‹ Maîtres et Élèves: Essai de Psycho-Pédagogie AffecticeChapitre 72 sur 109 · VI. Traits de caractère · texte numérisé non relu

VI. Traits de caractère

Parmi les raisons que les élèves invoquent pour jus-

tifier les sentiments qu'ils ont éprouvés à l’égard de certains q

maîtres, on en relève souvent qui ont rapport au caractère de ceux-ci. Cela est, nous l’avons déjà dit, tout naturel de motiver notre attraction ou notre répulsion pour quelqu'un par son caractère à lui plutôt que par le nôtre. C’est même le moyen le plus facile d'expliquer notre sentiment. En attribuant à autrui des vertus plaisantes ou déplaisantes, on rend justice à sa propre attitude affective, qui, dès lors, devient logique et raisonnable. Logique n’est évidemment ici qu'une façon de parler. Car nous trouvons souvent, pour le même sentiment, des motifs tout à fait opposés. Ainsi, on peut avoir de la sympathie pour un maître à cause

de sa gaîté, de sa Jovialité, de sa bonhomie. Mais on peut. aussi éprouver pour le maître un sentiment similaire « pour

son sérieux », ( pour son calme », voire « pour sa tristesse » (sic !). On peut «s’emballer » pour l’un à cause de sa dignité et de son «air un peu hautain » et pour un autre à cause de sa simplicité et de son naturel. De même, on peut ne pas aimer un maître pour sa sévérité et un autre parce qu'il n’est pas assez «sérieux ».

Ces jugements contradictoires n’indiquent point l’arbitraire. Ils s'expliquent d’abord par le fait que les juges ne sont pas toujours les mêmes. Aussi les indications sur

les traits de caractère du maître peuvent-elles, en partie, nous renseigner sur le caractère de l’élève lui-même ou expliquer son état d'âme, effet d'âge ou de sexe. Mais il arrive aussi que les mêmes vertus sont admises par le même élève de façons différentes chez des maîtres divers, suivant la façon dont ces vertus se combinent chez lui, à l'égard du maître donné, avec d’autres facteurs affectifs.

Il y a pourtant des considérations d’ordre objectif, dont certaines témoignent d’une fine observation et d’un bon sens assez mûr : « patient, bon en tant qu’éducateur et en tant qu'homme » ; « maître de lui-même » ; « caractère fort, équilibré, sachant doser le sérieux et la gaîté ». Pour l’autre maître, on signale les traits suivants : nerveux ; instable (sic!) ou lunatique ; maniaque ; coléreux ; irrégulier ; mal ordonné; manque d’autorité ; entêtement («ce qu'il dit est toujours bien dit » ; «n’admettait pas de répliques » ; « même lorsqu'elle avait tort, elle finissait toujours par tourner sa réponse »).

Les expressions que l’on rencontre le plus souvent sont bon caracière ou mauvais caractère. Si l’on analyse ces deux termes on y trouve les éléments suivants : bonté ou méchanceté, au sens moral courant ; douceur, patience et indulgence ou, au contraire, dureté, rudesse et sévérité, lau sens scolaire ; affectuosité ou sécheresse et froideur ; Igaîté et Jovialité ou aspect renfrogné, grincheux.

Voici quelques exemples pour illustrer ce qui précède :

« Très communicatif, toujours gai et point sévère, il nous traitait amicalement. Il avait un très bon caractère. Il était grand et fort. Il avait la poitrine large et bien développée. De sa figure ne disparaissait jamais le sourire et le regard affable. Son cœur était toujours rempli d'amour qu’il ne manquait jamais d'appliquer (sic) en toute occasion ». — No 110 s (M 13 — M 35).

« Nous l’aimions toutes parce qu’elle savait arriver à ses fins par la gentillesse et la douceur ; toujours avec le sourire, figure empreinte de bonté, indulgente (pour ne pas donner l'habitude des punitions), elle aimait toujours être avec nous. Ses leçons “taient très amusantes et intéressantes. Obtenait la discipline par encouragement. Dès l’abord, nous avons eu toutes de la symathie pour elle. Elle portait des lunettes, mais n’avait pas du tout ‘air d’autres maîtresses grincheuses qui regardent par-dessus leurs orgnons ». — N° 85 s (F 13 — F 42 cél.).

Voilà pour ceux qui sont taxés de bons caractères. Les autres sont décrits avec plus de minutie et avec beau-

-oup de malice.

« Taciturne, renfrogné et très sévère, il nous punissait chaque our. Ses leçons n'étaient pas attrayantes à cause de sa grossièreté t de son incapacité. En classe il était hautain et froid avec les lèves. Il avait de longs cheveux, une figure d’ivrogne et des yeux nmfoncés ; faible de physique et peu développé. Très mauvais carac-

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tère. Toujours d’un froid glacial avec nous, et toutes les fois qu'il avait des désagréments avec sa femme ou avec ses enfants, il s’en vengeait sur nous, punissant pour des raisons tout à fait futiles ». No 110 a (M 13 — M 33).

