INSUFFISANCE DE L'EDUCATION PAR LES ÉCOLES PRIMAIRES ACTUELLES
Il y a deux sorLes d'écoles primaires en France : l'école communale et l'école libre, la première surveillée par l'État dans sa moralité, son hygiène, ses méthodes, son enseignement, ses règlements ; l'autre absolument libre dans ses allures, sauf un petit nombre de points déterminés par la loi. La liberté de l'enseignement primaire, grande conquête des trente dernières années est donc en fait une liberté dont l'enfant riche peut seul jouir, elle n'existe pas pour le pauvre qui n'a que l'école communale gratuite. On le voit déjà, il y a là une inégalité choquante. C'est la bourse accordée à tous, à condition qu'ils n'en jouiront que dans l'école universitaire.
Ces écoles gratuites sont elles-mêmes de deux sortes : l'école dite Congréganiste, dirigée par des religieux-laïques et l'école dirigée par des séculiers. Il est évident que ces deux sortes d'éducation ont des points de dissemblance très frappante. Il y a bien plus d'habitude de vie chrétienne chez les en-
fants des frères; à l'école ils ont entendu parler du bon Dieu, fréquenté l'Eglise et ses Sacrements ; ils ont suivi les catéchismes et les instructions de la Paroisse, vécu en contact avec les personnes religieuses.
Au contraire, malgré de très honorables exceptions, et j'en connais pour ma part des meilleures, la majorité des instituteurs laïques est fort mauvaise. Beaucoup forment des couches superposées par nos révolutions précédentes. Elles se hâtent toujours de choisir pour le peuple des maîtres ayant sa confiance, et une fois nommés, l'innamovibilité que leur confère la loi les met à l'abri des révocations, si ce n'est dans certains cas de graves scandales ; il faut donc les subir jusqu'à extinction et l'extinction arrive plus lentement que les révolutions nouvelles, de sorte que le mal se perpétue en s'aggravant. Quelle éducation chrétienne, peuvent donner ces laïques ? n'ayant pas la foi ils ne peuvent l'enseigner aux autres ; on s'estime heureux quand ils ne sont qu'indifférents, ce qui est la forme adoucie et présentable de l'impiété ; dans les deux cas nemo dat quod non hahet, et la première éducation de la jeunesse est perdue quand elle n'est pas viciée par un enseignement athée ou déiste. D'ailleurs, les sources du recrutement des laïques sont mauvaises, les écoles normales préparent ou tout au moins laissent se former des maîtres indifférents ou impies, dans un âge où les passions les plus violentes demanderaient le frein le plus solide.
Voilà et sans phrases à effet une faible esquisse du rôle actuel des instituteurs laïques, tout le monde le sait, ou peut s'en assurer facilement. Or, qu'on ne l'oublie pas, ces instituteurs élèvent à peu près la moitié des enfants du peuple, faut-il s'étonner de la corruption quasi irrémédiable des classes populaires.
Mais il y a encore un fait étrange : quoique élevés plus chrétiennement, ne fût-ce qu'à cause du milieu dans lequel ils vivent, l'autre moitié des enfants du peuple enseignée dans les écoles congréganistes, est loin de répondre aux espérances d'un enseignement aussi chrétien. Nous n'en donnerons que des preuves de fait et prises dans leur généralité, sans tenir compte de nombreuses exceptions très honorables. A fruciibus eorum cognosceiis eos... Xon potest arbor hona, nialos fvuctus facere, neque arbor mala bonos fructus facere (Math, vit — 16, 18j, l'arbre était bon en lui-même, comme la vigne plantée par le père de famille : mais fecit labricscas. Qu'est devenu le peuple dans sa grande majorité, depuis 1830 et plus encore depuis 1848 et 1871 ? Le résultat est sous les yeux de tous, la plupart sont indifférents ou impies en religion, socialistes, communards même, en politique. Dans toutes les grandes villes, le peuple est affilié aux sociétés secrètes, il assure la majorité dans toutes les élections aux candidats de l'extrême-gauche, de préférence aux plus avancés, bientôt sans doute aux échappés de Cayemie. Je connais des pays où
il n'y a jamais eu d'instituteur laïque, où presque tous ne se servent de leur instruction que pour voter dans le sens des exécrables journaux qu'ils dévorent. Dans un bourg de 1,800 âmes il y a eu sept enterrements civils dans une seule année. Le mal grandit à vue d'œil, il gagne les populations encore bonnes ; où allons-nous ? est-ce un crime de s'en effrayer et d'en rechercher les causes? nous y sommes tous également intéressés.
