‹ Manuel de pedagogie et de methodique generaleChapitre 74 sur 156 · XCIV · texte numérisé non relu

XCIV

Enfin , le chant de cantiques pieux et instructifs est encore un excellent moyen de se rappeler de temps en temps, et d'une manière agréable, des exhortations ou des vérités salutaires, et de se préserver du danger de les oublier. Ce fut le motif que Dieu eut en vue en ordonnant à Moïse d'apprendre un beau cantique aux enfants d'Israël , en leur recommandant de le retenir et de le chanter (Dent. 31. 19).

Le chant pourrait aussi être un excellent moyen pour eux et pour ceux avec lesquels ils vivent , d'empêcher les mauvais discours et les pensées criminelles. Tout ce que vous aurez dit à vos élèves de l'utilité du chant, ils l'éprouveront par eux-mêmes s'ils s'y exercent bien et chantent d'une manière convenable.

§ xcv.

Observations sur la manière d'exercer les enfants à chanter,

!•» Rendez vos élèves fort attentifs au sujet du chant que vous voulez leur apprendre, et, par une claire et courte explication, tâchez qu'ils le comprennent et l'entendent selon son vrai sens; car, quand les enfants ne comprennent pas ce qu'ils chantent, ils en perdent tout le fruit, ou du moins une bonne partie. Il en résulte qu'on ne doit jamais choisir des chants qu'on ne pourrait leur faire comprendre. Dans tous les cas, il est bon de consulter monsieur le Curé, quand il s'agit de faire ce choix.

^° Commencez l'exercice du chant par des airs faciles et gais, et dont les paroles aient quelque chose d'attrayant pour les enfants. Quand ces chants agréables et instructifs auront inspiré à vos élèves du goût pour chanter, vous leur apprendrez aisément des cantiques pieux et propres à faire naître de bonnes pensées dans leur famille.

3° Pour apprendre un cantique à vos élèves, choisissez deux, trois ou quatre enfants doués d'une belle voix et d'une bonne oreille. Pour connaître ces enfants, voyez ceux qui rendent le plus justement des tons qu'on leur fait entendre sur un instrument de musique. Voyez aussi ceux qui, après le premier vers, haussent ou baissent immédiatement le ton, selon que vous le leur indiquez ; cependant ne jugez pas de prime abord tel enfant comme dépourvu de dispositions pour le chant : l'exercice régulier peut corriger et donner ce qui manque. Chantez à ces quelques élèves choisis, un vers ou un couplet, et chantez-le lentement, distinctement et en battant la mesure; faites vous accompagner d'abord tout bas, puis, de plus en plus haut, jusqu'à ce qu'ils le chantent seuls. Puis recommencez le deuxième vers ou couplet de la même manière; et, lorsque ces enfants auront déjà assez d'aplomb, adjoignez-leur quelques-uns des autres, puis tous ceux que vous en jugez capables, toujours en les faisant chanter d'abord tout bas, puis haut. Il va sans dire que l'instituteur lui-même doit très-bien posséder l'air qu'il veut apprendre à ses élèves.

4" L'exercice, pour ces quelques enfants choisis, doit se faire d'ordinaire pendant une heure de loisir; les autres peuvent le continuer au commencement ou à la fin de la classe. Cependant, on aura soin de ne point employer trop de temps au chant et de prévenir le dégoût; car, en ce cas, le chant perd son utilité. A cet effet, on ne chantera pas un cantique tout entier s'il est un peu long. On ne répétera pas non plus trop souvent le même cantique; mais on variera fréquemment. Il n'est pas non plus nécessaire de chanter tous les jours au commencement ou à la fin de la classe. Quand vos élèves ne se sont pas bien' conduits en classe, omettez le chant, par forme

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de punition, en leur en expliquant la cause: ditesleur qu'ils ne chanteront de nouveau que quand ils l'auront mérité par une meilleure conduite.

5° Commencez le chant sur un ton convenable pour la voix de vos élèves. Veillez bien, dès le commencement , qu'en chantant ils prononcent tous les mots purement et distinctement, qu'ils n'aillent pas trop vile, qu'ils ne s'arrêtent pas brusquement, qu'ils ne traînent pas trop longtemps, qu'ils ne crient pas de toute leur force, et surtout qu'ils chantent avec goût, en renfonçant ou en adoucissant la voix modérément. En un mot, apprenez-leur à chanter de manière qu'ils continuent à comprendre ce qu'ils chantent et que les auditeurs le comprennent également ; le but du chant l'exige; car il n'instruira et n'édifiera qu'autant qu'on en comprendra les paroles.