« Il était encore jeune mais avait l'âme glaciale ; rude extérieurement, avec une expression de colère sur la figure, presque toujours renfrogné et dans la voix quelque chose de menaçant et d’autoritaire. Etait rarement de bonne humeur avec les élèves et nous faisait peur avec sa sévérité. Dans sa figure il y avait une. certaine expression repoussante comme celle de quelqu un qui aime à se disputer et à se venger de la moindre chose.Je ne l'aimais pas, comme la plupart de nos élèves, à cause de son mauvais Caractère. Je détestais aussi ses matières et ce sentiment n’a changé qu'avec le changement du professeur, lorsque je fus saisi de gaîté et de vivacité par un traitement plus libre et plus amical (M 12— M 23).

« Elle était très dure avec les élèves, toujours à les réprimander. Point d'humeur égale (je la comparais au « temps») et très sévère, elle punissait souvent (mauvaises notes, parfois par dizaines). Ses leçons n'étaient pas attrayantes du tout; nous ne l’écoutions. jamais, aussi ne comprenions-nous rien. Elle parlait si lentement et d’une voix si enrouée qu’elle nous endormait presque. N’avait pas de discipline ; elle n’arrivait à se faire obéir qu’à force de réprimandes et de punitions (F 12 — F 50 cél.).

« Caractère très antipathique, grincheuse, j’affirmerais qu'elle nous détestait toutes. Très sévère, punissant très souvent, sa manière avec nous était détestable, voulant se faire obéir mais s'y prenant très mal. D’humeur toujours très égale, jamais le sourire. Assez injuste dans les punitions (des récompenses on n’en a jamaiseu) mais traitait à peu près toutes les élèves de la même façon, sauf une ou deux les plus flatteuses de la classe. Ses leçons étaient ennuyeuses à mourir, faites d’une voix indistincte, dolente ; restait toujours assise, toujours ; ne se faisait jamais comprendre du premier coup. Elle enseignait la littérature et tout était dit sur le même ton. Les élèves finissaient par s'envoyer des petits mots entre elles:

« Assez laide ; habillée mode 1780 ; très fanatiquement catholique.N’avait pas de discipline; les punitions pour le travail faisaient plus de mal que de bien, on se moquait d'elle tout le temps. On la craignait pourtant assez à cause des mauvais points qu’elle ne ménageait pas. Elle était surveillante de récréations, aussi les passait-on sans jouer ; c'était défendu ; on marchait les mains derrière le dos comme elle. Elle avait tout d’une de « ces dames aux chapeaux verts », toujours un petit col de dentelles à son cou qu’enserrait un gros grain blanc. Aimait à être considérée, obéie, appréciait les courbettes. Si on ne pensait pas comme elle, défense de discuter. Elle était d’ailleurs très instruite, mais cette instruction elle la gardait jalousement car ses explications étaient plus que vagues. Très sournoise, regardait toujours au-dessus de ses lunettes, croyait toujours que nous lisions dans notre case alors que nous étions occupées à rire. Un petit sac à ouvrage ne Ja quittait jamais, elle tricotait beaucoup et forcément (sic) était jalouse de Ja jeunesse, car les jeux étaient défendus. Détestait les exaltées, préférait celles qui ne bougeaient pas en classe. Enfin, c'était une désagréable personne, hargneuse, maniaque, injuste ». (# 15—F 50 cél.).

Les enfants ne confondent pas bon caractère avec faiblesse de caraclère dont ils se rendent parfaitement compte. | De même, ils savent très bien distinguer entre la méchan-

ceté et la fermeté de caractère qu’ils respectent et qu’ils ont même tendance à aimer. Ils savent aussi deviner, chez certains hommes sévères, et même, comme ils disent, méchants, l'incertitude et la faiblesse de caractère. Inutile de dire que, dans ces cas, la sévérité perd de sa puissance, les sévices provoquent souvent des crâneries, sont presque toujours considérées comme injustices et éveillent infailliblement du mépris ou de la haine pour leur auteur. Cela est d’ailleurs assez compréhensible, car le faible de caractère sait rarement approprier les sanctions aux fautes. D'autre part, et en raison même de la faiblesse du maître et de son manque d’autorité, les fautes se multiplient sans

cesse entraînant à leur tour des sanctions de plus en plus nombreuses et de moins en moins efficaces qui augmentent seulement l’hostilité mutuelle...

« Familière avec les élèves, mais ferme et sévère quand il le fallait. On la craignait et on l’aimait en même temps. Elle me punissait assez souvent car je n'étais pas sage, mais je l’aimais quand même. Je crois que nous avons toutes aimé ce professeur à cause d’une certaine force de persuasion qui se dégageait d'elle. Quand elle faisait une leçon, personne ne parlait. Ses leçons étaient

- toujours accompagnées de quelque anecdote dite d’une façon très amusante. Et puis tout le monde en classe l’admirait beaucoup. Nous pensions toutes qu’elle devait être très bonne. Elle était très énergique. Exemple : pendant une expérience avec des gaz explosifs, tout sauta et la robe d’une fillette commença à brüler. Le professeur ne perdit pas une minute son sang-froid et sauva la situation ». (F 12 — F 30 cél.).

