XL
Vous comprenez donc, chers instituteurs, ce qu'on vous confie et ce qu'on a le droit d'exiger de vous.
Vous tenez la place des parents; vous devez travailler de concert avec les pères et mères, ou sans leurs concours, à ce que les enfants qui vous sont confiés, deviennent des hommes tels qu'ils remplissent tous la fin de leur création, et chacun, en particulier, sa vocation spéciale.
Or, les entants rempliront Ja fin de leur création en devenant de vrais adorateurs de Dieu, de vrais disciples de Jésus-Christ, ou, ce qui est la même chose, en devenant de parfaits chrétiens.
Quant à leur vocation spéciale, les enfants de la campagne, pour ne parler que de ceux-ci, sont destinés à devenir des laboureurs, des ouvriers, des pères de famille sages et vertueux; vous devez donc, instituteurs de la campagne, avoir en vue de les préparer et de les former, autant que possible, à ces divers états. C'est pour vous un devoir : que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, vous devez faire tout ce qui est nécessaire et tout ce qui dépend de vous pour les seconder, par votre zèle , à atteindre ce but.
Gardez-vous donc de demander, lorsque vous obtiendrez une place d'instituteur : Mon prédécesseur laisait-il telle ou telle chose? N'adressez pas du moins celte question avec l'intention de ne pas faire plus que lui; car, peut-être a-t-il manqué en différents points à l'accomplissement de ses devoirs; par conséquent, ce si qu'il a, ou n'a pas fait, ne peut vous servir de règle mmuable de conduite. Vous devez toujours avoir devant les yeux le but de votre emploi; et, en cas que vous ayez des doutes, vous informer si telle ou telle chose entre dans le cercle de vos devoirs. Faites-vous donc les questions suivantes : 1" Ceci est-il nécessaire, ou du moins utile, pour pendre mes élèves ce qu'ils doivent être un jour?
2** Celui qui possède les moyens intellectuels, la science et les facultés nécessaires, peut-il obtenir tel résultat en apportant un soin suffisant duns l'accomplissement de ses devoirs.
Si la réponse à ces questions doit être alTirmalive, il est évident que ce dont vous doutez, fait partie de votre emploi et qu'il entre, par conséquent, dans le cercle de vos devoirs.
§ xn.
Voire emploi est certainement noble et important, j et il doit être sans cesse l'objet de vos réflexions, afin d'exciter en vous la diligence et le zèle nécessaires pour, vous^n acquitter ponctuellement.
Pour vous aider dans vos réflexions, voici quelques, pensées sur la dignité et sur l'importance des fonctions | d'instituteur.
Je suis instituteur, c'est-à-dire :
J'ai reçu cette mission de Dieu par l'intermédiaire de mes supérieurs. Je toucha, en cette qualité, un traitement de la commune ou de l'état. Je suis tenu, par serment, d'enseigner d'utiles vérités, de conduire dans la voie de la véritable sagesse et de la crainte du Seigneur, non-seulement un, deux ou trois enfants, mais une école entière et nombreuse, où ceux qui ont terminé sont remplacés par des commençants; or, plus le nombre des élèves est grand, plus aussi ma responsabilité est grande.
Je suis instituteur, c'est-à-dire :
Je dois tenir la place de tous les parents qui envoient leurs enfants à l'école; je dois être le père spirituel de tous ceux qui m'ont été confiés ; je dois venir en aide aux parents pour l'éducation de leurs enfants; et je dois, selon mes forces, suppléer à ce qu'ils laissent à désirer : de quel cœur, de quel amour paternel ne dois-je donc pas être animé!
Je suis instituteur, c'est-à-dire :
La pépinière d'une commune m'a été confiée; ces jeunes rejetons seront un jour transplantés après avoir reçu, par mes soins, toute la vigueur nécessaire. Les parents ont droit d'attendre de moi des enfants obéissants; les maîtres, de fidèles serviteurs ; les prédicateurs, des auditeurs instruits et attentifs; l'état, des sujets obéissants et utiles; la commune, de bons
ouvriers, des pères de famille respectables, des voisins pacifiques , des époux fidèles , des parents soigneux du salut de leurs enfants; l'Église, de bons membres; Dieu, des adorateurs zélés; notre Sauveur, des imitateurs fidèles; et, enfin, les bienheureux habitants du ciel, de futurs concitoyens et cohéritiers de leur félicité. Or, si je puis et dois, en qualité d'instituteur, aider à obtenir cet heureux résultat, ne faut-il pas que j'emploie tout mon temps et toutes mes forces pour répondre dignement à une si grande attente?
