‹ Maîtres et Élèves: Essai de Psycho-Pédagogie AffecticeChapitre 73 sur 109 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

RAISONS MORALES I. Comportement moral.

Nous passons à cette catégorie de raisons que nous avons, faute d’un autre mot, appelées « morales » mais qui, ainsi qu’il a déjà été dit, en comprennent bien d’autres. ayant trait à la vie sociale ou nationale, au sentiment religieux ou au sentiment esthétique.

Parmi les vertus morales proprement dites on relève le plus la bonté, la générosité, la compassion, l’aide aux pauvres en général et la pitié pour les élèves pauvres en. particulier ; la modestie y figure aussi bien des fois. Par. contre, on n’aime pas les égoïstes, les orgueilleux, les hypocrites, les menteurs ou «ceux qui n’inspirent pas confiance», les «matérialistes » ou « ceux qui sont gentils quand on leur. fait des cadeaux », enfin ceux qui sont d’une valeur morale douteuse : mauvaise réputation, conduite, mise ou comportement équivoques, etc.

On serait peut-être étonné de voir certains jugements: moraux déterminer chez l’élève une attitude affective à l'égard d’un maître. Il ne faut cependant pas oublier que la vie scolaire présente parfois des situations où le jugement moral peut prendre un aspect personnel d’une manière tout à fait inattendue. Il ÿ a aussi des impressions qui sont antérieures à l’expérience personnelle concrète et qui n’en sont pas moins plaisantes ou déplaisantes. Il est des âmes qui; encore que toutes jeunes, sont très sensibles à certains principes moraux et y réagissent d’une manière affective assez surprenante. Il y a enfin l'influence de l’« opinion publique », que ce public soit strictement scolaire ou bien, comme c’est le cas dans les petites localités, extra-scolaire: parents, voisins, etc.

Le mensonge, par exemple, ou une promesse non tenue, peuvent naturellement être condamnés par principe moral. Mais ils peuvent aussi atteindre les intérêts de l'élève, décevoir une attente, un espoir et lui causer ainsi de vifs

ressentiments. Rien ne déchaîne chez l’enfant des colères et indignations plus fortes que le fait de se sentir trompé par un adulte, particulièrement par son maître.

Nous connaissons le cas d’une révolte, suivie de grève (ce qui finit, au conseil de discipline, par quelques exclusions et autres sanctions sévères), à la,suite d’une promesse d’excursion non tenue par la direction d’un établissement secondaire. La fermentation dura encore longtemps après alors même que les esprits semblaient déjà apaisés ; la haine contre certains professeurs persista jusqu’à la fin de la scolarité (et même au-delà, avec publication postérieure de pamphlets acerbes), le chef d'accusation ayant été : fausseté el mensonge.

De la même façon, on sera extrêmement indigné à tout soupçon, chez le maître, de partialité pour enfants de familles riches ou puissantes et, a forliori, de sensibilité aux dons et cadeaux.

Les fausses paroles, la prédication de préceptes moraux

qu’on ne suit pas soi-même, blessent vivement à un âge d’idéalisme, de désintéressement, de croyance à la vérité absolue, à la haute moralité, au sacrifice. Ces vertus on les exige surtout de celui qui en est le porte-étendard. Que celui-ci se trouve trompeur, rien de plus révoltant. Aucune immoralité ne provoque tant de dépit, de fureur, de haine que celle d’une personne censée être la moralité personnifiée, dans notre cas le maître. Sous ce point, l'opinion publique lui impose autant d'obligations non-conditionnées qu'à l’ecclésiastique.

Voici le type d’un maître d’école de la campagne, jouissant du respect et de l'estime générale, aussi bien pour sa conduite irréprochable que pour sa bonté et sa serviabilité.

Nous l’aimions tous parce qu’il était juste et bon. Très correct vec les élèves, sévère quand il le fallait mais rarement de mauvaise aumeur. Il n’aimait pas à punir. Ses leçons étaient très claires, ‘# pour moi, je ne me suis jamais lassé de l'entendre. Mes parents ivaient beaucoup de considération pour lui car il enseignait très ien et quand on lui demandait un service il ne le refusait jamais.

