DES TROIS PREMIÈRES PARTIES
Pendant que nous écrivions ces pages, la Providence a permis que nous eussions de fréquents rapports avec un grand nombre de nos vénérés confrères, consacrés comme nous, à ce beau ministère de la jeunesse ouvrière. Leur expérience nous a été infiniment utile, et leurs Œuvres, quand nous avons pu les voir, ont été pour nous l'objet d'une véritable joie et d'une sainte émulation. Cependant, si nous sommes en conformité de vues avec le très grand nombre, notre méthode rencontre chez quelques-uns, bien peu nombreux, une certaine répulsion dont nous avons cherché à nous rendre compte du mieux possible. J'ai cru devoir en parler pour notre utilité à tous : que cherchons-nous, en effet, dans le pénible ministère que nous nous sommes imposé ? Nos Œuvres sont avant tout les Œuvres de Dieu et non pas les nôtres ; quel chemin plus impossible aurions-nous pu prendre pour arriver à notre gloire, à notre satisfaction personnelles ? Dans ce travail si nouveau, nous sommes tous encore des novices, nous devons nous trouver très heureux de pouvoir mettre notre petite expérience en commun, en attendant que les années fixent enfin tant de points encore indéterminés.
Dans toutes les Œuvres, sans exception, nous avons trouvé la plus grande vénération pour M. Allemand. Son nom rayonne de toute part; on le prononce avec respect ; chaque fondateur se cache derrière ce nom vénéré ; l'humilité du saint Instituteur est devenue le principe de sa gloire, j'oserai presque dire de son triomphe ; car sa renommée s'étend de toute part, à proportion des soins qu'il prit à se cacher. Et cependant, chose étonnante, j'ai trouvé chez quelques-uns de ces chauds admirateurs, des préventions contre sa méthode. Pas un de ses principes, de ses usages, que je n'ai entendu quelquefois blâmer, rejeter, trouver absurde, impossible, exagéré. Les uns traitaient nos récits de pieuses exagérations; quelques autres prétendaient très sérieusement que le climat seul pouvait expliquer nos succès. Quelque petit que soit le nombre de ces contradicteurs, j'ai voulu cependant me rendre compte des motifs de leur opposition, en face de la renommée si universelle dont M. Allemand jouit dans nos Œuvres. De tout ce que j'ai entendu, il en est résulté pour nous ces conclusions:
1° La Théorie de M. Allemand n'est pas assez connue et c'est pour cela que j'ai écrit cette méthode de direction. Sans doute, ce n'est pas en tout identiquement la sienne, je n'ai pas eu la prétention de le faire parler 40 ans après sa mort; il me serait impossible d'affirmer qu'il eût dit ce que j'ai écrit ; la parole d'un saint doit
sortir de sa propre bouche pour avoir toute son autorité. Mais j'ai eu le bonheur dêtre formé pendant plusieurs années par ses meilleurs disciples , je les ai consultés après avoir écrit ces pages; son Œuvre existe à peu près comme elle existait à la mort de son ancien fondateur, comme pour servir de modèle ; je crois donc pouvoir affirmer sans craindre aucun démenti, que notre méthode est bien au fond celle de M. Allemand, appliquée aux Œuvres pour la classe ouvrière.
2* La pratique de nos Œuvres n'est pas assez connue. Quelques-uns répondent à tout quand ils ont dit c'est impossible. Cependant ab actu ad posse valet illatio. Pendant vingt mois, lai-je dit, j'ai fait une Œuvre selon mes idées, je les avais artistement écrites sur du papier, j'étais ravi de mes conceptions ; mais mon travail était semblable à un bel habit qui ne peut aller, et pendant vingt mois d'efforts inconcevables, j'ai tout à fait échoué, pour rn'être fié d'une part à mon esprit propre et d'autre part pour avoir tout attendu des moyens extérieurs, employés sous toutes les formes. J'ai fini par accepter la méthode de M. Allemand, sans le moindre changement, sans la comprendre même d'abord et quand, aujourd'hui, nous faisons une nouvelle fondation, nous avons, en moins de trois mois, une Œuvre qui va aussi bien que l'Œuvre-mère, après trente ans, parce qu'elle va droit au but, sans tâtonnements.