Est-ce à dire que l'enseignement congréganiste ait procuré ces résultats ? Qui oserait le penser ? Ce serait une absurdité, une sorte d'impiété de le dire. Il y a eu au siècle dernier des ordres hérétiques, la justice de Dieu les a balayés ; mais aujourd'hui tous sont irréprochables. Pour ma part, j'ai fréquenté un grand nombre de frères de différents ordres, j'en ai connu d'excellents, je n'en ai jamais connu de mauvais. Il doit certainement s'en rencontrer d'indignes, mais dans une proportion bien moindre que dans le collège apostolique, où il y avait un Judas sur douze, ou dans le collège des premiers diacres, qui avait un Nicolas sur sept. D'ailleurs, les instituts rejettent promptement ces scories loin de leur sein, comme les prêtres expédient leurs balayures aux vieux catholiques et ces malheureux ne font qu'un mal limité et passager sans influence sur la masse du peuple. Il y a donc d'autres causes.
On s'est demandé souvent si ces différents ordres se recrutent avec assez de prudence; si l'engage-
ment décennal, avec la dispense qu'il accorde du service militaire, n'est pas le seul objectif de quelques-uns; si l'admission de trop nombreux sujets qui n'ont point fait et ne feront jamais de vœux et n'ont de religieux que l'habit, n'est pas un inconvénient très grave; si le noviciat qui ne dure qu'un an, quand il n'est pas encore abrégé par les besoins du service des écoles, donne une formation sufTisante pour un ministère si difficile ; si ce n'est pas une grave imprudence d'élever des jeunes gens de quinze ans aux fonctions d'instituteurs, alors que leur place devrait être encore sur les bancs. Toutes ces questions préoccupent beaucoup de bons esprits sincèrement dévoués aux Instituts des Frères ; je les retrouve dans de nombreuses correspondances et dans mes souvenirs de nombreuses conversations. On les avait exposées, dit-on, dans des mémoires adressés à la commission des Réguliers au Saint Concile du Vatican. On y ajoutait que les pensionnats toujours plus nombreux et plus florissants, écrémaient tout naturellement les meilleurs sujets et ne laissaient plus que le second choix aux écoles gratuites.
Je n'ai pour ma part aucune qualité pour résoudre ces doutes, je m'aventurerais sur un terrain que je ne connais pas, que je n'ai pas étudié parce que je n'avais aucune raison pour le faire. Si cependant j'osais donner mon opinion, je crois la plupart de ces reproches faux ou exagérés ; mais dans tous les cas ils ne sauraient expliquer la corruption de
la classe ouvrière élevée, aa moins par moitié, par d'aussi bons religieux ; et je ne veux qu'une preuve de leur excellence, c'est la haine dont l'enfer les poursuit. S'ils étaient moins bons, nos ennemis ne les attaqueraient pas avec tant de fureur. La vraie cause de leurs insuccès, peu de temps après la sortie des enfants de leurs écoles, la voici, si je ne me trompe :
Il y a en France une institution, la plus habile des créations de la Révolution, qui perd à jamais tout ce qu'elle touche : l'UNivERsrrÉ. Je ne crois pas qu'on ait jamais rien inventé de plus habile pour la perte assurée des âmes ; c'est elle qui gâte depuis quatre-vingts ans toutes les générations. Elle renferme, sans doute, quelques personnalités infiniment honorables, nous en connaissons tous, et j'en ai bien rencontré pour ma part ; mais loin de neutraliser le mal qu'elle fait, ces hommes respectables aident grandement au contraire à son triomphe en la couvrant de leur honorabilité. L'Université reste forcément une institution mauvaise, contraire à la loi de Dieu, qui a donné à l'Eglise seule le droit d'enseigner ce qui touche à la foi et aux moeurs et d'intervenir directement dans toutes les branches de l'enseignement, pour les surveiller. Fût-elle bonne, par impossible, elle serait condamnable comme remplaçant l'institution divine de la société par une institution purement humaine. Mais en fait elle est toujours indifférente, souvent hostile. Uahilepeut-êire, en instruction, elle ne s'oc-
cupe en aucune façon de l'éducation; elle a remplacé le collège par la caserne, la paternité par l'administration. La sublime mission du père de jeunesse est devenue la fonction salariée du pion. Les catholiques ont fortement réagi contre cette institution et, depuis 1830, toujours sur la brèche à la suite de leurs évêques, ils ont successivement conquis la liberté de l'enseignement primaire, celle de l'enseignement secondaire, enfin tout récemment la liberté de l'enseignement supérieur, liberté pleine d'espérances, nous en avons l'assurance par les résultats obtenus depuis vingt-cinq ans dans les écoles secondaires ecclésiastiques. S'il reste encore de si courageux catholiques fièrement debout au milieu des combats, nous les leur devons bien certainement (1).
