II. Bonhomie — Bonté — Gaîté
Le type de chef que nous venons de décrire convient surtout à l’âge prépubère ou pubère. En voici un autre qui réussit mieux, semble-t-il, avec les plus petits. Ici, c’est la bonhomie, la bonté, l'amour pour la vie jeune, la gaîté qui aime à se mêlér aux petits, à vivre leur vie, à prendre une part active dans leurs jeux avec une vraie joie enfantine. Ce type de chef a peut-être gardé lui-même l’humeur enfantine, si bien que ses paroles et ses gestes sont naturels et sincères, et les enfants trouvent en lui un bon compagnon. C’est encore un trait de caractère qu’on ne saurait ni apprendre ni contrefaire.
Très gaie et spirituelle. Aimaït les élèves de tout son cœur de femme comme ses propres enfants, était aussi aimée à son tour de tous les élèves. Toute sa personne respirait fraîcheur, vivacité et agilité. Nous la visitions souvent chez elle. Comme elle aimait beaucoup les promenades, elle nous emmenait souvent dans les champs. Là, elle nous faisait courir (compétitions de courses), courait avec nous, et j'avoue qu’il n’y avait pas d’élève capable de la dépasser. Femme généreuse, elle a fait faire des pardessus à quelques enfants pauvres de ses propres économies. Personnellement je n'oublierai jamais son visage. — No 153 s (F 10 — F 28 mère).
Nous l’aimions parce qu'elle était juste avec toutes les élèves et très gentille. Ses leçons étaient très intéressantes (expériences en sciences). Elle n’avait pas beaucoup de discipline, on la faisait crier mais on l’aimait. Elle était belle et très petite et on ne la voyait pas parmi les élèves. Alors, dans la cour de récréation, quand les élèves couraient, on l’attrapait et on la faisait tournoyer sur ellemême, mais elle riait et ne se fâchait pas. — No 380 s (F 11 — F 32 cél.). ,
Toujours gai, communicatif, pas sévère, il avait quand même de la discipline et on lui obéissait toujours. Ses leçons étaient très intéressantes car il faisait souvent des expériences. Etait aimé de tous les élèves parce qu'il ies traitait bien. Il causait toujours avec nous avec bonhomie ; il aimaït extrêmement les enfants et la nature, nous emmenait souvent en excursions, était patient et toujours souriant et faisait toujours ce qu’on lui demandait.—No?21s (M 10 — M 40 mar.).
. are 2 9 12 ss Mais voici le revers de la médaille. C est la distance, la froideur, l’air revêche et renfrogné, l’orgueil, linsociabilité en un mot.
Ses leçons étaient attrayantes mais il était renfrogné, peu | communicatif et sévère ; on le craignait beaucoup et on ne le voyait | jamais en dehors des classes. Il était laid ; baut de taille, il avait | une démarche très comique, on eût dit qu'il s’embrouillait dans } ses propres jambes. Vu de loin il provoquait déjà du rire chez les élèves mais aussi de la crainte et de la répulsion,et on se communiquait l’un à l’autre son arrivée avec du mépris. On l’appelait « épouvantail forestier ». Il avait des cheveux noirs et frisés, longs et ébouriffés ; des petits yeux vifs, qui disparaissaient presque sous À des sourcils très abondants ; un long nez aquilin mais des lèvres
minces et rentrées. Sa figure était toute couverte de boutons, petits et grands, qui rougissaient sur sa peau basanée. Ses manières étaient insupportables. Grossier et orgueilleux avec les élèves. Renfrogné même en société de ses collègues, il ne souriait que lorsqu'il se promenait avec sa bien-aimée. — N° 113 a (F 11 — M 30 cél.)
Extrêmement sévère, renfrogné et taciturne, il nous punissait souvent ; on le craignait assez mais on lui faisait des misères. Je ne l’aimais pas parce qu'il nous traitait mal, grossièrement. Il était assez sérieux et pensif mais morne, et les traits de son visage exprimaient un certain dépit. Il n’était peut-être pas méchant mais ses regards et l'accent de sa voix, tout cela éveillait en moi de l’antipathie pour ce maître. — INo 120 a (M 12 — M 48 père).
D'humeur égale, sévère mais juste, sa manière d’être avec les élèves était froide. Aussi beaucoup d'élèves ne l’aimaient pas. Moi je ne l’aimais pas à cause de son air revêche. Ses leçons étaient d'ordinaire intéressantes, et elle serait une excellente institutrice si elle n’avait pas cet air froid avec ses élèves. — No 370 a (F 9— F 40 cél.).