6" L'ordre, le silence et la modestie doivent régner aussi bien pendant le chant que pendant les autres exercices. On exhortera les enfants à faire bien attention à ce qu'ils clîantent, afin qu'il s'imprime profondément dans feur âme. Le chant des cantiques doit se faire avec le même recueillement que la prière Pour engager vos élèves à chanter attentivement, montrez-vous en ce point, comme en tout autre, un modèle digne d'imitation; lâchez d'écarter tout ce qui pourrait troubler l'attention, et faites leur remarquer souvent que les cantiques ne sont autre chose que des prières mises en vers; or, comme la plus belle prière faite sans attention n'est pas agréable à Dieu, de même un cantique chanté sans attention, ne peut lui plaire. Quand on veut chanter les cantiques d'une manière convenable, on doit, selon la doctrine de S. Paul (Col. 5. 16), non-seulement chanter de bouche, mais surtout d'un cœur agréable à Dieu. On doit donc, tant pour le chant que pour la prière, disposer son cœur par l'humilité et par le souvenir

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do la présence de Dieu. Soit qu'on chante, soit qu'on prie, il faut qu'on fasse bien attention à ce qu*on dit à Dieu, et qu'on le prenne bien à cœur, afin de se graver profondément dans l'âme les sentiments qu'on exprime. En agissant de la sorte, notre chant servira, et à la gloire de Dieu, et au salut de notre âme. Le meilleur chanteur n'est pas celui qui est doué de la meilleure voix, mais celui qui fait le plus d'attention au sens des paroles. Celui qui, par le chant des cantiques, aussi bien que par de longues prières, cherche l'estime des hommes, est hypocrite devant Dieu. Être orgueilleux , en chantant des cantiques, de ce qu'on chante mieux qu'un autre, c'est louer Dieu des lèvres et mépriser ses louanges dans son cœur. Exhortez vos élèves à ne pas seulement faire attention quand ils chantent à l'église ou à l'école, tuais aussi quand ils chantent chez eux ou à la campagne , puisqu'alors ils glorifient également Dieu en chantant attentivement : Puisqu'il est si bon, puisque sa miséricorde subsiste éternellement. (Ps. 135).

Si vous continuez avec zèle l'exercice du chant et si vous obtenez l'attention de vos élèves pendant cet exercice, vous aurez bientôt la satisfaction d'entendre retentir les louanges du Très-Haut, non-seulement à l'église, mais aussi dans les maisons et aux champs; et vous aurez ainsi la joie de voir la vraie piété, le contentement, la gaîté, l'humanité, la paix et l'union s'accroître considérablement dans toute la commune : plût à Dieu qu'il en fût ainsi partout!

§ XCVl.

Cinquième règle. — Apprenez à connaître vos élèves et, autant que possible, conduisez-vous à leur égard d'après le caractère et la position de chacun*

Pour bien apprendre à connaître vos élèves. Vous devez considérer que les enfants ont certaines dis-

positions propres à leur naturel , et c'est ce que l'on ne doit point perdre de vue si Ton ne veut pas les juger et les traiter injustement. Vous pouvez connaître ce naturel de deux manières : 1" en vous représentant souvent et aussi vivement que possible, votre caractère dans votre jeune âge. Quoique vous ne puissiez pas conclure que tous les enfants aient les mêmes dispositions naturelles que vous aviez , cependant ce souvenir est un excellent moyen de connaître la manière de penser de la plupart des enfants, leurs désirs ordinaires, la valeur qu'ils attachent à des choses qui sont des bagatelles pour les adultes, la force de leur désir pour ces objets, la versatilité de leurs sentiments, leur faiblesse pour résister aux mauvaises inclinations , et bien d'autres dispositions de ce genre. De quelle utilité et de quelle nécessité n'est pas cette connaissance pour savoir bien juger et conduire les enfants! Celui qui connaît leur naturel, ne jugera pas tel ou tel comme mauvais sujet, quand il commet une faute plus ou moins grave; mais il le traitera comme un enfant faible et malade; il en aura compassion et tâchera de lui venir en aide par des moyens propres à affermir sa bonne volonté de faiie le bien et de s'éloigner du mal. Celui qui connaît l'instabilité de la jeunesse ne désespérera pas de l'amélioration d'un enfant, quelque vicieux qu'il puisse être; il ne cessera pas non plus de veiller sur ses élèves et de les exhorter au bien , quelque bons qu'ils paraissent, etc. S** Vous pouvez apprendre à connaître le naturel des enfants en en observant souvent attentivement plusieurs à la fois, moyen dont nous parlerons plus loin.