(1) Les passages suivants pris au hasard, confirmeront notre sévère jugement sur l'Université. Ils sont de toutes plumes et quelques-unes, certainement, peu catholiques.
« S'il est vrai, comme l'a dit Leibnitz, que l'éducation soit tout l'homme et si vraiment cette éducation possède une telle puissance que ce même philosophe a pu dire : « Donnez-moi l'instruction publique pendant un siècle et je changerai le monde », quelles doivent être les terribles conséquences d'une éducation, d'une instruction publique foncièrement hostile à la religion ? Ces conséquences, la France est menacée d'en mourir, Donoso Cortès le disait :
« Savez-vous pourquoi la Société se meurt? (1) Elle se « meurt parce qu'elle a été empoisonnée; elle se meurt parce
(1) Lettres et discours, p. 63.
Mais tandis que nous nous applaudissons justement de ces glorieuses conquêtes si péniblement arrachées aux serres de la Révolution, l'attention des Catholiques s'est trop détournée de l'enseignement populaire et semble l'avoir complètement oublié. Nous avons cette liberté en droit., c'est vrai, mais nous ne l'avons pas en fait. Je conjure mes bienveillants lecteurs d'examiner sérieusement cette question, nous avons tous besoin de nous y mettre, cette erreur colossale perd la société, il faut enfin ouvrir les yeux, nous y sommes à peine à temps.
« (jue Dieu l'avait faite pour être nourrie de la substance ca- « tliolique, et que des médecins empiriques lai ont donné « pour aliment la substance rationaliste . . . Il n'y a pas de « trolut jpouv la société parce que nous ne voulons ^jas faire « de nos fils des chrétiens . . . parce que l'esprit catholique, « seul esprit de vie, ne vivifie pas tout, ne vivifie pas l'cn- « seignement
« Dans les collèges universitaires, disait M. de Gasparin, l'instruction est païenne et l'éducation nulle. » Le trop fameux Orsini, dans ses mémoires, constate que « les deux « foyers révolutionnaires sont les collèges et les sociétés « secrètes. »
« Si le mal n'est pas irrémédiable, c'est que la vérité et la foi « ont dans notre pays une force vitale et comme une pro- « messe de longévité, qu'il n'est donné ni à quelques hommes
« nia quelques années de détruire Certes l'Université
« ne pouvait faire plus pour éteindre la foi et corrompre les « mœurs. Tous les jours des ouvrages hostilîs à la religion « sont lancés dans le monde studieux. Ils le sont ordinaire- « ment par des professatu-s ou parde plus hauts fonctionnaires « encore.
En effet, chacun peut ouvrir une école primaire, les facilités sont extrêmes, voilà notre droit. Mais l'Université est plus habile que nous : filii hujus sœculi prudentiores filiis Uicis (Luc xvi-8). L'enseignement gratuit lui appartient exclusivement, par le budget des Communes, des Départements et de l'Etat qui ne peuvent s'appliquer qu'aux écoles universitaires ; par le choix et la nomination de pro-
« Que fait l'Université? Elle prend ces ouvrages sous sa « protection, elle les approuve, elle les recommande, elle va a même jusqu'à les imposer, et les convertissant en livres « classiques, elle assure à la fois d'un seul coup la fortune « des auteurs et la subversion des lecteurs. Elle nomme in- « différemment, pour occuper ses chaires, des hommes de « toute religion ou des hommes sans religion. Il y a des pro- « testants pour enseigner l'histoire, il y a des juifs pour ence seigner la philosophie ; il y a des panthéistes pour diri- « ger, pour inspirer l'école même où l'on apprend à ensei- « gner » (l).
