'imaginer qu'il fût capable de faire du mal à qui que ce fût. Il se désintéres-

sait simplement de ses élèves, était mauvais pédagogue, ne savait pas comment approcher les enfants. Il ne paraissait d’ailleurs pas aimer beaucoup l’enseignement, et j'appris peu après qu'il changea de profession.

« À son arrivée chez nous, il se moquait de nos compositions romantiques où nous revenions invariablement à quelque réflexion poétique sur notre beau lac bleu. Il était lui-même sec, et ilraillait notre sentimentalité. Il était très différent des maîtres qui l'avaient précédé; ilavait d’autres goûts, d’autres jugements, auxquels il nous était difficile de nous adapter, et d’ailleurs, nous ne le voulions pas. Nous le trouvions peu spirituel, trop mécanique. Nous détestions sa manière de calculer le temps, montre en main, de peur de perdre un instant. (Mais nous ne sommes pas des automates »; protestions-nous. Le manque de sympathie pour lui devait aussi être un peu attribué à sa paresse ou peut-être au manque d'intelligence, à sa façon de parler, à ses gestes, car il se surveillait peu..Il parlait vite, en agitant les bras avec nervosité, il ne faisait pas attention à ses paroles. Ses cours ne nous intéressaient pas beaucoup ; certaines d’entre nous se mettaient, dès son entrée, à lire tranquillement un roman. Nous ne le craignions pas. Nous avions du plaisir à lui jouer des tours, à combiner tous les jours une autre farce pour l’énerver, tout en nous amusant. Nous n'avions pas pour lui de la haine, mais du mépris. Tout cela n’était que pour les filles ; avec les garçons, il s’entendait assez bien ».

Il faut du reste ajouter que l’antipathie particulièrement intense que l’auteur de ce journal éprouvait pour le maître avait encore une autre raison, à base de malentendus let de troubles sexuels dont la jeune fille (13 à 14 ans) soulfrait à cette époque-là et dont il sera encore question plus Hoin. Mais le sentiment général des filles de sa classe pour ce Imaître s'explique principalement par un effet de contraste lavec ses prédécesseurs.

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