II. Justice de traitement personnel
Le sens primitif de la notion de « justice » chez les en-
fants est celui d’égalilé dans le traitement personnel. L’appréciation de la justice est « comparative », pour ainsi dire ; , le principal souci est de ne pas être sous-estimé par rapport
à son prochain.
Le maître juste est caractérisé ainsi: — il ne faisait pas de différence entre les élèves ; — il avait les mêmes manières d'agir envers nous tous sans différence ; — il était juste et également ‘sévère pour tous.
« L’injustice » c’est évidemment le contraire ; c’est la partialité ou l'inégalité dans le traitement personnel.
Le maître injuste, s’en prend toujours aux mêmes; — donne des récompenses à ses préférés et les traite avec plus de bonté ; se montre plus exigeant pour les uns que pour les autres ; — est indulgent pour ses préférés, leur donne toujours raison, les interroge plus souvent, s'occupe plus d'eux; — à ses préférés il met toujours 10 ; — ses préférés ne sont jamais punis, moi et les autres toujours; — a une préférence marquée et non justifiée (sic) pour certains élèves ; ou encore : — a des préférences mal placées (sic) ; — ses préférés peuvent faire ce qu'ils veulent, il supporte d’eux beaucoup plus
d’indiscipline ; —certains élèves sont toujours mieux considérés par lui.
Il n’est donc pas question ici d’une justice adéquate à son objet, de sanctions objectivement proportionnées ou non aux faits qui les ont provoquées. C’est une appréciation toute personnelle, faite sur une simple comparaison nullement raisonnée. Le chef d'accusation contre le maître «injuste » a surtout trait à une préférence sentimentale (Il est vrai que cette préférence peut, elle aussi, être taxée, comme on vient de le voir, de «peu justifiée» ou de «mal placée »..). Ce qui choque ce n’est pas un manquement à des principes supérieurs etimmuables de la justice, mais le sentiment d’une infériorité par rapport à son prochain. Et c’est surtout ce sentiment qui est le barême de la justice du maître.
Aussi le mot injustice qui revient si souvent dans la bouche des écoliers ne se rapporte pas toujours à des faits de justice proprement dite. Très souvent :ül n’est question que de rapports purement personnels et essentiellement affectifs, auxquels les termes de droit ne pourraient être appliqués. La confusion de termes provient ici du fait que les élèves se considèrent en droi égaux devant les sentiments même du maître, comme les enfants devant ceux de leurs parents. Aussi toute discriminalion affective, fût-elle la plus discrète, est-elle déclarée «injuste » :
— Elle parlait plus familièrement à ses préférées et leur faisait faire des courses ; — elle préférait quelques-unes, leur souriait quelquefois et les notait toujours bien ; — il y en avait une ou deux qu'elle préférait, et ce sont celles-ci qui allaient faire des petites commissions, qui montaient à sa chambre chercher un objet oublié ; — elle faisait des sourires à l’une et lançait un regard foudroyant à une autre.
Ici on le voit bien, 1l ne s’agit que d’une simple jalousie, Cela est particulièrement fréquent chez les filles qui, plus que les garçons, cherchent à atteindre affectivement la personne du maître et à entrer dans son intimité.
Voici, à titre d'exemple, deux cas ou l’appréciation de la justice du maître est nettement influencée par l’élément affectif. Et d’abors le cas positif: la justice y est mise au premier plan mais, malgré toute l’affirmation d’une stricte impartialité, on nous y fait cependant
entrevoir une préférence, quoique cachée, de la part du maître.
« Elle était très sévère, mais aussi très juste. Elle s’occupait surtout des moins avancées. Etait aimée de toutes les élèves. Avait de la discipline qu’elle obtenait surtout par réprimandes, bien rarement par éloges. Elle se donnait beaucoup de mal pour nous son sens pédagogique devait être très développé. d
« Quoique je ne fusse pas la première, elle récompensa les gTOS efforts que je faisais en me réservant la surprise, à Pâques, d’un prix spécial et unique pour la classe, sans aucune préférence pour moi (parce qu’elle était avant tout très Juste). Au contraire, il me semblait qu’elle se montrait particulièrement sévère pour
moi, mais c'était peut-être sa facon de me préférer ».—JN0415s (F 12—F 50 mère). : À <
La justice se trouve donc être ici en parfaite harmonie avec la préférence ; elle est même devinée précisément dans ce « prix spécial et unique », accordé de façon inopinée non pas pour un succès scolaire réel mais comme encoura-
gement. Les autres élèves de la classe ont-elles jugé cela «très juste » elles aussi ? — On peut en douter. Mais voici comment la même élève nous présente une autre maîtresse, «contrastant» avec la précédente qu’elle a suivie immédiatement après (fidélité à l’autre ?...) :
«Je ne l’aimais pas pour ses injustices manifestes à mon égard.
