LXXXIX
Quant au moment favorable pour expliquer, lire ou faire lire et raconter à vos élèves des histoires comme exemples, remarquez que les histoires peuvent servir, ou de moyen pour rendre une chose plus claire et plus compréhensible; ou de preuve pour convaincre l'esprit de la vérité d'une chose; ou de motif porter pour la volonté à la vertu et lui inspirer de l'horreur pour le vice. Or, si vous voulez tirer parti d'un exemple que vous racontez, ayez soin de vous en servir bien à propos et non comme de passe-temps; à cet effet distinguez quand elle peut servir, ou de moyen pour faire mieux comprendre, ou de preuve, ou de motif. Vous devez avoir sans cesse devant les yeux le but dans lequel vous racontez une histoire ou un exemple; et puis vous pèserez bien d'avance si l'histoire que vous allez raconter, est propre à vous mener au but que vous désirez atteindre.
Si le livre de lecture contient des histoires, ne les faites lire qu'au fur et à mesure qu'elles se présentent; expliquez-les, faites les juger et appliquez-les brièvement.
Cependant, si l'un ou l'autre exemple peut vous
(tre utile pour l'une des trois causes ci-dessus mentionnées , vous pouvez, en ce cas, le faire lire et l'expliquer avant que vous soyez arrivés, par la leçon de lecture, à l'endroit du livre où il se trouve. Si vos élèves ont déjà vu une ou plusieurs histoires qui, à l'occasion, peuvent vous servir d'explication par rapport à une autre, faites les leur raconter tantôt en abrégé, tantôt en entier. Soyez toutefois prudents et ne les surchargez pas d'histoires : il vaut mieux qu'ils en apprennent dix qu'ils retiennent, que d'en entendre cent qu'ils oublient.
§ xc.
Quatrième règle. — Exercez avec soin vos élèves à chanter de bonnes chansons.
Ordinairement les enfants ont un goût naturel pour le chant, surtout quand ils sont seuls à la campagne, comme il est facile de le remarquer. S'ils ne savent pas des airs qui leur plaisent, ils inventent un chant sauvage, c'est-à-dire, qu'ils fredonnent, soit sur un ton joyeux, soit sur un ton larmoyant, sans articuler des paroles intelligibles; mais en grandissant, ils ont honte de ces chants monotones qui ne peuvent plus satisfaire leur goût pour l'harmonie; ils tâchent de se' procurer des chansons et d'en apprendre les airs; et, s'ils n'ont pas l'occasion d'en apprendre de bonnes, ils apprennent celles qu'ils entendent chanter par d'autres, bonnes ou mauvaises; ou ils écoutent attentivement ces chansonniers qui parcourent les villes ^t les villages, achètent leurs chansons dont ils connaissent l'air pour l'avoir entendue une ou deux fois.
Or, les suites désastreuses pour la jeunesse qui apprend ou entend seulemer t chanter de mauvaises chansons, sont incalculables : les mauvais discours corrompent les mœurs, dit S. Paul aux Corinthiens
(XV. 33); à plus forte raison sont-elles corrompues par les mauvaises chansons; car, les mauvaises impressions pénètrent bien plus avant dans l'âme par le chant, que par les discours, et elles ont bien plus de force pour entraîner la volonté à des résolutions et à des actions criminelles.