« Il était trop sévère et nous punissait trop souvent, aussi le détestions-nous tous. Il était détesté non seulement des élèves mais aussi de ses propres enfants. Il était de caractère faible, pas régulier, pas communicatif, n'avait pas de forts sentiments nationaux. Il était très instruit mais tout le monde le détestait à cause de son caractère » (M 15 — M 40 père).

Très curieuses sont les explications que les élèves donnent souvent de la formation du caractère de leur maître. Dans cette mentalité enfantine, on peut parfois constater (à part l'humour et la malice) une grande finesse d'observation avec un certain sens d’analyse psychologique. Mais il y a naturellement surtout l’écho de l’opinion | adulte. La méchanceté est presque toujours expliquée par | ces psychologues en herbe par un sentiment d’infériorité

physique ou morale. Ainsi une maîtresse célibataire, jugée peu bonne, sera invariablement traitée de vieille fille aigrie | par sa difformité ou son insuccès féminin et par la jalousie de ses jeunes élèves. Celles-ci savent d’ailleurs présenter les choses avec une observation et une malignité de petites | femmes, faisant des descriptions dont les garçons sont rarement capables. La « méchanceté » d’un homme sera | attribuée à une infirmité physique ou à une vie peu heu-

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reuse en ménage. Par contre, la «bonté» d’une maîtresse sera expliquée par le fait d’être heureuse (fiancée, aimée), ou d’avoir des enfants et de comprendre par conséquent ses élèves. La bonté calme et un peu triste sera interprétée par un malheur de famille ou par une déception dans la vie intime. Nous rencontrons encore d’autres exemples non moins intéressants qui dénotent un raisonnement curieux ou un bon sens réel.

« Elle était bonne avec les élèves, en classe se tenait librement, en amie. Jeune, rarement gaie, mais jamais morne, jamais en colère. Bonne de caractère, point de rancune. Elle négligeait peut-être un peu les élèves faibles mais elle aimait beaucoup les bonnes élèves, presque comme une mère. Son mari fut tué à la guerre, ilse peut aussi qu’elle regrettait de ne pas avoir eu d’enfants. Presque toujours calme, douce, jamais impolie avec les élèves (M 11—F 28).

« Sévère, renfrognée, elle était malpolie avec les élèves, les punissait souvent, et était détestée de tous. On la craignaït beaucoup, mais derrière elle on s’en moquait. Elle était hautaine même avec ses collègues. Pour la moindre chose elle répondait insolemment en employant de mauvaises expressions. Les élèves avaient toujours peur d'elle, jamais de respect. A cause de son âge avancé et par suite de ce qu’elle n’était pas encore mariée, elle était nerveuse et s’en vengeait sur les élèves. Aussi était-il malheureux celui qui avait la malchance de tomber dans sa classe » (M 13—F 35 cél.).

« Peu sociable, sévère et très lunatique dans les sanctions ; elle était grincheuse et parlait pour ne rien dire. Molle quand il s'agissait de nous apprendre, ses leçons étaient faites d’une voix lente, sans expression, comme si elle voulait en finir au plus vite. Je n'ai jamais vu une femme d’un si mauvais caractère. La cause de sa méchanceté était son infirmité, elle boitait de droite à gauche et était difforme. Aussi s’en prenait-elle à tout le monde» (Æ 12 — F 45 cél.).

Aïnsi ce n’est pas la sévérité par elle-même qui est dénigrée mais la façon dont elle se présente et, surtout, la personne qui la représente. On supportera d'un maître aimé bien des choses qui paraîtront insupportables de la part d’un maître peu aimé. Mais il n’est point douteux que le caractère y joue le rôle principal. Une fermeté calme, sans rudesse ni colères, qui se fait sentir dès le premier jour de l’entrée à l’école, plaît bien. Elle crée immédiatement une sorte d'équilibre dans les âmes, une règle de conduite par laquelle on se laisse guider volontiers. On est rassuré : on a un chef de race, un caractère. Que cette fermeté se trouve, dans la suite, alliée à la bonté et à la patience, elle est admirée, adorée sans réserves. On lui sera tout reconnaissant. Quand elle aura acquis la confiance, et qu’on lui fera crédit, elle pourra aussi, de temps en temps, se permettre quelque fléchissement ou relâchement ; ce ne sera encore qu'un signe de bonté, de générosité, et la vénération pour elle n’en sera que plus grande.

Par contre, la faiblesse de caractère d’un «chef» énerve par son instabilité, suite de l'incertitude ; on ne sait plus où l’on en est et à quoi s’en tenir. Le droit du chef à l’autorité est contesté ; on se sent rabaissé, spolié d’être confié à un guide sans mérite. On lui en voudra dès lors chaque fois que son autorité cherchera à se manifester ; la bonté ne sera que faiblesse méprisable, et la sévérité sera invariablement taxée de méchanceté et d’injustice. Ce sera alors la lutte continuelle où l'instinct combatif des élèves cherchera infatigablement des occasions pour se manifester. Tout échec dans cette lutte, loin de calmer, de ramener à la raison, ne fera que rallumer les passions et le désir de « revanche » dans une nouvelle reprise d’hostilités…

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