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CHAPITRE DEUXIÈME

LNSUFFTSANCE DE L'EDUCATION POPULAIRE PAR LES ŒUVRES DE JEUNESSE TOUTES SEULES

Nous pensons que les Œuvres de jeunesse valent mieux que les paroisses pour former les enfants et les jeunes gens à la vertu, et par les moyens spéciaux qu'elles emploient, et par la spécialité de leurs Directeurs et par les secours accessoires des bonnes fréquentations ; des jeux mêmes, et de tout cet ensemble qui forme une Œuvre de jeunesse. Cependant telles qu'on les a conçues jusqu'ici, elles ne remplissent pas leur but d'une manière suffisante, ce nous semble. Nous avons à prouver cette nouvelle thèse et par les principes et surtout par les faits, car on peut toujours nier qu'un principe soit un principe quand il n'est pas évident par luimême ou défini par l'Eglise, mais on ne peut argumenter contre un fait.

Nous avons dit ce qu'on entendait par une Œuvre de jeunesse, nous avons ajouté que ces Œuvres, en apparences nouvelles, avaient toujours existé, sous des formes différentes, sans doute, surtout sous des noms différents, mais personne ne peut revendiquer

ce brevet d'invention, l'Eglise n"a jamais laissé ses enfants sans secours abondants. Quand l'éducation était chrétienne elle suffisait à tout, depuis qu'elle ne l'est plus on a imaginé l'Œuvre pour la suppléer.

Dans le sens actuel du mot ces Œuvres, à notre connaissance, existent depuis environ cent cinquante ans. Les prêtres du Bon Pasteur fondés en 1722, après la grande peste de Marseille, avaient établi une Congrégation d'hommes et d'enfants, spécialement pour les classes inférieures, près de la Porte d'Aix, dans la rue qui a pris leur nom. C'était surtout une réunion pieuse, on l'appelait la Congrégation, le nom d'Œuvre est venu bien plus tard.

M. Allemand faisait partie de cette réunion ; il lui avait dû la conservation de sa foi gravement menacée par l'erreur Janséniste des Oratoriens, ses maîtres, et la pureté extrême de ses mœurs, ce qui est le double but de nos Œuvres. Les divertissements modernes étant inconnu à la simplicité de nos pères, nulle part on ne s'amusait autant qu'à la Congrégation du Bon Pasteur. La ville n'avait alors ni parcs, ni promenades, ni jardins, ni cafés chantants ; l'ouvrier vivait avec une journée de trente sous parce qu'il ignorait ces excès de jouissances et de luxe qui ont triplé et quadruplé sa dépense journalière.

La révolution n'était pas encore bien finie, on en était au Directoire et déjà M. Allemand, alors fort

jeune, rétablissait cette Congrégation en 1799, sur les mêmes bases et les mêmes usages. C'était probablement aux débuts une réunion peu nombreuse, à en juger par l'exiguité de la petite chapelle qu'on peut encore voir dans un enclos à la rue Sibié, depuis la rue Napoléon ou rue de la Bibliothèque. C'était à cent pas de l'endroit où fut fusillé le P. Donadieu, un des maîtres de M. Allemand, mort martyr de la vérité. Plus tard son Œuvre fut transférée dans le local des enfants abandonnés, à la place de Lenche où fut décapité Saint Lazare, d'après la tradition, et enfin dans le beau local de la rue Saint Savournin, où il mourut en 1836, après avoir dirigé son Œuvre pendant trente-sept ans, en y comprenant les quatre années d'interruption que lui fit subir la police impériale en 1810. M, Allemand n'est donc pas, à proprement parler, le créateur des Œuvres de jeunesse, il a seulement rétabli celle du Bon Pasteur, après sept années d'interruption. Encore moins est-il l'instituteur des Œuvres de jeunesse ouvrière, sa congrégation s'adressait surtout à la classe moyenne, aux muscadins, comme il disait, pour désigner ceux dont la toilette était plus recherchée.