Je suis instituteur, c'est-à-dire :
Dieu m'a élevé, pour ainsi dire, à la dignité d'ange gardien visible. Il m'a ordonné, comme à ses saints Anges, de prendre soin du salut des enfants qui nie sont confiés et de les porter, à leur exemple, dans mes bras, afin quils ne heurtent pas le pied contre la pierre. (Ps. 90). Mon emploi a donc de la ressemblance avec celui des saints Anges gardiens : le leur est d'instruire les bien-aimés de Dieu ; c'est aussi le mien : ce qu'ils font invisiblement, je dois le faire visiblement. Leurs clients sont aussi mes clients ; et qui sont ces clients qui nous sont communs? Ce ne sont pas seulement des rois terrestres, des enfants de princes; ils ont une origine plus relevée encore : Dieu, le roi des rois, dont la majesté adorable est éternelle et infinie, est leur Père : ils sont ses enfants chéris. Or, ce Père céleste a daigné me charger de l'insigne honneur d'instruire ces tendres enfants de leur sublime origine et de leur haute dignité : je dois donc surtout leur apprendre à le connaître, lui, seul digne d'adoration ; leur développer ses divins commandements; leur parler de son amour ineffable pour les hommes et du royaume de gloire qu'il a préparé dès le commencemenl du monde.
Je dois lui servir d'organe pour leur faire connaître
el aimer l'aimable Providence, qui veut les conduire à la gloire et au bonheur éternel. Or, ne dois-je pas moi même (^Ire saint, pour devenir, dans la main de Dieu, un instrument convenable pour procurer le salut d'un si grand nombre d'ames?
Je suis instituteur, c'est-à-dire :
Il a été confié à ma garde un trésor mille fois plus précieux que tous les biens périssables de la terre; Je trésor que Notre-Seigneur et Sauveur Jésus a acheté par l'effusion de son sang, et pour lequel il n'a pas hésité à sacrifier sa vie. Ce trésor, ce sont les âmes innocentes, purifiées et sanctifiées, dans lesquelles l'image et la ressemblance de Dieu ont été renouvelées, et qui ont recouvré leur beauté primitive : telles sont les âmes de la plupart de mes élèves, qui ont conservé l'innocence baptismale.
Je dois contribuer à la conservation de ce trésor, afin qu'il ne se perde pas; je dois prendre soin de ce trésor précieux pour qu'il ne se souille pas, et pour le purifier le plus tôt possible des souilluies dont il pourrait être terni.
Si un roi me confiait son portrait enchâssé dans de l'or pur et encadré de pierres précieuses, afin de le mettre à l'abri des voleurs, et de le préserver de toute souillure et de toute dégradation; combien ne seraisje pas soigneux, prévoyant et vigilant, pour que ce portrait inanimé d'un homme mortel, qu'un roi de la terre m'a confié, ne se perdît ou ne se dégradât point?... Puis-je donc avoir assez de soin, de prévoyance et de prudence pour conserver intacte et pure l'image du roi de gloire, bien autrement précieuse que tous les diamants, que tout l'or de l'univers; cette image purifiée par le sang de notre divin Sauveur, rachetée par sa mort, chérie de lui, vivante et immortelle.
Je suis instituteur, c'est-à-dire :
La surveillance des temples vivants du Saint-Esprit, qui sont mes élèves , sanctifiés par les mérites de Jésus- Christ, m'a été confiée et recommandée en termes bien précis. Je dois lâcher de purifier ces temples sacrés, en comparaison desquels le temple magnifique de Salomon n'est qu'un amas de pierres; ces demeures de l'Esprit de la grâce divine qui lui sont bien plus agréables et qu'il préfère à tous les temples construits par la main des hommes, où la présence de Dieu se montre d'une manière bien plus merveilleuse qu'elle ne s'est manifesté par des tourbillons de flammes et de fumée lors de la dédicace du temple de Salomon. Je dois les conserver dans leur pureté, en les préservant de tout ce qui pourrait déplaire à l'Esprit de sainteté qui habite en eux. Or, comme l'on souille un linge propre en le touchant d'une main sale, avec quel soin ne dois-je donc pas tâcher de me préserver de toute souillure, afin de purifier dans mes élèves les saints temples de Dieu, et de les conserver dans la pureté.
Je suis instituteur, c'est-à-dire :
Ma vocation, mon emploi et mon serment me font une obligation d'être le gardien, le guide et le compagnon de jeunes pèlerins sans expérience et irréfléchis, dans leur voyage périlleux vers leur patrie, la Jérusalem céleste. C'est de moi qu'ils doivent apprendre qu'ils n'ont point ici de demeure stable; qu'ils sont étrangers sur cette terre; que le ciel est leur patrie. Je dois leur inspirer, tant par mes paroles que par mes exemples, le désir et le courage, nonobstant tous les périls, de me suivre dans le chemin qui y conduit, ou, plutôt, de suivre notre Sauveur , qui nous a montré à tous la véritable route ; de l'imiter avec persévérance jusqu'à ce qu'enfin, leur voyage étant heureusement achevé, ils parviennent au séjour de la gloire éternelle. Malheur à moi, si je
suis un guide aveugle! malheur, mille fois malheur à moi, si je vais jusqu'à être leur séducteur!
