II PREFACE
frains des guinguettes et aux couplets des petits théâtres. Quelques rares élans, au milieu d'une époque agitée par de grands événements et des passions sublimes, avaient seuls annoncé que l'expression musicale des nobles sentiments ne manquerait pas longtemps encore à la nation, chez laquelle l'enthousiasme s'était réveillé avec une énergie imprévue. On connut que la France saurait enfin chanter comme elle sait agir.
WiLHEM, qui l'observait en artiste réfléchi, fut des premiers à le comprendre, et, par de longues méditations, il se mit en mesure douvrir à ses concitoyens une source nouvelle de plaisirs, de gloire et de vertus. Il appartenait au fidèle ami de Béranger de prendre cette honorable initiative, et de compléter ainsi la mission lyrique de notre illustre poète national. L'histoire des lettres et des arts a déjà recueilli ce fait anecdotique plein d'intérêt, qui nous a|)prend que la France doit Wilhem à Béranger'.
Quand un grand peuple sent de nobles instincts s'éveiller en lui, la Providence suscite toujours quelque homme de génie, pour diriger l'essor général. Wilhem parut: il fut écouté de quelques-uns; il fut compris; il put enfin se voir entouré de nombreux disciples. Mais pour arriver jusque-là que de difficultés n'eut-il pas à vaincre !
Les Français sauraient-ils jamais chanter? disaient les incrédules. Grâce à Wilhem ils chantèrent; ils chantèrent longtemps, sans que leurs détracteurs opiniâtres voulussent les entendre et se détromper.
Ensuite on se rejeta sur la prétendue inutilité du chant populaire. Temps perdu ! soins frivoles ! criaient des barbares qui se croyaient des sages. Venez et jugez, répondait Wilhem à ceux qui ne voulaient pas croire à l'influence morale des nobles chants. Cette épreuve fut encore décisive. On n'assistait pas sans une
1. le 23 juin 1819, M. le baron de Gérando avait fait à la Société pour rinstruction éléuieulaire, la pro|iosilion d'introduire le chaut dans les écoles populaires; quelques jours après il rencontra Béranger, et lui dit: nous nous occupons d'introduire le chant dans les écoles, connaissez-vous un musicien? — J'ai votre homme, répondit Béranger; et le soir, il raconta sa promesse à B. Wilhem qui, le lendemain matin, après une insomnie, allait présentera M. Jomard, chargé d'examiner les mélhodes musicales , le lableau synoptique du travail successif et simultané des huit classes qui depuis lors ont constitué sa méthode.
Vingt-deux ans plus tard, Béranger, qui avait été longtemps absent de Paris,
PREFACî:.
ni
émotion profonde à ces exercices, où les jeunes orphéonistes se formaient à chanter ensemble Dieu, la Vertu, le Travail et la Patrie. 11 fallait bien le reconnaître : les élèves étaient sous le charme comme les auditeurs; l'enthousiasme qu'ils inspiraient, ils le ressentaient les premiers; ils s'étonnaient en eux-mêmes de leur pouvoir et de leur plaisir. Aussi quel joyeux empressement ! quelle décence ! quelle docilité ! quel heureux changement dans les habitudes du plus grand nombre !
Les doutes renaissaient encore. Il est des esprits chagrins qui ue sont jamais convaincus des vérités agréables. On ne voulait voir dans les élèves de Wilhem qu'une exception à la règle générale, une heureuse élite, de rares privilégiés au miUeu de la
assistait à la séance d'Orphéon du 26 mai 1841 : émerveillé des résultats oiitenus, louché jusqu'aux larmes à l'audition de ce concert de pure musique vocale, il écrivit à son ami la lettre suivante, que nous reproduisons parce qu'elle peint d'une manière admirable le but moral de cette importante institution.
Mon vieil ami, ta gloire est grande.
Grâce à les nierveilleus efforts, Des travailleurs la voix s'amende Et se plie aux savants accorJs.
D'une fée as-tu la baguette.
Pour rendre ainsi l'art familier?
Il purifira la guinguette; Il sanctifira l'atelier.
VVilliem, toi de qui la jeunesse Rêva Grctry, Gluck et .Mozart, Courage I à la foule en détresse Ouvre tous les trésors de l'art.
Communiquer à des sens vides Les plus nobles émotions.
C'est faire en des grabats humides Du soleil entrer les rayons.
La musique, source féconde, Épandant ses flots jusqu'en bas, JS'ous verrons ivres de son onde Artisans, laboureurs, soldats.
Ce concert, puisses-tu l'étendre A tout un inonde divisé!
Les cœurs sont bien près de s'entendre Quand les voix ont fraternisé.
Notre littérature est folle :
Fais-la rougir par tes ti-avaux.
De iiieui 1res elle tient école , El pousse à des Werther nouveaux.
On l'entend, d'excès assouvie.
En vers, en prose, s'essouffler A décourager de la v ie Ceux qu'elle en devrait consoler.
Des classes qu'à peine on éclaire Relevant les mœurs et les goûts.
Par toi, devenu populaire , L'art va leur faire un ciel plus doux. Les notes, sylphides puissantes.
Rendront moins lourds soc et marteau , Et feront des mains menaçantes Tomber l'homicide couteau.
Quand tu pouvais, sur notre scène.
Tenter un plus brillant laurier, Tu choisis d'alléger la chaîne Du pauvre enfant de l'ouvrier.
A tes leçons , large semence, La foule accourt, et tu les \o\s.
Captivant jusqu'à la démence*.
Vers le ciel diriger sa voix.
D'une œuvre et si longue et si rude
Auras-tu le prix mérité?
Va, ue crains pas l'ingratitude
Et ris-toi de la pauvreté.
Sur ta tombe, tu peux m'en croire.
Ceux dont tu charnics les douleurs
Offriront un jour à ta gloire
Des chants, des larmes et des fleurs.