Elle était l'opposé de la maîtresse dont je viens de parler. Quant
aux sentiments des autres élèves pour elle, c'était partagé. Très
injuste avec les élèves, parfois douce, parfois sévère, elle punissait
trop ou pas assez, et puis il y avait nettement les «préférées » et les
| autres. Leçons mornes qui semblaient compliquées, faites d’une
} voix monotone, un peu éteinte. Avait de la discipline, — répri-
} mandes surtout, rarement encouragements. Les élèves la crai- | gnaient, surtout moi.
« Pour donner une idée de sa méchanceté, comme elle n’avait pas voulu me faire présenter par l’école à un concours de la ville, je | m'y suis présentée « librement ». L’ayant appris, elle me dit que si | j'étais reçue, elle écrirait personnellement pour me faire révoquer | (et ce, sans aucun motif, sinon qu’elle me « croyait » une élève | médiocre). Mon père écrivit à la Directrice à ce sujet. La Directrice | fit des remontrances à la maîtresse, mais celle-ci nia avoir jamais dit ces phrases, et quoique cela se passât en pleine classe, aucune élève n’eut le courage de la contredire. Je passai donc pour menteuse et j’eus bien honte ». — N° 415 a (F 13 — F 45 mère).
Ce témoignage caractérise bien l’appréciation personnelle-affective de la « justice » du maître. Que la jeune fille en question n’était pas une élève brillante, on a déjà 1 pu s’en rendre compte par le cas précédent. Or, on connaît | bien les scrupules de certains maîtres lorsqu'il s’agit de résenter leurs élèves à un concours ou seulement au cer- | tificat. Il est peu probable que l’institutrice ait pensé sé- À rieusement à mettre à exécution ses menaces (faites assu- À rément à un moment d’énervement) concernant la « révo- { cation » de la candidate ; du reste, elle devait bien savoir ue cette révocation n’était nullement en son pouvoir. N C'était une de ces menaces de sanctions improbables que 6 l’on profère souvent à l’adresse des enfants sans y penser Mmais que ceux-ci prennent parfois à la lettre. De toute façon, on sent ici nettement l’influence d’une attitude
affective primitive bien plus que celle d’une injustice proprement dite.
L’injustice des maîtres comment est-elle expliquée par les élèves ?
En premier lieu on invoque naturellement les sympathies et les antipathies personnelles. Dans la manière de traiter les élèves, il y aurait « les préférés et les autres ». L’injustice serait donc principalement l'effet de l’attitude affective du maître à l'égard de l’élève. Et 1l va de soi que celui-ci, principal intéressé, substituera facilement ses propres sentiments à ceux du maître.
Ainsi le maître aimé et, en principe, « juste » n’a pas de « chouchou » et « aime tous pareillement », tandis que l’autre — n'est jamais content des réponses des élèves qu’il n'aime pas; —même si ces réponses sont excellentes, il dit : «Ce ne sont que des blagues...»; — il punit souvent ceux qu’il n’aime pas, etc.
Assez souvent l'injustice est expliquée par la méchancelé naturelle. Celle-ci peut n’être signalée que dans des cas particuliers ; on ne se demande pourtant pas pourquoi elle s'exerce à l’égard d’un élève plutôt que d’un autre. On trouve d’ailleurs aussi la méchanceté comme explication de l’injustice du maître envers tous les élèves en général.
