IV. Confiance — Tact
Nous venons de voir la valeur d’un autre facteur textrémement important dans le processus éducatif, la |confiance mutuelle. Du côté du maître, celle-ci ne doit certes pas être aveugle, mais elle est indispensable. De part et d’autre, une attitude de prévention ne peut avoir que les effets les plus désastreux. La confiance de l’éducateur enourage, chez l'enfant, l'effort vers le bien, par le désir de ine pas perdre le «crédit personnel ». Par contre, la méfiance pousse à faire des actes désespérés. Elle décourage, rend Le caractère de l’enfant fermé, sournois, méchant à l’oc- “asion.
| Mais la confiance est, le plus souvent, liée étroitement À une certaine amitié ou familiarité. Celle-ci, entretenue Intelligemment, ne rabaisse nullement le prestige du maître. Bien au contraire, elle peut lui accorder une popularité | rès précieuse du point de vue influence personnelle. Sentant
| ! le maître plus proche, plus sympathisant, plus « compre-. nant»,on cherchera souvent à lui ouvrir son cœur.A l’époque: prépubère et pubère, alors qu’une foule de problèmes. assaille et tourmente le jeune être, celui-ci est heureux d’avoir à qui demander certains renseignements en toute. franchise, avec l’espoir d’être compris et d’obtenir sans humiliation une réponse juste et sincère.
On parle beaucoup depuis quelques années de l’édu-. cation sexuelle. Il est évident que ce point si important. du processus éducatif ne doit plus être négligé, qu’on n'a. pas le droit d'abandonner la formation sexuelle de l’ado-. lescence aux hasards de la vie et à une sorte d’auto-" instruction souvent fausse et parfois malheureuse dans ses” conséquences. L’éducateur ne peut plus s’esquiver; il, devra bien accepter un jour ce nouveau devoir si délicat et” si plein de responsabilités. On conçoit ce que ce problème peut comporter de pénible et de compliqué. Une chose doit, de toute façon, être évidente : c’est que, quelle que soit} la méthode à suivre, le point principal et primordial en* est la confiance, la confiance mutuelle. Ce qui revient à dire que, ici encore, le problème est avant tout personnel,“ celui des rapports affectifs entre maître et élèves. Entre. maîtresse et filles, tout cela irait peut-être plus facilement, avec moins de heurts, avec plus de compréhension. Nous.
ensons cependant que, ici comme partout ailleurs où | l’élément personnel prime les autres, il est difficile d'aboutir à des règles générales. É Nous avons connu un jeune professeur qui, tel un confesseurm laïque, jouissait parmi les élèves d’un établissement secondaire moderne (mixte), d’une confiance sans limites. Jeunes gens et jeunes filles (de 15 à 17 ans), venaient indistinctement lui confier leur tourments. Ils lui communiquaient leurs journaux intimes etn demandaient conseils et renseignements concernant la vie sexuelle qui préoccupe si souvent l'esprit des adolescents. IL faut ajouter que ce professeur était, dans sa petite ville, le promoteur d’un mouvement idéaliste de jeunesse où prédominaient certaines thé0ries nébuleuses sur la simplicité, la franchise et l'égalité des sexes L'ardeur des confessions s’atténua cependant assez vite. Les jeunes" finirent par se rendre compte, à la suite de communications se crètes mutuelles qu’ils se faisaient l’un à l’autre, que le «confesseur»M leur donnait à tous les mêmes conseils. Il avait probablement une théorie à lui qu'il cherchait à appliquer à tous les cas. La solu tion devait être d'autant plus simpliste et uniforme que les pro” blèmes de l’adolescence se présentent très souvent sous le même aspect. Seulement, les jeunes amis de ce professeur s’en sentirent très offusqués. IL leur parut négliger l’individuel, le personnel, | méconnaître les « cas particuliers », chacun des héros aimant à se# croire exceptionnel et nullement comparable aux autres. L’atti® tude du chef fut, par conséquent, taxée d’automatisme, d’incom* préhension, ou de manque d'intérêt. Les relations amicales et in- À times avec lui cessèrent définitivement le jour d’une petite révolte contre l'administration scolaire, lorsque le professeur en question || prit le parti de celle-ci...
Parler franchement à l’élève et l’écouter attentivement est évidemment une preuve du respect que l’on a pour lui. Mais encore faut-il savoir répondre à ce qu'il dit, et s’il y a lieu, lui faire objection avec patience et avec tact de façon à ne pas blesser son amour-propre. L'enfant est souvent étourdi, ignorant, mal renseigné, parfois il n’est pas assez fin. Il peût lui arriver de dire ou de faire une énormité, propre à faire éclater de rire sinon à provoquer lindignation. Il peut avoir mal compris certaines choses. Il peut déformer horriblement une explication plus ou moins laborieuse du maître, si bien que tout le travail de celui-ci semble avoir été inutile. Rien de plus facile que de s’emporter ou de tourner l’élève en ridicule. Or il faut savoir accueillir une bêtise avec un calme patient, il faut parfois savoir faire un véritable effort pour résister à l’envie de rire et a fortiori à celle, plus forte, de faire rire. Il faut surtout savoir oublier vite. Il y a là une attitude délicate que nous observons généralement à l’égard de nos égaux, les adultes, mais dont on se dispense vo- Jontiers lorsqu'il s’agit d'enfants. Cette attitude est une forme de respect que l’on doit à leur personnalité si sensible, qui exige tant de ménagements.
| Les enfants n’ont que rarement le plaisir esthétique pur du comique de la saillie et du trait d’esprit, de même qu'ils ne comprennent pas facilement le sens figuré dont le trait d’esprit n’est souvent qu’une application. Aussi se sentent-ils souvent vivement blessés par un humour trop direct, qu’ils considèrent par ailleurs et très souvent leomme du mensonge et de la calomnie. À vrai dire, même parmi les adultes, il n’y a que ceux qui aiment eux-mêmes à faire de l’esprit qui supportent facilement et allègrement la joute spirituelle. Encore faut-il qu’ils la sentent surtout désintéressée, faite uniquement pour lamour de l’art, pour ainsi dire. Autrement, elle dégénère en une lutte qui est insupportable à la plus faible des parties. Faire de W’esprit à l'adresse d’un élève est injuste non pas seulement [parce que les deux parties en présence sont de force inégale mais parce qu’il n’y a, à proprement parler, qu’une seule partie, le maître, l’élève n'ayant pas le droit de répliquer au même titre.