« Dans les établissements de l'Etat, ainsi que le disait « M. de Montalembert, le doute contagieux, l'impiété froide « et tenace ne régnent ils pas sur toutes les jeunes âmes qu'il « prétend instruire? Ne sont-elles pas toutes souillées, ou pé- « trifiées, ou glacées?....
Voilà comment sont formées ces générations prêtes à e.xercer toutes les tyrannies, à subir toutes les servitudes dont nous parlions dans nos précédentes études. Certes, les esprits même les moins religieu.K se révoltent contre une institution politique assez osée pour imposer son grossier scepticisme à tout un peuple catholique. Ledru-Rolliii lui-
(1) Mémoire des Evéïiues de la Proviace de Paris.
fesseurs entièrement laissés à son bon plaisir. Le Maire ne nomme pas les employés de TOctroi ou de la police, mais il a le droit de les présenter ; quand il s'agit des instituteurs il n'a pas même ce droit de présentation, l'Etat fait tout par ses agents. En même temps il multiplie les écoles gratuites, car il a bien compris l'esprit de notre époque: nous deve-
mème s'écriait: <•( Y a-t-il une souffrance plus grande pour « l'individu que l'oppression de sa conscience, que la dépor- « tation de ses fils dans des écoles qu'il regarde comme des « lieux de perdition ? Que cette conscription de l'enfance tra- « mée violemment dans un camp ennemi et pour servir à « l'ennemi? »
Et s'en prenant à l'Etat, Lamartine ajoutait : « Y a-t-il rien « de plus hideux et de plus impie sous le soleil qu'un pou- « voir politique qui se place entre Dieu et l'àme de ce peuple, « qui veut administrer à sa convenance, à sa mesure et à « son profit, la pensée, la foi, la vérité, la conscience d'une « nation, et qui affecte, avec l'hypocrisie de la politique, une « foi qui ment dans sa houche et un culte qui grimace à « Dieu? »
« Parce que nous aurons bientôt des Universités catholiques, devons-nous cesser de combattre le mal ?
" Gomme ce grand champion de la cause de la liberté d'enseignement, que nous pouvons ici prendre pour guide, nous avons, nous autres catholiques, fait avec notre conscience et notre Dieu un pacte solennel ; nous nous sommes promis de contribuer pendant toute notre vie et de toutes nos forces, à la ruine de cet enseignement oppressif et corrupteur » (1).
(E-xtraii de l'Univers, 6 Septembre 1875}.
(Ij Parole de Montalembeit.
nons tous des mendiants, notre unique ambition est d'émarger au budget à un titre quelconque. Ce ne sont plus seulement les plus pauvres qui voudront renseignement gratuit, mais les familles ouvrières à leur aise elles-mêmes. Epargner trois francs par mois sur l'éducation de l'enfant, c'est tant de gagné pour la toilette ou le café. De sorte que malgré toutes les lois de liberté, en fait, le peuple presque
M. de Pontmartin, dans la Gcuette de France, raconte son éducation universitaire. Il fait l'éloge de son maitre de pension :
« Mais, ajoute-t-il, il ne pouvait avoir l'œil et l'oreille à tout, « et Dieu sait de quelles lectures, de quelles causeries, de « quelles licences s'agrémentaient nos répétitions de réthori- « que! Que de fois Gicéron fut remplacé par Voltaire et Vir- « gile par Béranger !
« Il veut là, successivement, deux hommes, dont je n'écri-
« rai que les initiales, MM. M et L Le premier
« gangrené de vices, affamé d'argent, vivant d'expédients et « de désordre, jetant en pâture à ses nuits le gain de ses « journées, se vengeait de ses ambitions déçues et de sa mi- « sère envenimée, sur de pauvres adolescents qu'il infectait « de tous les poisons de la littérature athée et de la poésie « erotique.