«Mon maître d'école a su former des élèves tout à fait remarquales en leur inculquant ses propres idées qui étaient au-dessus lé tout soupçon. Cet homme était un vivant modèle pour nous Lussi bien en classe qu’au dehors ; il ne se trouvait jamais en défaut. .e jour où il nous a quittés pour aller dans une commune plus imortante, j'ai compris combien j'aimais mon maître d'école et c’est >s larmes dans les yeux qu'il m'a embrassé; j'ai eu un sincère légret de quitter l’école et de perdre mon maître». — N°93s M 9 — M 35 cél.).

Et voici un cas très curieux d’une affection générale our un professeur (que nous avons bien connu, ayant été

ous-mêmes son élève), motivée par des qualités purement Mnorales et qui avaient peu à voir avec les choses scolaires.

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Du point de vue de celles-ci, il avait peu de qualités positives. C’était un professeur sans éclat. Savant notoire, il eût été mieux à l’Université, mais au lycée il aurait dû logiquement être peu aimé des élèves. Cependant il était aussi apprécié de ses élèves des dernières promotions qu’à l’époque déjà lointaine où nous-mêmes nous suivions ses cours. Le témoignage suivant en fait foi. Rien n’aurait donc changé depuis lors, ni dans le caractère de l’homme ni dans l’affection des élèves pour lui. Il est vrai qu’il s’agit de classes supérieures du lycée où les élèves sont déjà assez grands pour juger plus ou moins en adultes. |

Nous l’aimions tous parce que c'était un homme absolument honnête, tout à fait modeste, d’une pureté morale d’enfant. Il était très érudit et il y avait plaisir à s’entretenir avec lui. Il répon- | dait à toutes les questions mais lui-même était flegmatique et n’a- | vait aucune passion. C'était un véritable homme de science, libre dans ses opinions et ayant des idées et des vues larges ; le contenu de ses cours était très riche en matière mais peu d'élèves l’écoutaient attentivement. Sa voix lente, peu expressive, était négligée et tout à fait monotone, il était difficile de le suivre. Très long de taille, laid, boiteux, habillé avec une négligence complète, chapeau sale, chaussettes tombantes, mise risible. Point de discipline en {| classe ; en cas de désordre, il devenait rouge de colère mais se ressaisissait vite. On ne préparait pas beaucoup ses devoirs, on lé savait indulgent ; pendant ses cours, certains élèves préparaient : les devoirs d’autres professeurs plus « rosses ». Comme éducateur# il n’était pas très capable mais il agissait sur nous indirectement | par son honnêteté, sa simplicité, sa bonté, sa modestie. Il avait ] de l'influence par ses idées logiques et pleines de bon sens. Ceux “ qui l’écoutaient en profitaient beaucoup, mais il n'avait pas les À moyens nécessaires (ni voix, ni tempérament, ni forme) pour attirer l’attention. Ses paroles étaient sans vie. Il négligeait sesk élèves et cependant nous l’aimions tous ». — No 353 s (M 17 —# M 45 père).

Voyons maintenant ceux qui, pour des raisons contraires, ne Jouissalent pas beaucoup de la sympathie def leurs élèves.

Jovial et communicatif, il faisait des plaisanteries déplacéesk et était toujours à parler de lui-même et de ses capacités. Il se vantait toujours d’être l'ami d'hommes célèbres et ce n’était pas vrai. Il était injuste car il avait des préférées à qui il mettait toujours 10, parlait plus familièrement avec elles et leur faisait faire des courses. Moi, il me donnait souvent des mauvaises notes car j'étais faiblek en latin. Ses leçons étaient ennuyeuses car il était horriblement pédant. Il avait une belle barbe blanche, qui lui donnait l’air d'u patriarche, sauf les petits yeux vifs et rusés. Habillé avec avarice,f il portait le même pantalon pendant 2? ans; il était sale, il lui res: tait souvent de l'omelette dans sa barbe. Il avait de la disciplines} obtenue par des sermons « embêtants ». Les élèves le craignaient assez. Parfois on lui faisait pourtant des misères : quand il parlait de ses amis illustres, on lui montrait qu’on ne le croyait pas et ill était vexé. :