Je suis instituteur veut donc dire :
J'ai une profession des plus respectables et des plus importantes; car, quel emploi peut être plus important et plus respectable que celui :
i" D'enseigner la vérité et la vertu à tant d'ignorants;
!2° De remplacer tant de parents;
5° D'être le père spirituel de tant d'enfants;
4" D'être chargé de la pépinière d'une commune;
5" D'être l'ange gardien visible des bien-aimés d<' Dieu;
6° Le conservateur du prix du sang de Jésus;
1" Le gardien du temple du Saint-Esprit;
8° Le guide et le compagnon de tant de jeunes pèlerins vers Dieu, leur père.
Oui, en qualité d'instituteur, j'ai ces divers litres; y pensé-je?...
§ XIIL
Qu'ai-je à craindre si je ne m'acquitte pas bien de mes devoirs d'instituteur?
Vaffliction et Vamertume sont le partage de tout homme qui fait le mal, (Rom. 2,9.) et plus grand est le mal qu'il fait, plus grandes seront l'affliction et l'amertume qui doivent l'accabler; car Dieu rend à chacun selon ses œuvres. (Ibid. 6.)
Je suis irès-coupable si, par ma faute, je ne remplis pas bien ma tâche; car je suis parjure et ingrat envers Dieu qui m'a appelé à un emploi si «aint et si respectable; désobéissant envers mes supérieurs en un point de si haute importance; injuste envers les parents de mes élèves et envers l'état et la commune; puisque je jouis d'un traitement sans le gagner, je commets ainsi un vol secret; je suis en outre un fourbe envers mes élèves, si, au lieu de les porter au bien, je leur occasionne un tort irréparable.
DE PÉDAGOGIE. 4j
Quels reproches ne me ferait pas ma conscience, si j'avais pris à chacun de mes élèves une centaine de francs? Or, que sont cent francs en comparaison du dommage fait à un enfant qui ne reçoit pas à Pécole une instruction convenable, ni une bonne éducation. On peut restituer cent francs; mais la jeunesse, ce temps si précieux pour l'instruction, ne revient plus, lorsqu'on l'a perdue inutilement. Sans or ni argent, mes élèves peuvent être heureux pour le temps et pour l'éternité, tandis qu'ils ne peuvent Têtre sans la sagesse et la vertu que donnent l'instruction et l'éducation. Si c'est par ma faute que la sagesse et la vertu leur manquent, je fais donc un grand tort à leur âme, en comparaison duquel la perte de tous les biens de la terre n'est rien : Car, que sert à Vhomme de gagner tout V univers , s'^il vient à perdre son âme? (S. Matth. 1G. 28.)
N'y eiH-il qu'un seul enfant qui, à cause de la mauvaise manière de l'élever, menât une vie impie, combien grand cependant ne serait pas le mal , et quelle responsabilité n'encourrais-je pas? Un bienaimé de Dieu, un enfant de Dieu , serait devenu son ennemi, l'enfant de satan; le prix du sang de Jésus, l'innocence serait perdue en lui; la magnifique image de Dieu, dégradée; le temple vivant de l'Esprit Saint, profané et rempli des abominations du péché. Et, de plus, combien un seul mauvais sujet ne peut-il pas en entraîner avec lui dans l'abîme? Une seule brebis galeuse ne suffit-elle pas pour répandre la contagion parmi tout un troupeau? Et tous les maux qui sont les suites de la mauvaise conduite d'un ou de plusieurs enfants, ne doivent-ils pas m'être imputés, si, par ma négligence à accomplir ponctuellement mes devoirs d'instituteur, je ne les en ai pas détournés? Et, en ce cas, ne dois-je point me dire chaque fois que j'apprends qu'un de mes élèves se conduit mal : Tu en es peut-être la cause? Oh quelle déchirante pensée!
44 MAISUEL
Qu'ai-jc donc à attendre, si je remplis mal mon emploi?
Le mauvais instituteur étant parjure, désobéissant à ses supérieurs, injuste et fourbe, cause immédiate de quantité de péchés et de vices, que peut-il attendre? sinon du chagrin et de Taffliction en cette vie, et, s'il ne fait une sincère pénitence, du chagrin et de Tainiction à sa mort, à l'approche du souverain Juge; du chagrin et de l'affliction après sa mort, devant le tribunal de Dieu, et pendant toute une éternité.