— il récompensait comme à regret mais il abaïissait sa règle pour un rien ; — celles qu'elle n’aimait pas elle les punissait, et comme peu d’élèves étaient aimées d'elle, presque tout le monde était puni ; — elle n’était contente que quand elle avait humilié une élève ; — quand elle punissait, elle voulait tellement de mauvaises notes, qu'elle ne savait plus que dire et parfois il lui arrivait d'en donner quatre à la fois …
Ce serait alors une sorte de misanthropie, du sadisme trouvant plaisir à faire du mal... Ce sont les vieilles filles jalouses de la jeunesse, ce sont en général ceux qui, par suite d’un certain sentiment d’infériorité, cherchent à s’en « venger » sur d’autres.
La méchanceté, source d’injustice, peut du reste parfois être adoucie. Elle ne résiste pas à la flatterie, par ex. (méchante et injuste, elle ne s’adoucissait un peu que lorsqu'on la flattait ; — elle était à peu près également méchante pour toutes, sauf pour une ou deux, les plus flatteuses de la classe). Il y a aussi des cas d’incrimination plus graves. Il s'agirait de corruption matérielle :
— elle n'était gentille que quand on lui faisait des cadeaux; — elle n'était bonne que pour les élèves à qui elle donnait des leçons particulières ; etc.
L'inégalité de traitement est encore expliquée parfois par des discriminalions sociales (confession, nationalité,
race) ou setuelles (garçons ou filles), distinction entre élèves appartenant à des milieux sociaux différents et, enfin, préférence pour ceux dont la famille est en relation avec le maître.
. il me préférait les autres parce que j'étais étrangère; —il préférait les filles ; — elle se montrait plus sévère pour les garçons que pour les filles; — elle traitait les riches poliment mais les pauvres cruellement ; — elle regardait les pauvres d’un mauvais œil ; — il favorisait ceux dont il connaissait particulièrement les parents.
La « favorisation » des élèves ayant fait preuve d’un succès scolaire est-elle juste ? C’est l’avis de la plupart des « bons élèves » qui font l’orgueil de la classe, sa gloire et qui finissent par se croire des êtres exceptionnels que la bonne justice du maître doit combler de faveurs.
Ici, la justice du maître est représentée ainsi:—elle traitait également les toutes premières ; — il préférait surtout les élèves qu’il considérait comme travailleurs ; — elle préférait toujours les meilleures élèves et les citait en exemple. L’appréciation égoïste de la justice des « premiers » se trouve plus soulignée encore dans ces autres remarques curieuses sur l’ « injustice» :—il me semble qu’elle
| . n’était pas juste, elle s’occupait beaucoup plus des moins avancées ;
— il était plus sévère pour les premiers que pour les derniers...
Les élèves médiocres reconnaissent bien leur infériorité et ne prétendent guère à des faveurs spéciales. Cependant, leur échelle de valeurs est assez différente. Le fait d’être bon élève ne justifie pas, pour eux, les faveurs particulières de la part du maître ; il ne suffit pas non plus pour servir de circonstance atténuante en cas de faute.
Injustices, ici, sont les faits suivants :— c’est toujours la première qu’elle aime mieux ; -— elle est beaucoup plus indulgente pour les bonnes élèves ; — il traitait avec douceur la tête de la classe et se désintéressait des autres ; — pour les quatre ou cinq premiers de la classe il était bon, il jouait avec eux, tandis qu'il laissait les autres élèves.
Aussi, ce sont surtout les médiocres qui se font, à l’occasion, prophètes de la justice distributive.