« L'autre plus sérieux, plus correct, appelé à de plus hautes « destinées puisqu'il est mort membre de l'Institut, mais fils (' d'un conventionnel régicide, aussi révolutionnaire que son « père, panaché de bonapartisme et de libéralisme à outrance, « ancien précepteur du prince qui fut plus tard Napoléon III, « héros futur des journées de juillet, acharné contre Charles X, « contre la noblesse, contre les royalistes et surtout contre « les prêtres, poussait à ces dernières limites ce genre d'édu- " cation classique, fort à la mode alors, d'après lequel Thra-
en entier, fréquente les écoles gratuites, c'est-àdire les écoles universitaires. La liberté ne profite qu'aux enfants riches ou au petit nombre de familles peu aisées qui ne veulent pas de l'éducation de l'Etat. Là est le grand mal sur lequel nous appelons l'attention des Catholiques endormis.
Ce qui fait illusion c'est que la moitié des écoles gratuites sont encore entre les mains des ordres religieux. Les pères de famille encore bons, les meilleures municipalités, le clergé lui-même croient faire merveille en créant une école de frères ou en sauvant celles menacées par l'impiété. Ces efforts sont impuissants. Sans doute, et nous lavons dit au commencement de ce chapitre, on obtiendra quelques résultats moins mauvais, mais à quoi cela sert-il ? Les ordres enseignants ne reprendront
« sybule, Harmodius, Aristogiton, Bi-utus et Gassius auraient « eu encore beaucoup à faire sous le règne des Bourbons et « sous le ministère Villèle.
« Ce qu'il y a peut être de plus cruel et de plus fatal dans « ces leçons d'impiété, de libertinage et de révolte, c'est que « nous nous serions regardés comme des lâches et des traîtres <•< si nous avions signalé au chef de l'institution ou à nos fa- « milles cet horrible abus de confiance. Situation poignante « où Vlionneur, interprète par des consciences de seize ans, « devenait l'ennemi de la vertu, où l'on aurait cru se désho- « norer si on ne s'était pas laissé pervertir !
(Univers, 3 Novembre J87 5).
leur autorité et leur efficacité sur les âmes qu'en s'arrachant à l'Université. Leurs chefs c'est l'Eglise et l'Eglise toute seule, c'est-à-dire le Pape, les Evoques, le Clergé, leurs propres supérieurs. Toute autre autorité laïque, autorité au moins égale et souvent supérieure, ne produira que la stérilité : nous le voyons bien par les résultats. Quelques faits pris au hazard le prouveront davantage.
Les Instituts religieux ont des règles, des Constitutions approuvées par l'Eglise, c'est leur manière d'être Catholiques ; ce ne seraient plus des ordres religieux sans cela, mais de simples sociétés civiles. Malheureusement l'Etat a approuvé ces règles par des décrets. En lui reconnaissant ce droit d'approbation on lui a donné implicitement le droit de correction successive et il ne s'en est pas fait faute. Les inspecteurs ont le droit de visiter ces écoles, de surveiller non seulement leur hygiène et leur moralité, ce qui regarderait exclusivement le père de famille, mais leurs méthodes, leur enseignement, leur progrès, ce qui les jette toutes dans le même moule et leur enlève toute indépendance, toute spontanéité. Quand la révolution nomme ces inspecteurs primaires, il n'y a pas d'avanies qu'ils ne fassent subir à ces pauvres instituteurs (1). Ils les
(1) Pendant plus de deux ans, Marseille et toute la France ont retenti des exploits d'une Demoiselle Loysillon qui avait accablé les pauvres sœurs des plus grossières injures pendant sa tournée d'inspection; les catholiques n'ont jamais pu obtenir réparation complète.
