‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesseChapitre 18 sur 36 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

Ce serait une grande erreur de croire qu'avec la méthode exposée dans les pages précédentes, ou toute méthode plus parfaite, on parviendra à tout le succès désirable. Il faut encore un je ne sais quoi, un concours de circonstances, une persévérance qui facilitent la réussite ; il faut principalement un homme capable et intelligent qui l'applique avec discernement. Même avec tout cela il restera encore la faiblesse, la dégénérescence originelle du Directeur, de ses aides, de ses enfants ; chacun apporte avec lui ce germe de destruction qui s'attache aux meilleures choses et les ruine peu à peu. Il faut donc compter surtout et par dessus tout sur la grâce de Dieu sans laquelle les plus belles conceptions n'aboutissent pas. Est-il possible de mieux élucider les constitutions que ne le fait le régime

représentatif ? Cinq cents, sept cents députés doublés par un Sénat, ne sont choisis et payés que pour cela ; que de commissions, de sous-commissions, de rapports, de discours ! La presse s'empare de ces discussions, des flots d'encre coulent de toute part, la moindre question sociale enfante des milliers de volumes, si bien qu'à la fin on n'y comprend plus rien. Et ce chaos fait le bonheur d'une foule de gens, de l'immense parti dit Conservateur, dont l'existence entière se passe, comme celle des carabins, à faire des expériences saper animam vilem. Il manque à ces gens-là malgré toute leur inteUigence, la grâce de Dieu, absolument rejetée en pratique de notre société moderne. Depuis cent ans, ils sont à la recherche de cette pierre philosophale, dans mille ans ils ne seront pas plus avancés, L'Eglise, assistée du Saint Esprit, trouve la vérité sans tâtonnements, tout d'un coup. C'est donc cette assistance qu'il faut demander à Dieu et ne compter que sur son secours.

Mais Dieu n'emploie pas toujours des moyens surnaturels pour conduire le monde ; il se sert des causes secondes, des actes libres de ses créatures, les fait converger à son but, tout en respectant leur liberté. Ainsi cet homme éminent, qui vaut mieux à lui seul que tous les règlements et toutes les méthodes, est un pur don de Dieu : ce mouvement qui porte la Société chrétienne à tant se préoccuper des ouvriers, c'est un don de Dieu ; cinq, six jeunes gens zélés, pieux, catholiques complets, qui donne-

roiit l'esprit, l'impulsion à une Œuvre, c'est une grâce de Dieu et fort considérable. Enfin une bonne méthode, fruit de l'expérience, évitant aux nouveaux Directeurs de nombreux tâtonnements, c'est encore un don de Dieu, et d'autant plus grand que cette méthode sera plus parfaite et l'expression plus exacte de la vérité.

Or, je le crois, et c'est le but de la quatrième partie de cet ouvrage, depuis qu'on s'occupe des Œuvres de jeunesse ouvrière, nous nous sommes tous plus ou moins trompés, nous avons tous employé une méthode incomplète, insuiTisante. De là des succès incomplets, insuffisants, ce qui est de la plus immense gravité par les conséquences de ces erreurs. Ah ! s'il ne s'agissait que de la puérile vanité des Directeurs d'Œuvres, le malheur serait petit, ils referont leur réputation avec trois brillantes séances publiques, quatre concerts, six vaudevilles, complétés par un feu d'artifice ou une course au sac. Mais aujourd'hui les Directeurs sérieux, et ils sont nombreux, n'attachent aucune importance à ces puérilités. Une Œ\ivre c'est un asile où on forme les âmes à la vie chrétienne, les éloignant du péché mortel pour les faire vivre de Jésus-Christ. ' Tout le reste ce sont des moyens plus ou moins importants, plus ou moins sérieux, plus ou moins utiles; dans tous les cas c'est la fonction des aides qui ne peuvent regarder ni si haut, ni si loin. Mais pour le prêtre Catholique, faire vivre les âmes en état de grâce, c'est tout: rJa mihi animai et cœlcra

toile tibi (Gen. xiv. 21). Si nos Œuvres obtiennent ce but, elles produiront un bien vraiment social, non pas en refaisant la classe ouvrière tout entière, il n'est pas probable que cela arrive jamais, mais en formant dans toutes les villes de notre France un noyau de vrais chrétiens qui portent haut et ferme le drapeau de leur foi. L'Eglise est une société visible et apparente qu'on doit facilement reconnaître. Pour les ouvriers il n'y a plus d'Eglise, ou s'ils en savent encore le nom c'est en majorité pour la maudire, et presque inévitablement, car ils ne peuvent presque plus la retrouver ni dans leurs familles, ni dans leur travail. Dieu a suscité cette idée des Œuvres ouvrières, elles sont la justification de ses justices, et ceux qui se perdront désormais seront contraints de s'écrier au tribunal du Souverain juge : Justus es Domine et rectum judirium tuum... judicia Domini liera, justificata in semeiipsa. (Psal. cxvni. 137 — xviii. 10).