Plusieurs fois on avait imité cette Œuvre à Marseille, en l'appliquant à la classe ouvrière. Nous en connaissons deux essais principaux. En 1835, un prêtre vénérable, vicaire d'une grande paroisse de 20,000 âmes, remarquant que le quart des enfants faisaient leurs Pâques, l'année après la première

communion, résolut de leur ouvrir un asile qui suppléât à l'insuffisance de la paroisse. C'est l'Œuvre ouvrière la plus ancienne de Marseille. Elle jeta d'abord un grand éclat, elle existe toujours mais fort réduite je ne sais pour quelle cause. En 1845, un autre prêtre aussi vicaire d'une grande paroisse, fonda un nouvel établissement pour les classes ouvrières de tout âge, c'est l'Œuvre dont je fus d'abord collaborateur n'étant encore que diacre, en mars 1846. Jamais établissement de ce genre n'a fait d'aussi belles fêtes, n'a eu une si grande église, un plus immense local, plus de constructions, hélas! beaucoup trop, car l'Œuvre sombrait à la mort subite de son fondateur, sans laisser la moindre épave, ni matérielle ni morale, à la fin de février 1848, pendant les fameuses journées de la révolution.

Prévoyant cette catastrophe, que je ne pouvais empêcher, j'avais quitté ce prêtre si zélé un an auparavant, le 2 février 1847, avec des déchirements de cœur indicibles ; jamais je n'avais vu tant de zèle, tant de dévoûment, des idées si larges, des conceptions si hardies, tant de ressources dans l'esprit et dans les moyens, car il avait dépensé 500,000 francs en trois ans (1). Aussi la leçon me

(1) Il est à remarquer qu'aucune de ses Œuvres n'a péri. La ville a continué et multiplié ses écoles du soir ; les crèches, les ouvroirs ont repris après une interruption momentanée ; nous avons refait son Œuvre principale et ses différentes branches. Dieu l'avait choisi comme Davi(i pour donner l'idée

servit et ne me servit que trop. Je fondais une Œuvre petite, étroite, sans éclat, qui a végété un grand nombre d'années, évitant les hardiesses de ce saint prêtre, mais manquant de ses qualités créatrices. Je dus cependant à cette timidité excessive un bien grand avantage. L'Œuvre de la Loubière, c'était son nom, de celui de la rue où était son entrée, avait péri faute de méthode. Je devais donc suivre une autre voie. La trouver moi-même était impossible, c'était au dessus de mon âge et de mon intelligence. Pourquoi ne pas suivre celle de M. Allemand qui avait si bien réussi depuis 48 ans ? C'est ce que je fis; et quand notre Œuvre recommença à nouveau, le 1" novembre 1847, elle fut tout d'un coup une Œuvre ancienne, tant je suivais scrupuleusement les errements du vénérable père de jeunesse, mort seulement depuis onze ans, mais encore vivant dans ses nombreux enfants.

Depuis, on a fondé dans toute la France un grand nombre d'établissements semblables par le but, mais non par les moyens. Pourquoi cette excellente méthode des prêtres du Bon Pasteur et de M. Allemand n'a-t-elle pas été suivie plus tôt ? C'est qu'on ne la connaissait pas, c'est que le public n'est pas habitué à chercher en Province les modèles qu'il ne croit trouver que dans la Capitale, et la Capitale

de toutes ces Œuvres presque inconnues à Marseille avant lui, des Salomon en grand nombre W?s ont exécutées plus lard et successivement.

