V. Les « hors-programme
Tout ce qui vient d’être dit pour caractériser la sociabilité du maître si goûtée des élèves a trait surtout aux choses extra-scolaires. Il y en a encore d’autres, immanentes pour ainsi dire à l’école, mais qui ne sont pourtant qu’une sorte de hors-programme.
Ceux qui ont exercé l’enseignement savent combien es enfants aiment tout ce qui, en classe, pendant le cours, s’écarte un peu du programme. Les moins attentifs s’éveillent lorsqu'une parole vient les faire sortir du devoir, de ’obligatoire, du programme officiel en un mot. Le maître l’école se sert d’ailleurs du procédé souvent avec profit. La diversion quelle qu’elle soit, une anecdote racontée à provos, un mot d’esprit, enfin tout ce qui est de nature à amuser an peu, ne fait qu’éveiller, stimuler. Un maître intelligent 1e craint pas le rire en classe. Il ne cherche pas à le réprimer ar la force parce qu’il sait le régler «à volonté». Il ne man- Juera pas, à l’occasion, de le provoquer intentionnellement. Vest courant, et c’est très apprécié par les élèves même
qui, comme on l’a déjà vu dans les témoignages rapportés, se rendent parfaitement compte du subterfuge et ne manquent pas d’en louer les effets bienfaisants. Mais il y a une autre espèce de diversions scolaires, « sérieuses » celles-là. Ce sont encore des hors-programme mais elles sont bien instructives par elles-mêmes. Nous voulons parler des causeries naturelles et dépouillées de ce ton officiel des cours qui trouble le libre cours de la pensée. Ce sont des causeries où maîtres et élèves en viennent à un libre échange d’opinions, à une communion d’esprit et d’âme qui les font connaître mieux l’un l’autre et se respecter mutuellement davantage. Nous aurons encore à revenir sur le sujet des horsprogramme à propos de l’activité intellectuelle du maître et de ses méthodes d'enseignement. Si nous notons le sujet ici, c’est pour en montrer la valeur «sociable» par laquelle | le maître montre de la considération pour ses élèves comme ; s’ils étaient déjà des personnes dont l’avis compte. Ce n’est pas beaucoup mais c’est très apprécié. Du reste, le fait d'adresser la parole à quelqu'un, en causerie, montre déjà une certaine marque d'intérêt et de considération pour l’interpellé, et ne laisse pas insensible même bien des adultes, surtout ceux qui souffrent tant soit peu d’un sentiment d’infériorité. Certaines personnes vont même Jusqu'à éprouver une sorte de reconnaissance pour ceux quil daignent leur parler sérieusement et aimablement.
Sérieux, sévère même en cas de besoin mais jamais méchant. {| Ses leçons étaient très attrayantes et claires. Je travaillais moins pour ses cours que pour les autres, et je les savais toujours mieux: |! Il s’entretenait souvent avec les élèves, en dehors du programme, || de certaines questions scientifiques ou sociales ; comprenait d’une façon excellente la psychologie de l'élève ; savait toujours quelles sont les questions qui le préoccupent, devinait son état d'âme avant et après les fêtes et prenait tout cela en considération. Répondait très aimablement à nos bonjours. — No 7 s (M 16 — M 35 cél.).
Très bon mais aussi assez sévère, il se tenait parmi les élèves |! comme parmi ses enfants. Avait une discipline exemplaire ; on ne le craignait pas mais on l’aimait.
Ses leçons étaient très attrayantes car il parlait souvent de choses intéressantes. En nous racontant des anecdotes au cours de la leçon, il s’attachait toute notre attention. Le plus souvent il nous racontait à propos du cours d’autres choses, et cela avec un sourire agréable qui, automatiquement, se communiquait aussi à nous. S'il lui arrivait de parler de nos affaires nationales, il devenait sérieux, se mettait à parler avec véhémence et concluait la causerie par ces paroles : « Ne soyez pas comme les partisans de nos jours mais de vrais hommes et fils dignes de votre peuple ». Cet homme enflammait en nous tout particulièrement le sentiment national. — N° 112 s (M 13 — M A0 mar.).
