LXXXIV
Secondement, si c'est une histoire qui ne regarde qu'un seul homme, faites juger vos élèves en quoi et pourquoi celui dont on parle a bien ou mal agi;
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et lâchez de leur faire bien comprendre ce que le Irait raconté contient de beau ou de laid. Ces jugements ne sont pas si difticiles pour les enfants qu'on se l'imagine, car ils sentent de bonne heure ce qu'offre de loualile ou de blâmable, d'équitable ou d'injuste, une action qu'on leur rapporte pour la première fois, pourvu qu'on tâche seulement d'y attirer leur attention. Une fois leur attention fixée sur un point, on n'a qu'à les guider un peu par des questions converfables , pour les faire passer du sentiment au jugement.
Si l'on peut parvenir à ce qu'ils se supposent dans la position de celui qui a été le personnage principal de l'histoire, ils conçoivent bien plus promptement et plus vivement le sentiment qu'elle est de nature à faire naître.
Par exemple, nous supposons, Charles, que votre père vous envoie vers vos frères aînés, occupés à couper du bois dans une forêt fort éloignée de la maison. Aussitôt qu'ils vous aperçoivent, ils disent entre eux : Le voilà qu'il vient; tuons-le. — Non, dit le plus âgé, ne le tuons pas : il est notre frère; mais jetons-le plutôt dans cette citerne, afin qu'il meure de faim; puis nous enverrons sa casquette et son bâton à la maison , en faisant dire à notre père d'examiner si ce n'est pas la casquette et le bâton de Charles, que nous venons de trouver dans l'eau tout près du pont. Arrivé près d'eux, ils vous jettent effectivement dans cette citerne, et s'asseient à proximité pour manger et se divertir. — Quelle impression ferait sur vous cette conduite de vos frères? Or, n'est-ce pas celle des frères de Joseph? Que pensezvous donc de cette action? Qu'y trouvez-vous surtout d'horrible?— Quoi encore? — Que pensez-vous donc de la disposition de cœur de ceux qui se laissèrent entraîner à une telle action? Quel affreux penchant surtout y découvrez-vous.^ Comment en vinrent-ils à
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liair Joseph à un tel point? — Ils lui enviaient sa tunique de plusieurs couleurs; la jalousie et l'envie les portèrent à la haine, et la haine leur fit commettre le crime le plus horrible. Comprenez-vous maintenant combien il est dangereux d'être jaloux et envieux?
En jugeant d'une action , il arrivera bien souvent que vos élèves en jugeront mal, soit par ignorance ou préjugé, soit par précipitation; vous aurez alors une Iwnne occasion de mieux connaître leur ignorance et leur prévention, que vous devez tâcher de taire disparaître, en leur montrant qu'il faut être fort réservé et fort prudent dans ses jugements, si l'on ne veut pas s'égarer. Vous aurez, en outre, maintes fois l'occasion de les prémunir contre les jugements sévères et peu charitables qu'ils pourraient porter sur leur prochain.
Pour mieux faire comprendre à vos élèves la beauté de la vertu et des actions qu'elle inspire, et en même temps l'horrible laideur du vice, il est fort utile que vous vous serviez de deux exemples diamétralement opposés : comme un enfant obéissant et un enfant désobéissant; par là vous imitez notre Sauveur qui se servit souvent de ces contrastes; par exemple, lorsqu'il nous présente dans le même récit l'orgueilleux Pharisien et l'humble Publicain; le charitable Samaritain et le Lévite inhumain, etc.
Mais, pour atteindre le but qu'on a en vue, il est très-souvent utile de se servir de plus de deux exemples; ce qui peut se faire selon la méthode suivante, sans beaucoup de peine et sans perte de temps. Racontez un fait comme il s'en passe souvent entre les enfants; puis, foites-leur remarquer comment beaucoup d'enfants pensent et agissent dans de telles circonstances ; par exemple :
« Une pauvre femme dit à quelques enfants du voisinage qui jouaient ensemble : Mes chers enfants!
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qui de vous voudrait avoir la bonté d'aller me chercher, à un quart de lieue d'ici, un petit pot d'onguent? Je ne puis marcher, tellement j'ai les pieds meurtris, et c'est pour les guérir que j'ai besoin de cet onguent. — Devinez la réponse de ces enfants?
— Joseph dit : Je ne suis pas votre domestique. — Jean : Si vous voulez me donner dix centimes, j'irai.
— Clément : Hé! que vous êtes de singuliers enfants de répondre ainsi à cette pauvre femme; je vais demander la permission à mon père, et, s'il me l'accorde, je courrai chercher l'onguent. »
Demandez ensuite à vos élèves ce qu'ils pensent de la réponse de Joseph : « Une réponse aussi insolente faite à cette pauvre femme, une telle conduite que dénote-t-elle? — - Que pensez-vous de la réponse de Jean? Oser demander dix centimes, et cela à une pauvre femme malade! Quels sentiments peut avoir cet enfant? — Enfin, la réponse du bon Clément vous plaît-elle? Que signifie son étonnement touchant la conduite de ses deux camarades? et que pensez-vous du soin qu'il a d'aller demander premièrement la permission à son père avant de rendre ce service, qui exigeait une course assez lointaine? — Auquel des trois accorderiez-vous votre amitié de préférence ? Duquel des trois préféreriez-vous imiter la conduite? Pourquoi celle de Clément? » — C'est ainsi que vous devez questionner après chaque récit, pour qu'il soit réellement utile à vos élèves.
Vous pouvez donner tels noms que vous voulez aux enfants dont vous contez l'histoire, pourvu que vous ne donniez pas le nom d'un de vos élèves à un personnage qui montre un méchant caractère dans l'histoire que vous racontez, de peur qu'il n'en résulte quelque désagrément pour l'élève dont vous emprunteriez le nom.
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