3" Quand la théorie de M. Allemand est connue
et qu'on est venu sur place pour la voir fonctionner, on ne se fie pas encore aux lumières qu'il avait reçues de Dieu, à son expérience de 36 ans à celle de ses successeurs qui compte 77 ans de durée, on en prend et on en laisse, et ce qu'on en laisse est souvent le plus essentiel. Par exemple, je cite ceci entre mille choses: le levier principal de M. Allemand était le zèle qu'il inspirait à ses meilleurs jeunes gens chargés des fonctions les plus importantes de l'Œuvre. Donc, dans certaines Œuvres où l'on prétend l'imiter, les plus grands auront les plus grandes attributions et l'organisation paraîtra en tout semblable à celle de l'Œuvre qu'on veut copier. Mais ces grands n'ont pas été formés à l'humilité, à l'obéissance, à l'amour de la vie cachée, à l'esprit de pénitence ; ce sont de très braves jeunes gens, anciens dans l'Œuvre, zélés, qui communieront à Pâques et à quelques grandes fêtes, du reste, remplis de défauts, ne sachant pas un mot de la perfection chrétienne que personne ne leur a jamais enseignée. On croit faire du M. Allemand ; on n'oublie que son esprit.
D'autres Œuvres, au contraire, ressemblent tout à fait à l'Œuvre du saint Instituteur ; il les reconnaîtrait pour ses filles s'il revenait en ce monde; seulement on l'obligerait à s'effacer complètement, à renoncer à son autorité, la sainteté des membres de ces Œuvres ne les empêchant pas de s'éloigner de leur Directeur, d'en faire un aumônier, d'entraver son action de mille manières, sans se douter
de tous les malheureux fruits de cette méfiance. Les premiers dont je viens de parler, n'ont pas su former les bras de leur Œuvre ; les derniers, au contraire, n'ont pu vivre en paix avec la tête. On disputera pendant des années entières au grand détriment de la charité, de l'union, du bien des âmes et des Œuvres dépériront pour n'avoir pas compris que dans un corps, il faut des membres et une tête pour qu'il soit complet.
Après la grâce du bon Dieu, notre sainteté, notre dévoûment absolu, ne l'oublions jamais, sont la source de toute réussite. La France se couvre d'Œuvres de Jeunesse que les années précédentes n'avaient pas connues ; ce prodigieux mouvement ne peut s'attribuer au hasard ; les moyens naturels dont la Providence a pu se servir, ne suffisent pas à expliquer la fondation de tant d'asiles ouverts de toutes parts. In chariiaie perpétua dilexi te, ideo aitraxi te miserans (Jérém. XXX. 3) : voilà la cause première de nos succès. Le bon Dieu a vu la profonde dégradation des classes ouvrières, il a vu combien ces âmes se damnaient en grand nombre; il a eu pitié d'elles et au moment où sa divine sagesse arrêtaient ces desseins, les bons anges de la France les ont simultanément inspirés à une foule de saints prêtres et de pieux laïques, et dans moins de vingt années, plusieurs centaines d'Œuvres se sont fondées ; c'est déjà peut-être plus de cent mille jeunes gens élevés par nos mains.
N'entravons pas les projets de miséricorde du bon Dieu ; faisons-nous saints pour sanctifier nos enfants; devenons parfaits pour les rendre parfaits. Nos Œuvres en seront peut être moins nombreuses, moins brillantes ; mais Notre-Seigneur Jésus-Christ, comptera un plus grand nombre de cœurs vraiment à lui et nous-mêmes trouverons dans le ciel un plus grand nombre d'enfants qui seront notre couronne.