«Je ne l’aimais pas car il était poseur et coureur (mais il ye avait qui l’aimaient bien). Il sentait que je ne le « gobais » pas et} me faisait des insinuations (?). Nous nous détestions mutuellement

ii parce qu'il était vexé, et moi parce qu'il bluffait, posait et raconait des tas de choses déplacées devant nous qui étions des gamines e 10 à 12 ans. Enfin, il était très avare (c'était le directeur de Institution). Mes parents trouvaient, eux aussi, que c'était un sale ype, car il était avare et poseur.— No 231 a (F 12— M 60 père).

« I n'était pas juste; j’avais mérité au moins le 10€ prix et j’ai u le 14. D’humeur inégale, il jouait au lieu d’instruire. Il était évère avec moi, me considérait comme mauvais élève et me puissait souvent. Les autres élèves lui apportaient des bonnes boueilles de vin, tandis que, avec moi, il n'avait qu’à se serrerr la einture d’un cran. En classe, il n’avait pas de discipline, il nous aissait faire. Il était beau, habillé avec élégance, toujours après es femmes. Il nous disait de faire la charité et lui-même ne la faisait as ». — No 361 a (M 10 — M 40 père).

} «Brutal, méchant et injuste. D'humeur inégale et d'esprit léger. 1 ne nous apprenait rien. Quant à ses leçons, il n’en faisait pas. in classe il se tenait les pieds sur le pupitre. Beau mâle, il était abillé avec élégance et recherche. Fréquentait les endroits riches t les belles demoiselles qu'il changeait souvent. Il avait une auto t s'embrassait sur la bouche avec sa fiancée dans l’auto en fermant >s rideaux. Allait souvent au bal, dansait et faisait souvent des [touches » (sic)... — N° 360 a (M 12 — M 24).

« Communicatif et sociable, il était assez simple avec les élèves. Hais il était injuste et ne récompensait que celui dont il connaissait \ famille ou celui qui lui était sympathique; leçons ennuyeuses, 1onotones, faites d’une voix rapide et bredouillante. N'’avait pas e discipline et criait toujours. On ne le craignait pas et on lui isait des misères ; les garçons surtout, qui enfonçaient des épingles ans le pupitre pour qu’il se piquât. Il boitait un peu, était habillé rès négligemment, le veston plein de taches ; il crachait dans la asse. N’avait pas d’amour-propre. Je ne l’aimais pas car il préntait très peu le type de professeur idéal, maïs je le plaignais eaucoup pour sa bonté naturelle dont les élèves abusaient. Il ait tendance à mieux considérer les élèves riches, surtout quand: | connaissait personnellement les parents. Il avait cette faiblesse: ue les parents riches pouvaient acheter ses faveurs et éviter ainsi, Ha fin de l’année, que leurs enfants redoublent la même classe. II ’agaçait surtout en nous répétant toujours d’aller au service ligieux, et dans la suite on avait de mauvaises notes si on n’y ait pas allé. Et puis il avait l'habitude inconvenante de toucher jujours son organe sexuel ». — N° 416 a (F 11 — M 45 père).

On conçoit bien ce qu’il peut y avoir dans ces témoi- Hages d'imaginé ou d’exagéré. De toute façon, on y voit Mittement combien les raisons morales sont liées à des Misons personnelles et subjectives. Il est même souvent dfficile de décider, dans cette influence mutuelle, de la Mestion de priorité. Dans certains cas, les raisons morales Muvent, en effet, venir se greffer après coup sur des raisons Autes personnelles, conscientes ou non. Ce qui est cepen- “nt intéressant ici c’est cette orientation morale dans l’exflication des sentiments qui prend le dessus sur toutes les Mitres raisons possibles. Ce qui dénote assurément une Mrtaine « dominante » dans l'esprit de l’élève si ce n’est “ns celui de son entourage.

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