§ XCVIÏ.

Remarquez bien que le caractère n'est pas le même chez tous les enfants , mais surtout qu'il y a une

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grande différence entre eux, tant par rapport à leurs dispositions naturelles , leurs inclinations et leurs habitudes, que par rapport aux circonstances particulières dans lesquelles ils se trouvent. Quelquesuns ont de très-bonnes dispositions pour apprendre Tune ou l'autre branche; d'autres en ont de moyennes; d'autres n'en ont que peu. Chez ceux-ci, telles inclinations sont plus fortes, chez ceux-là, d'autres dominent; quelques-uns ont un caractère docile et doux, d'autres en ont un dur et indocile. Quelquesuns sont portés au bien par les personnes qui les entourent, d'autres ne voient et n'entendent que ce qui peut les éloigner de la vertu; quelques-uns ont déjà , soit par l'instruction , soit par leur propre application, quelque connaissance, d'autres n'en ont encore aucune. Vous vous appliquerez, non-seulement à savoir bien distinguer ces différents points concernant vos élèves, mais surtout à vous conduire en conséquence. C'est une règle générale pour tout instituteur, qu'iZ doit se conduire diaprés les capacités, le caractère et la position particulière de ses élèoes. Je tâcherai de vous rendre cette règle plus évidente encore par les détails suivants.

§ XCVllL

a) Si vous ne découvrez que de bonnes inclinations dans un enfant, vous n'avez, pour ainsi dire, pour le faire avancer dans le bien , qu'à vous occuper à fortifier continuellement ses bonnes inclinations et habitudes; car, de cette manière, vous empêcherez qu'il n'en croisse de mauvaises dans son cœur, et vous étoutferez et ferez disparaître celles qui commenceraient à y germer. Si, au contraire, vous découvrez dans un enfant de mauvaises habitudes qui soient déjà enracinées , il est nécessaire que vous preniez les moyens de les affaiblir ou de les déraciner,

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sinon vous ne ferez pas naître dans son cœur des inclinations contraires, et celles que vous voudriez y l'aire germer, seraient étouffées par les mauvaises. Le bon grain bien semé et d'une bonne croissance, étouffe bientôt l'ivraie qui croît à côté; mais si l'ivraie prend plus d'accroissement que le bon grain, on doit arracher l'ivraie, si l'on veut avoir du bon grain. Or, il en est de même, pour l'âme, des bonnes et dès mauvaises inclinations.

b) Les enfants d'un caractère doux et flexible se laissent facilement conduire par la douceur. Une bonne parole, une demande, une tendre réprimande font grande impression sur leur âme et les excite au bien. Des menaces, des injures, des châtiments font souvent beaucoup de tort à de tels enfants, puisque ces moyens les rendent timides, leur font perdre la conGance nécessaire envers leur maître, et finissent quelquefois par les rendre incorrigibles. Ces enfants doivent être conduits avec prudence et douceur. Leurs défauts sont ordinairement des défauts de faiblesse et non de malice. Souvent ils sont entraînés par d'autres; c'est du moins à quoi sont exposés les enfants de, ce caractère. Dans vos corrections vous devez prendre tout cela en considération. — Mais il n'en est pas ainsi des enfants d'un caractère dur et inflexible : la douceur seule ne peut pas les conduire; il leur faut des exhortations sévères, des réprimandes et des menaces; et, quand ces moyens ne suffisent pas, ils doivent recevoir la punition dont on les a menacés. Il faut toutefois user avec beaucoup de précaution de tous ces moyens, afin de ne pas les endurcir davantage.

c) Quant aux enfants timides, il faut tâcher de leur inspirer une confiance convenable , en leur parlant amicalement; et, par rapport aux enfants d'un caractère opposé, c'est-à-dire, franc et résolu, il ne faut

pas les rendre timides , mais seulement empêcher que leur franchise ne dégénère en hardiesse ou effronterie.

d) Quant aux enfants qui ont une mine prévenante, il faut tacher de leur faire conserver cette douceur extérieure. H faut, cependant, par des exhortations faites à propos, travailler à empêcher qu'ils ne deviennent hypocrites , ce qui , vu leur caractère , pourrait leur arriver aisément. Chaque fois que vous remarquerez quelque indice de ce vice, faites-leur sentir que l'hypocrisie est un vice bien détestable et odieux , apprenez-leur à joindre à la douceur la candeur et la sincérité.