Il faut donc que nos Œuvres remplissent ce triple but, sauver les âmes une à une ; par le grand nombre de ces âmes conservées ou rendues à la grâce faire un bien vraiment social ; justifier les justices de Dieu en faisant briller ce flambeau aux yeux de ceux qui in tenehris et in iimbrâ mortis sedeni (Luc 1-79) de manière que tous puissent s'illuminer à ses clartés.

Il ne s'agit donc plus, on le comprend bien, de rapetisser une si grave question, d'en faire une simple affaire de jeux, de divertissements ; sursum

corda/ et pour donner à toute cette doctrine une forme plus concrète, plus claire, plus nette, je dirai que le l'Ole de nos Œuvres est de faire parmi les ouvriers, tout simplement ce que la liberté d'enseignement secondaire a fait depuis vingt-cinq ans parmi les classes élevées. La société n'a pas été convertie, renonçons, nous aussi, à cette illusion de croii-e que nous convertirons la société. Les partis, dits du centre, seront toujours le chancre des classes aisées, comme la gauche le chancre de la classe ouvrière. Mais de même que cette quasi liberté d'enseignement a formé ces rudes chrétiens qu'on a vus debout au njoment du combat, de même nos Œuvres doivent former parmi les ouvriers de rudes chrétiens pour supporter les mêmes luttes ; ou en d'autres termes, pour conserver l'Eglise qui périrait si Dieu dans sa Providence n'entretenait ce noyau qui forme l'âme et le corps de l'Eglise, ce pusillus grex à qui Dieu a promis son royaume, complacuii Pairi vestro dare vobis regnum. (Luc xn-32).

Or, et c'est à poser cette question que je veux en venir, nos Œuvres ont-elles obtenu ce résultat depuis à peu près vingt-cinq ans que ce mouvement s'est étendu et généralisé ? On a dépensé des sommes énormes, on a dépensé surtout des flots de sueur, des hommes vraiment éminents en piété, en zèle, en intelligence, ont usé leurs forces, leur vie entière. Avons-nous refait ce noyau chrétien au milieu de la classe ouvrière ? C était là notre but,

notre seul but. Sans doute nous avons fait quelque chose, mais ce n'est pas assez ; non pas en ce sens qu'on ne puisse toujours faire plus et mieux ; mais vraiment parce que nous avons très peu fait. Cependant la méthode est devenue meilleure, c'est incontestable, tant de gens habiles s'en sont occupés ! On a renoncé aux premiers errements qui en effet ne valaient rien du tout. Je me rappelle ma première visite aux Œuvres de Paris en 1853, que d'erreurs! mais que de changements depuis! Les congrès y ont beaucoup aidé, il y a eu du mieux, beaucoup de mieux, mais nous faisons encore magni passus extra viam, d'où cela vient-il ?

J'ai longtemps hésité à traiter cette question, qui cependant me semble assez claire. Je ne l'ignore pas, je vais exciter bien des oppositions, peut-être bien des colères. Que de fois je me suis mis en la présence de Dieu, depuis neuf ans que la première édition de cet ouvrage est épuisée, le conjurant de m'éclairer, de faire cesser mes longues indécisions. Jusqu'ici j'ai combattu des erreurs individuelles, de petits ridicules, chacun demeurait libre de ne pas s'y reconnaître, et d'ailleiu's les individus pardonnent facilement, surtout quand ils ne sont pas désignés d'une manière précise, ce que j'ai toujours voulu éviter avec le plus grand soin. Mais aujourd'hui ce sont peut-être des erreurs de corporations que je vais combattre, et les corporations sont presque toujours susceptibles, je n'ose dire implacables.

Cependant je me suis décidé à aborder tout simplement cette grave question de nos erreurs, appuyé sur cette belle maxime qui ambulat simpliciter, ainbulai confidenter. (Pov. x-9). Ce qui m'y détermine surtout, c'est le peu d'autorité qu'a ma parole. On en prendra ce qu'on voudra, on laissera le reste, tout même si on veut. Jexposerai, mais je ne défendrai pas; aux lecteurs de décider, c'est leur droit strict et rigoureux, je déclare le reconnaître sans restriction aucune. Du reste ce ne sont pas seulement mes idées personnelles que j'expose, mais celles que je retrouve dans une immense correspondance avec les Directeurs d'Œuvres, celles que j'ai entendu exposer de vive voix par un grand nombre de mes confrères. A eux de rectifier mes alïirmations, à eux de décider, en les acceptant ou en les rejetant, de la valeur des moyens que j'indique pour rendre nos Œuvres plus utiles, plus fructueuses. C'est dans cette espérance que j'entreprends cette quatrième partie qui me semble, par sa nouveauté, bien plus importante que les trois autres. Que Dieu daigne bénir ma bonne volonté, et surtout inspirer à des voix plus autorisées, un traité plus complet sur cette importante matière.

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