Il y a encore une autre forme d’esprit, moins fine celle-là, la moquerie. C’est, par exemple, afin d'illustrer tune lecon de morale et de flétrir un défaut, de nommer un élève qui en est atteint ; ou bien encore, donner des surnoms, signaler publiquement une insuffisance d’intelligence, bafouer un cancre, tourner l’interrogation en une sorte de taquinerie, en embarrassant et en couvrant de confusion et de ridicule les « queues de classes ». C’est là un
moyen sûr de provoquer non seulement le découragement mais encore une animosité personnelle, l’esprit de contra-
diction et l’entêtement.
Voici quelques cas de maîtres contre lesquels on avait
les griefs cités et qui, pour cette raison, n’étaient pas aimés.
« Il voulait, affirme un élève, que nous le prenions pour un homme très intelligent et savant. Lorsqu'un élève ne savait pas répondre à son interrogation, il se moquait de lui ». (M 17—M 40).
« Il n’était pas aimé des élèves, nous raconte un autre, parce qu’il méprisait tout le monde. Ses leçons n’étaient pas intéressantes car il faisait toujours des allusions aux élèves. Je travaillais bien pour lui mais je ne l’aimais pas, non plus que les matières enseignées par lui, parce qu’il était toujours trop exigeant et jamais content. Ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à aimer ces matières, lorsque je n'avais plus sur mon dos une critique dévastatrice pour tout cé que je faisais. Il aimait à provoquer le rire parmi les élèves en faisant certaines comparaisons avec l’un d'eux ». (M 13—M 40 père).
« Il s’emportait facilement et punissait souvent. Ses leçons
n'étaient pas très attrayantes car il se moquait toujours. Il avait de la discipline mais ses ordres étaient exécutés avec inimitié. Il me considérait comme bon élève mais je ne l’aimais pas. Il était malpoli ; dans la rue il faisait l’orgueilleux, à l’école il était négligeant, se moquait, nous donnait des surnoms, frappait sans raisons. Donnait arbitrairement de mauvaises notes, ce que les bons élèves détestent le plus » (M 13 — M 30 cél.).
Si, dans un des cas qui précèdent, on accuse le maître
peu aimé de rapporter tout à sa propre personne, il n’en.
résulte nullement que l’exemple personnel doive toujours être évité. Nous l’avons déjà dit à une autre occasion, …l n’est point de règles générales. Ce qui, chez un maître antipathique, n’est pas toléré, considéré comme un défaut
grave, pourra être admis volontiers de la part d’un maître .
aimé. Le même fait, dans les deux cas, ne portera même pas toujours le même nom ; ce sera « tout autre chose ».…(Il est vrai qu'il peut y avoir non seulement différence d’appréciation subjective, mais aussi différence objective de faits, suivant les façons dont ils sont présentés : le ton, l’expression, l’insistance, ete.).
Ainsi, en racontant à propos et de façon discrète certains épisodes de son propre passé, le maître peut gagner
aux yeux de ses élèves. Qu'il ait souffert au cours de
sa jeunesse dans la lutte pour la vie, qu’il ait déployé une énergie Intense pour parfaire son instruction et, surtout, qu'il ait lutté et souffert pour une idée morale, sociale ou nationale, il se présentera désormais sous un jour tout autre. Il deviendra dès lors, aux yeux de ses disciples, un personnage de la compagnie duquel on peut être fier. D’autre part, l’histoire du maître, en tant que fait vécu par une personne que l’on connaît, peut avoir sur les élèves une in-
Îluence morale bien plus intense que tout enseignement moral d’une histoire lue.
| Voici, par exemple, comment une petite Bulgare nous relate sa sympathie pour un vieux maître d’école, contemporain de l’époque où la Bulgarie était sous le joug turc, époque qui a laissé dans le peuple des souvenirs encore. assez vifs. ,
© Il était très bon et aimait beaucoup les enfants. Ses leçons étaient très attrayantes grâce aux plaisanteries dont elles étaient émaillées. Il aimait à nous raconter comment, jadis, les petits éco- Jiers bulgares,ses camarades, étaient persécutés par leurs condisciples turcs. Ces histoires vécues produisaient sur nous les plus fortes impressions. C’est pour cela que je me sentais attachée à cet homme qui avait autrefois été malmené par les petits Turcs».— N°0 158s (F 10 — M 60 père).
On nous rapporte aussi que, dans les écoles soviétiques, les maîtres qui, sous le régime tsariste, étaient persécutés pour leurs idées révolutionnaires, semblent être entourés d’une auréole de gloire et jouissent d’une forte popularité parmi les élèves.
Nous croyons encore qu’un maître, ancien combattant, pourrait aussi être le meilleur éducateur de la paix. En racontant moins les bravoures et crâneries soldatesques que les horreurs vécues à la guerre, il produirait un effet plus efficace que celui de certains films dits pacifistes qui uscitent plutôt, chez les jeunes, l'instinct combatif.