La bonne conduite semble justifier encore moins que le succès scolaire’‘des faveurs spéciales de la part du maître. Malheureusement, dans l’école telle qu’elle est, la question de la conduite est des plus importantes ; elle conditionne beaucoup la bonne marche des leçons (ce à quoi le maître tient le plus), elle tient une bonne place dans ce qui est “éducation scolaire, elle est enfin, à tort ou à raison, considérée comme pierre de touche de l'autorité du maître en classe. Il est donc naturel que celui-ci tienne particulièrement à ce chapitre, qu’il éprouve de la gratitude pour ceux
qui font preuve d’une bonne conduite (alors même que leur succès scolaire est moins éclatant et que, d’autre part, il se montre plus sévère pour ceux qui habituellement sont réfractaires aux règles de la bonne conduite scolaire. On punit d'habitude beaucoup moins l’insuccès scolaire que les gamineries causant l’indiscipline. Qu'un cancre reste à la queue sans déranger la marche générale de la classe, le maître peut le mépriser et ne plus faire attention à lui, il ne le punira pas; il le laissera tranquille. Mais qu’un élève, fût-il des bons, devienne turbulent, intenable, le maître se voit dans l’obligation de prendre des mesures, de sévir, de se montrer « méchant » à l’occasion. C’est ici que réside la plupart des conflits. L’élève comprend que ce qu’on exige de lui est raisonnable, utile, nécessaire même. Il n’est pas toujours assez maître de lui-même pour suivre le règlement d’une façon stricte (nous ne parlons pas des cas où l’élève cherche volontairement à «faire enrager le maître»). D'ailleurs, il ne se rend pas toujours compte de l’importance de certaines peccadilles disciplinaires. Une légère dissipation, un petit jeu en classe, un mot soufflé à son voisin, est-ce bien grave? Qu'un peu de bavardage (1), que le moindre désordre dérange beaucoup le maître, 1l ne leréalise passuffisamment. Il ne peut pas s’empêcher de dire ou de faire sur le champ ce qui tout à coup vient de passer par son esprit, et s’il se fait « attraper », s’il est blâmé, puni, ou mal vu en général, c’est que le maître est trop sévère, méchant, injuste.
Que, d’autre part, le maître favorise un élève médiocre, uniquement parce qu’il reste coi, voilà qui est encore de « l’injustice ». Rester en classe « comme une poupée », n’est pas un grand mérite. Voilà donc une nouvelle source de mécontentements contre certaines attitudes jugées illégitimes. « Celles qu’elle préférait pour leur bonne conduite, elle était aveugle sur leurs défauts », se plaint une élève. Les élèves « de bonne conduite », ceux qui n’ont à peu près que cette qualité et qui en profitent, ont naturellement une autre opinion de la justice du maître.
Ainsi une élève de cette espèce raconte avec beaucoup d’enthousiasme son affection pour une maîtresse qui était « énormément » juste : « EC c’est cela (la justice) d’ailleurs qui m’a portée vers elle et me l’a rendue sympathique. Elle traitait toutes les élèves de la même manière, sauf certaines qui ne lui convenaient
pas (sic) à cause de leur conduite ».… Ainsi, le sens de justice n’est pas une notion abstraite chez
l'enfant, mais une appréciation subjective et affective, partant foncièrement égoïste. Ce sens peut même être très
(1) Remarquons que, de toutes les fautes, la plus légère, du point de vue des élèves, paraît être le bavardage, surtout chez les filles à qui le silence semble demander un trop grand effort.
affiné, surtout à l’âge de la puberté. Seulement il est faussé aussitôt que la justice paraît à l'enfant violée à son détriment. Au résumé, l’élève pense ainsi : « Est juste ce qui me
profile, injuste ce dont j'ai à pâtir moi-même ou ce dont d’autres profitent à mes dépens ». L’ «injustice » est presque toujours condamnée au point de vue personnel: il est rare que l’on soit en présence d’un point de vue vraiment général et altruiste.
La bonne justice, comme motif principal de sympathie, est très peu mentionnée. C’est le cas contraire, l'injustice, qui est si souvent rapportée comme mobile d’attitude affective ; ce qui agit, c’est surtout la jalousie, l’envie et le dépit d’un intéressé, en cas de récompenses, ou bien la contrainte, la peine et l’humiliation en cas de punitions. Lorsqu'on n’a pas à se plaindre du maître, il est rare que l’on parle de sa justice. Celle-ci paraît toute naturelle. Le terme même de juste ne serait jamais connu sans celui d’injusle ; il lui est postérieur. Une injustice du maître à l’égard d’autres que nous peut être remarquée, mais (et surtout lorsqu'elle semble satisfaire certains de nos propres désirs ou tendances) elle est facilement pardonnée et oubliée (1).
Il semble pourtant que, chez les garçons, le sens de
| justice est relativement plus objectif que chez les filles. Entre celles-ci, il y a moins de solidarité, moins d’élévation vers un idéal supérieur aux intérêts personnels. C’est peutêtre aussi par suite d’un moindre sentiment de sécurité et d’un besoin plus grand d’affection et de marques d’atten- . tion que la justice désintéressée les préoccupe moins.