Il n’est certes pas nécessaire que la bonhomie, la bonté s’accompagnent d’un aspect extérieur de gaîlé. Mais comme très souvent elles vont de pair, on les prend aussi facilement l’une pour l’autre. Quiconque sourit ou rit est naturellement de bonne humeur, partant bien disposé, incapable de penser au mal ou de faire du mal. Sourit-ilourit-ilconstamment, c’est qu’il a un bon caractère en général. Par contre, un visage renfrogné est signe de mauvaise humeur, un type bourru est censé être méchant, partant un homme dont la société ne promet rien de bon, rien d’agréable.
Mais en dehors même de ces considérations, d’ailleurs tout inconscientes (l’association du sourire avec la bienveillance ou la bonté ayant certainement ses origines dans la vie du berceau, dès la première connaissance avec la mère, bienfaisante et souriante à la fois), les enfants aiment la gaîté pour elle-même. Elle symbolise, ici, la vie jeune ou la vie tout court, le mouvement, le jeu. Un maître gai et jovial est chef de bande plus que pédagogue, ami plus que supérieur. Par contre, un air renfrogné, morne, un caractère taciturne, froid, c'est un manque de vie, de mouvement, de joie, de jeux. Un maître possédant ces traits n’est qu’un supérieur distant de ses subordonnés, incapable
de participer à leurs joies, et de comprendre leurs intérêts. C’est un trouble-fête, un étranger.
Voici un maître au caractère gai décrit d’une façon ingénue par un de ses élèves :
. Ses leçons sont attrayantes. Il nous fait rire toute la journée mais il a de la discipline. Il est beau, assez élégant. Il me considère comme bon élève et me donne toutes ses choses à porter dans les autres classes. Je l'aime parce qu'il n’est pas aussi sévère qu’un autre maître et nous aime tous. Il n’a pas de défauts. Il a un bon
caractère, il ne nous punit presque jamais. Il aime bien se moquer de nous, pour rire. Il nous enseigne très bien. Tout le monde l'aime, et il n’en veut à personne {sic !). Il est sympathique et beau. Ce gentil maître se donne tant de mal. Il plaît à toutes les personnes. No 359 s (M 12 — M 45 mar.).
La gaîté n’est pas ici d’une mobilité remuante ; elle est surtout verbale. De l’esprit, de l'ironie qui, dans une atmosphère pleine de confiance et de bonté, loin de blesser, ne font que délasser et encourager. Et voici le contraire :
Elle était injuste et ne connaissait pas assez la matière. Ses leçons étaient sèches et point intéressantes. Ne traitait pas bienles élèves. Etait renfrognée, taciturne, sévère (bien qu’elle ne punissait pas souvent) ; en classe était nerveuse, n'avait pas de discipline. N'était pas aimée des élèves. Moi, elle me considérait comme élève excellente mais je n’aimais pas ses matières. Ses cours étaient accablants, monotones, rien d’attrayant. Point de relations avec les élèves. —N0 62 a (F 13 — F 22 cél.).
La sociabilité est une qualité très hautement appréciée chez l’adulte par les enfants de tous les âges. Aussi est-ce la raison pour laquelle, très souvent, les vieilles gens, dans leur recherche presque constante d’auditeurs, trouvent les plus attentifs parmi les petits (1). C’est qu’en effet leur sociabilité et leur ton sincère plaît beaucoup aux tout jeunes. Il nous semble même que, sous ce rapport, les vieux maîtres peuvent parfois avoir plus de succès que les jeunes. Si nous citons le cas suivant, c’est pour refuter un certain préjugé contre les vieux maîtres d’école qui les condamne en bloc. Du reste, nous en avons connu personnellement qui étaient adorés de leurs élèves et qui réussissaient à merveille dans leur travail scolaire. L'âge est ici, plus que partout ailleurs, une valeur tout à fait relative.
Toujours souriant, communicatif, sévère au besoin, il ne punissait que très rarement ; ses ordres étaient exécutés avec plaisir. Ses leçons étaient toujours attrayantes. Les enfants étaient son idéal, et il les traitait de la façon la plus amicale. Aussi était-il aimé de tous les élèves comme homme et comme maître. L'enseignement était devenu pour lui une nécessité, et ce n’est que très péniblement qu’il se sépara de nous qui étions ses derniers élèves. Vieux, aux cheveux complètement blancs, mais toujours riant et causant, } il était différent des autres maîtres qui sont distants des élèves. | Lui, il était toujours avec nous, en nous racontant des choses les } plus intéressantes. Ce vieux maître d’école m'a laissé les plus beaux souvenirs de ma vie scolaire et je l’aime et le respecte encore». No54s(F13 — M 68 père).
| Mais cette qualité si appréciée chez le maître, la socia- | bililé, quels en sont les attributs principaux ?
(1) Ce qui rapproche encore les vieux des petits, c’est ce qu’ils se sentent eux aussi faibles, peu sûrs d'eux-mêmes et de leur valeur aux yeux : des générations intermédiaires.