VIII. Jalousie
L'amour à l’école n’est évidemment pas exempt de
jalousie. Au reste, pour qu'il y ait de la jalousie l’amour | n’est pas nécessaire. L'intérêt seul suffit. Or, l'intérêt est très souvent effet d'imitation ou de suggestion. Il peut apparaître là où il était absent aussitôt que d’autres se met- | tent à en porter à une personne donnée. La jalousie viendra à la suite.
Ce fait est particulièrement fréquent chez les enfants, ? à cause de leur suggestibilité et de leur tendance à l’imi- | tation, toutes les deux filles de l’incertitude. Et si l’on } ajoute que ce sont justement les natures faibles et peu sûres d’elles-mêmes qui sont tout particulièrement disposées | à la jalousie, on concevra facilement que, chez l’enfant, Ja constatation d’une certaine attention, pour ne pas dire préférence, accordée par le maître à un autre élève, puisse soulever du dépit et de l’amertume.
Les enfants sont très égoïstes. Chacun des élèves eût voulu que le maître s’intéressât particulièrement à lui,
qu’il lui adressât la parole plus fréquemment qu'aux autres. Én face de la multitude de ses rivaux de classe ayant tous les mêmes droits sur le maître que lui, il ne s’inclinerait que devant une égalité de traitement absolue. Seulement, la jalousie se contente de peu de chose ; un soupçon vague seul suffit pour qu’un fait soit démesurément amplifié et, l'imagination aidant, expliqué d’une façon tout à fait inopinée. Désormais, tout geste, toute parole, tout regard ne feront que renforcer le soupçon et le transformer en certitude.
Il pourra y avoir de simples bouderies, mais aussi de la contradiction, de la désobéissance, soit pour accaparer l'attention du maître, soit pour se venger. Le sentiment de dépit vise, naturellement, avant tout le rival mais il | peut aussi se tourner contre le maître lui-même et, dans certains cas, dégénérer en une antipathie pour lui. Celle-ci, upe fois établie, cherchera dès lors d’autres raisons pour son entretien et s’évertuera à les trouver dans la personnalité même du maître, ou dans ses capacités pédagogiques.
« Elle me considérait comme une bonne élève, et je l’aimais pour sa gentillesse et pour sa façon d’expliquer les leçons. Mais sa préférence pour une élève dans la classe me rendait jalouse de cette élève. Je ne comprends pas qu'il y ait de la préférence dans une école où tous les enfants sont égaux » — (F 12 — FF 40 mère).
« Il était sociable, élégant, ses leçons étaient attrayantes. Sa manière d’être avec nous était sympathique et il était aimé des autres élèves. Moi, je ne l’aimais pas parce qu'il était un maître injuste ; il préférait une élève parce qu'elle se présentait bien». (F 13 — M 50 père). |
« Ses leçons étaient ennuyeuses, faites d’une voix grave, dure et désagréable, on ne l’écoutait guère. D’humeur très inégale, elle était quelquefois trop indulgente, quelquefois trop sévère, fronçait les sourcils et se mettait en colère ; mais elle ne punissait que rarement ; moi jamais, parce que j'étais assez bonne élève. Elle était injuste, elle supportait de quelques-unes beaucoup plus d’indiscipline.
« Quelques-unes l’aimaient. Moi, non. Elle était peut-être gentille en dehors du cours, mais ses leçons étaient tellement ennuyeuses ! Si elle m'était si antipathique c'était suriout à cause des élèves qui l'entouraient sans cesse et dont elle supportait la bêtise. Pour moi, elle était assez gentille et je lui étais plutôt sympathique
(elle m’appelait par mon prénom). Mais elle était injuste et endormante». (Æ 14 — F 30 mère).
La jalousie n’est franche que très rarement. Dans la plupart des cas, elle aime à appeler à son secours des raisons objectives. On voit bien ici, comment le dépit causé par les compagnes qui réussissent à accaparer l'attention de la maîtresse et que la petite jalouse n'arrive pas à écarter (ou préfère ne pas essayer d’écarter.. Peut-être est-elle aussi une timide.…..), cherche à accabler la maîtresse sous le double reproche d'incapacité pédagogique et de manque d’attrait personnel, afin de justifier le ressentiment dont elle est l’objet.