pendant longtemps a fait fausse voie, ce qui a fait perdre beaucoup de temps. Il est vrai aussi que les successeurs de M. Allemand ont laissé trop longtemps la lampe sous le boisseau. Eprouvés comme je l'avais été moi-même, ils se sont renfermés en eux-mêmes avec le plus grand soin, après la mort de leur saint fondateur, ne cherchant que l'oubli ; et quand, en 1859, je publiai la première édition de ce livre, on fit tous les efforts possibles pour en empêcher la diffusion. Ceux qui le possèdent encore verront sur la couverture la défense qu'on m'avait faite de le vendre en public, tellement on voulait le tenir caché et je n'eusse pas même pu le faire imprimer si Mgr de Mazenod avec sa largeur d'idées n'eût enlevé cette prohibition après avoir lu lui-même ce pauvre petit ouvrage. Mais les temps sont bien changés ! M. Gaduel a publié la vie de M. Allemand ; cet ouvrage, porté par les ailes de la renommée, a fait le tour de la France et même de l'Europe ; Dieu s'en est servi pour donner une impulsion nouvelle aux efforts du zèle et pour apprendre à le mieux régler et après quelques oppositions timides, sa méthode domine partout, au moins en principe, pour la plus grande gloire de Dieu et l'honneur de son humble serviteur.

Cependant il faut en convenir, ce retard a été bien fâcheux par les efforts qu'il a fait longtemps dépenser en pure perte. Il faut réparer ce temps perdu et s'y mettre au plus tôt, car le temps presse, le flot populaire grossit, monte et va nous envahir.

Mais après la catastrophe sociale il faudra reconstruire, et ce seront les Œuvres ouvrières qui y contribueront puissamment. Il importe donc qu'on suive une bonne méthode pour éviter les erreurs passées, qu'on ne travaille plus désormais à faire autre chose que de vrais chrétiens. Eh bien ! Nous en revenons à notre thèse, la méthode de M. Allemand est excellente, elle constitue un vrai progrès sur le passé, mais elle est encore incomplète. .Jouer et prier est une formule qui ne peut plus suffire ; il faut quelque chose de plus. La preuve, je la trouve dans le peu de fruits qu'ont produit nos Œuvres depuis trente ans.

Nous avons souvent entendu poser cette question : Vos enfants persévèrent-ils ? Je ne crois pas qu'on puisse faire une demande plus puérile. La question n'est pas là. Je l'ai dit et écrit, aucune méthode ne peut faire persévérer toutes les âmes, les apôtres ne l'ont pas connue, les missionnaires y échouent tous les jours; que dis-je, Notre-Seigneur lui-même, après trois années de miracles et de prédications, avec cette plénitude de grâce dont il était la source, n'avait plus qu'un seul homme et quelques femmes au pied de la croix. Que signifie donc cette demande que j'appelle puérile? Le but de nos Œuvres c'est de donner aux âmes un fonds de foi si profond qu'elles ne puissent jamais le perdre malgré les attaques incessantes du démon, du monde et de la chair. Des chutes, des défaillances, des blessures, il y en aura toujours. Hegrettez-les,

soyez-en désolés, tant mieux, cela prouve la vivacité de votre zèle, les directeurs platoniques ne valent rien. Mais n'en soyez pas surpris, pas même de la mort des âmes, parce que la résurrection est certaine si vous avez déposé dans elles ce fonds de foi dont nous parlons.

Mais voilà par oîi pèchent nos Œuvres, la foi n'y est pas assez vive, l'immense majorité des enfants arrive déjà gâtée, surtout dans les Œuvres où on ne les reçoit qu'après la première communion; ils y séjournent trop peu de temps, et ce temps est surtout employé en fêtes, en plaisirs. En vain, établiriez-vous une piété sincère dans votre maison, plus de vos enfants persévéreront, sans doute, et c'est un beau résultat, mais ce sera toujours le très petit nombre, qu'on ne le nie pas; je ne rencontre que des Directeurs pleins d'espérances à leurs débuts, pleins de découragement après peu de temps, abandonnant bientôt leur Œuvre quand leur Œuvre ne les abandonne pas eux-mêmes. Je connais quelques maisons florissantes, mais très peu, malgré les illusions de leurs Dii'ecteurs ; et quand il y a réussite, presque toujours cela tient à un seul homme, de sorte que sublatâ causa iollitur effecius. Parfois, je parcours mes anciennes listes d'Œuvres ouvrières ; la plupart n'ont pas continué, les Directeurs sont morts, se sont découragés, l'Œuvre n'existe plus ou est devenue tout autre chose. D'où cela vient-il ? de l'insuffisance de cette formule : jouer et prier.