Quant aux enfants d'une mine dure et refrognéc , faites-leur observer combien une semblable mine leur déplaît de la part de leurs condisciples; comment elle éloigne d'eux, leur attire force chagrins et peines, et leur fait transgresser le commandement de Dieu , qui ordonne d'aimer le prochain comme soi-même; tachez ensuite, par des remontrances, de les engager à se défaire de cette mine ferouche et rebutante.

e) Quand un enfant est doué de moyens intellectuels, on doit bien prendre garde de l'aider trop et de lui rendre les devoirs trop faciles, de peur qu'il ne vienne à s'ennuyer et à perdre l'habitude du travail. Le défaut d'application n'empêcherait pas seulement ses talents de se développer, mais, de plus, il les diminuerait. Quand, au contraire, un enfant est dépourvu de ces moyens , on doit l'aider à surmonter les difficultés; car, moins il a de facilité, plus il trouve le travail pénible; or, ces difficultés le découragent aisément: il devient malicieux, paresseux et déplus en plus ignorant. Rendez le devoir d'un enfant de telle facilité, qu'il n'exige qu'un travail raisonnable de sa part; et laissez-y autant à faire par lui-même que le comporte un travail proportionné à ses forces. C'est là encore une règle générale.

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Pour pouvoir appliquer cette règle, on doit tacher de découvrir quelle puissance de l'ànie est plus ou moins forte chez un enfant : l'un manquant d'imagination, l'autre, d'intelligence, etc.

/) 11 faut tirer parti des bons exemples qu'un enfant reçoit de ses parents, en les lui faisant observer et en les lui présentant comme des modèles à suivre. On pourrait dire, par exemple : Voyez, mon enfant, la conduite de votre père : au sortir de roflice il rentre chez lui , sachant qu'on peut aisément s'adonner à la boisson, si l'on n'évite pas, autant que possible, la société des buveurs, etc., etc. Si, au contraire, un enfant reçoit de ses parents de mauvais exemples, on n'oserait sans doute les lui proposer comme modèles à suivre, mais on n'oserait non plus les critiquer ouvertement, comme on le fait souvent; car, par là, on courrait risque de se faire haïr de cet eniant, ou de lui faire perdre mal à propos le respect envers ses parents.

Pour savoir comment on doit se conduire en pareille occasion, il faut faire attention à toutes les circonstances de chaque cas particulier. Ordinairement les parents n'ont que l'un ou l'autre défaut connu de l'enfant : s'il y a danger que celui-ci soit entraîné, il faut lui parler en particulier après avoir préparé ce qu'on veut lui dire. On doit commencer par louer convenablement les bonnes qualités qu'on a remarquées dans ses parents, et lui exprimer l'espoir qu'il les imitera. On l'entretiendra ensuite de ce qui a été dit à l'école sur l'utilité d'apprendre de bonne heure le bien, et de s'y accoutumer dès son jeune âge; sur les mauvaises suites qu'on a à craindre quand on agit autrement, et qu'on s'accoutume au mal. On plaindra ceux qui se trouvent dans ce cas par ignorance, puisqu'ils ne peuvent pas sortir de cette mauvaise voie.

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Après ce préambule on peut parler des parents, en disant que c'est là la cause, selon toute apparence, de tel défaut qu'on nommera , tout en tâchant de conserver, autant que possible, la considération et le respect dus aux parents. On finira par donner des conseils pour éviter ce défaut, en appuyant ces conseils sur des motifs propres à les faire suivre. Enfin, on l'exhortera à prier Dieu pour obtenir l'extirpation de ce défaut, et, si l'on voyait que son cœur fût bien disposé, on prierait avec lui.

Ces détails doivent vous prouver et vous faire comprendre qu'il vous est utile et nécessaire d'apprendre à connaître vos élèves. Je vous indiquerai des moyens et vous donnerai des avertissements d'après lesquels vous pourrez vous conduire.

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