Ici, le maître était un type politique, pour employer la terminologie et la classification chères à Spranger, ailleurs
c’est nn type esthétique. Pour notre part, nous ne croyons
pas qu’un maître soit goûté des élèves appartenant au même
type que lui à l’exclusion de tout autre. Ceux-ci, même adolescents, n’ont pas encore (sauf cas exceptionnels) de préférence définie pour tel ou tel type, et, suivant le goût, le talent et la force, de persuasion du maître donné, chacun d’eux peut également s’enthousiasmer, ne fût-ce que provisoirement, de n'importe quoi : politique, esthétique, religion ou sport. Nous connaissons des cas où des classes entières s’engouaient pour la musique, les sciences ou l’art dramatique, uniquement sous l'influence d’un maître qui avait une faiblesse pour l’une ou l’autre de ces activités.
Les cas cités sont loin d’épuiser toute la liste de qualités «sociables » du maître à l'égard de l’élève. On en trouve encore bien d’autres : — il cause avec les élèves de ce qui les intéresse ; — il respecte la personnalité de l’élève ; — 1il est avec les élèves comme un camarade (tutoie) ; — il leur parle non pas comme à des enfants mais comme à des adultes; —il écoute toujours attentivement les questions des enfants ; —il aime beaucoup la société des enfants ; — il se rend compte de la liberté nécessaire aux élèves, etc.
Par contre, on dénonce « l’absolutisme, n’admettant pas la personnalité d’autrui » ; on n’aime pas le maître qui ne permet pas de discuter ; celui qui « ne s’intéresse qu’à lui-même et ne s’occupe pas beaucoup des élèves » ; celui qui « n’aime pas les enfants » ; celui qui est soupçonneux, orgueilleux, ironique, méprisant, etc.
Par suite de leur égoïsme naturel, les enfants exigent du maître le don absolu de soi, ils voudraient qu’il s’occupât continuellement d’eux, même en dehors de l’école, qu'il ne les négligeât jamais, mais en même temps, qu’il ne les accablât pas de trop de surveillance. Les enfants demandent avant tout qu’on les prenne au sérieux. Les adolescents en particulier sont très sensibles aux marques d'intérêt car ils éprouvent un besoin impérieux d’être pris en considération. Ils ont horreur d’être continuellement considérés en mineurs. La tutelle perpétuelle est souvent humiliante. Ils veulent qu’on leur reconnaisse le droit à certaines
| initiatives, qu’on fasse confiance à leur bon sens et senti-
ments moraux, qu’on les charge aussi des responsabilités personnelles dont jouit un homme majeur et libre. Ils exigent que l’on soit franc et sincère avec eux, comme on l’est entre hommes. D’une manière générale, ils veulent bien
être dirigés, ce qui d’ailleurs est propre à toute société.
Ils admettent aussi volontiers que la direction soit sérieuse et, en une certaine mesure, même sévère, à condition toutefois que le chef ait de l’autorité personnelle et du vrai mérite. Nous verrons, en effet, dans la suite, combien
les enfants tiennent au prestige de leur maître et savent à l’occasion le critiquer. Mais s'ils veulent respecter l’autorité reconnue, ils aiment qu’on les respecte eux aussi. Si on exige d’eux constamment de la politesse, ils demandent à leur tour qu’on les traite poliment. On leur demande toujours de l’attention, de porter intérêt à ce qu’on fait entendre ; soit, mais ils ont, eux aussi, des intérêts particuliers, des idées ou impressions qu’ils ne demanderaient qu’à communiquer à un chef spirituel, à condition qu'il s'intéresse à eux et qu’il cherche à les comprendre. Comme ils ont déjà eu le temps de prendre conscience de leur propre personnalité, ils en sont jaloux ; ils ne veulent pas être considérés toujours comme une masse indistincte, amorphe et impersonnelle. Le maître doit voir dans l’élève
le jeune homme ou la jeune fille plus que l’élève. Il n’est :
pas question d’une intimité sentimentale ou d’une familiarité faisant oublier toute hiérarchie. Ce qu’on demande au maître c’est un sens de tact mettant en équilibre une amitié pleine de respect, d’affection et de confance, avec une certaine dignité distante.