Il y a trois causes d'insuccès dans nos Œuvres : les unes sont inhérentes à notre genre de population, on peut les combattre, mais on ne peut les enlever entièrement ; les autres pourraient être sinon supprimées, du moins considérablement amoindries.

Ces causes intrinsèques d'insuccès sont, la légèreté de nos enfants, leur ingratitude, la précocité de leurs mauvais penchants. Un Directeur se heurtera à perpétuité à ces obstacles, ce sont les suites du péché originel ; elles dureront autant que le monde, et c'est précisément pour lutter contre les mauvais penchants de la nature déchue que nos Œuvres sont faites.

Les parents sont un obstacle bien plus considérable, par leur insouciance et surtout leur inintelligence. A quoi sert une Œuvre qui ne donne rien à manger, qui ne nourrit que l'âme, l'âme qui n'existe probablement pas, car ils ne l'ont jamais vue ni dans eux, ni dans leurs enfants? En revanche ce qu'ils voient très bien c'est que l'Œuvre dérange l'ordre de leur maison, l'heure de leurs repas, les parties de plaisir qu'ils voudraient faire, les spectacles auxquels ils voudraient assister. On ne peut trop leur en vouloir ; plus tard quand nous élèverons les enfants et les petits enfants de nos enfants, alors les pères nous seconderont mieux. En attendant nous ne pouvons exiger qu'ils comprennent notre formule, jouer et prier ; il faudrait y ajouter quelque chose de plus.

Le public ne nous comprend pas davantage, et, faut-il l'ajouter ? nos propres confrères pas beaucoup plus. Les premiers sont découragés par de si nombreux insuccès, les seconds par une sorte de reproche tacite que leur font nos Œuvres destinées à suppléer à l'insuffisance de leurs moyens d'action. Nous devons marcher avec et malgré ces obstacles, le bien ne peut se faire sans un peu de peine, il se fait bien mieux quand il y en a beaucoup, l'histoire générale de l'Eglise comme les monographies des Saints le prouvent à chaque page.

Toutes ces causes de non-réussite sont purement relatives, elles découragent les caractères faibles, elles excitent les âmes viriles et les forment aux luttes du bien. Mais il y a encore une autre source d'insuccès bien autrement grave, et personne n'a encore songé à l'enlever, ce qui était pourtant plus facile : nos enfants arrivent trop tard dans nos Œuvres, ils y demeurent trop peu de temps. Venant trop tard, leur foi n'a pas de base, ni dans leur éducation première de la famille, ni dans celle de l'école; le mal est déjà irréparable, tant les premières impressions laissent des traces éternelles. La corruption des mœurs est presque incurable par sa précocité ; rien ne les a préparés aux luttes de la vie, de l'école qui n'a rien prévu, à l'atelier qui achève la perversion de l'esprit et du cœur, et pour tout remède : l'Œuvre pendant quelques heures le dimanche. Il n'y a point de proportion entre

l'attaque et la défense. Des milliers d'ennemis s'acharnent contre une place sans muraille, ou avec des murailles sans épaisseur ; comment ce pauvre enfant résistera-t-il? Faites des divertissements tant que vous voudrez, défiez par votre habileté les plus habiles saltimbanques, vous pourrez attirer les enfants, mais les retenir c'est impossible ; à peine quelques-uns vous resteront- ils et vos Œuvres demeureront insuffisantes pour combattre tant de mal.

Donc il faudrait ajouter quelque chose à nos Œuvres et c'est ce que nous voulions prouver. Les chapitres suivants diront ce qu'est cette chose, qu'on nous pardonne d'aller par gradation.

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