réprimandent devant leurs élèves, blâment leurs méthodes et les résultats obtenus, même quand les succès sont éclatants aux yeux de tous. L'enseignement qui n"est que l'accessoire dans l'éducation, devient forcément le point principal. Jamais l'Université ne demandera un concours de piété, de moralité, de principes de foi, d'instruction religieuse, mais elle fera des concours de calligraphie, d'orthographe ou de calcul. L'instituteur soigne donc forcément ces points principaux, les autres ne sont qu'accessoires, personne ne lui en demandera compte. J'ai vu en 1871, des inspecteurs défendre d'aller à la messe à certains jours de dévotion, comme la Saint Nicolas, patron des enfants, la Saint Joseph, l'Immaculée Conception. Pourtant la règle primitive prescrivait la messe quotidienne et un décret du premier Empire ayant force de loi avait approuvé cette règle. Les curés se plaignaient à l'unisson de l'inexactitude des confessions, de l'inexactitude au catéchisme, et ils avaient tort; que pouvaient de pauvres instituteurs en face de toute sorte de menaces quand l'Inspecteur trouvait les bancs dégarnis parce que les enfants étaient à l'Eglise? Peu à peu l'habitude se prend, l'esprit universitaire se répand sur tout, et les enfants peu habitués à voir leur Curé qui ne parait presque jamais, oublient son autorité pour ne respecter que l'autorité civile. Le concours avec les écoles laïques devient la préoccupation principale : il faut faire mieux qu'elles, car on leur pardonne d'avance
leurs défaites assurées, les frères seraient honnis si une seule fois ils faisaient moins bien.
Souvent l'Université impose des règles odieuses, je n'en citerai qu'un exemple. Autrefois, un supérieur pouvait changer à son gré un Directeur d'école qui lui donnait des sujets de mécontentements. Sa conscience seule lui dictait ces déplacements, souvent sous de simples soupçons fondés, avant que le mal se fût produit. On a commencé par restreindre ce droit si naturel en imposant le brevet que les frères n'eussent jamais dû accepter, car à cette époque on ne pouvait se passer d'eux et l'opinion les eût soutenus. Le supérieur ne peut donc choisir ses sujets que parmi les brevetés. On ne s'est pas arrêté à cette limite. Une loi édictée, dans les dernières années de l'Empire défend de changer le titulaire d'une école sans la permission du Préfet. On conçoit qu'un instituteur laïque ne puisse voir sa carrière brisée par le simple caprice d'un inspecteur. Mais cette assimilation des religieux aux laïques est odieuse. Voilà le supérieur obligé de donner ses motifs au Préfet, de soulever des voiles qu'il faudrait rendre au contraire plus épais; ces révélations toujours pénibles, sont souvent impossibles. Se figure-t-on un pauvre supérieur allant faire sa confession à tel ou tel préfet du 4 Septembre, car enfin il faut bien donner une raison au Préfet pour le faire consentir à ce changement devenu nécessaire. Et cependant les Instituts enseignants ont tout accepté.
Une autre conséquence forcée de cet état de choses, c'est qu'à mesure que croît l'influence universitaire, décroît l'influence du clergé. Il y a souvent peu d'union avec les prêtres, souvent conflit. Leur autorité s'exerce bien moins facilement que dans l'école libre, même laïque, l'enfant à son aise peut choisir son école, le maître absolument indépendant, sauf un petit nombre de cas prévus par la loi, peut conduire tout le jour ses élèves à l'Eglise, si cela lui plaît, il ne relève que des parents, ce qui est le droit de nature ; il n'aura à tenir compte que de leur volonté ; si cela ne leur plaît pas, ils changeront d'école. L'enfant pauvre doit passer sous les fourches caudines de l'Université, suivre ses volontés, ses caprices, ses règles, ses méthodes, parce qu'il est pauvre ou que ses parents veulent épargner deux sous par jour. Il y a là une inégalité révoltante. Décidément Vègalité de la Révolution est la plus dure des tyrannies, et sa liberté une immense flouerie.
Quand cette surveillance de l'Etat n'est pas odieuse, et souvent, j'en conviens, elle y met les formes, car j'ai connu d'excellents inspecteurs, elle est toujours crispante. Pendant quatorze ans j'ai été Délégué cantonnai. A cette époque les écoles recevaient la visite : 1° de l'Inspecteur primaire ; 2° du Délégué cantonnai ; 3° du Maire ou de son délégué ; 4° du Curé de la paroisse, ce qui faisait plusieurs curés, quand l'école desservait plusieurs paroisses ; 5" du Supérieur majeur, sans compter
les visites possibles des autorités Civiles, Judiciaires ou Académiques qui avaient ce droit. Les frères ne savaient à qui tenir.
Les règlements si sévères pour l'instituteur favorisaient en revanche ses élèves. C'est l'esprit de notre législation fort préoccupée de l'abus de la puissance paternelle et très peu de l'insubordination bien plus fréquente des enfants. Un instituteur ne peut renvoyer un enfant sans la permission de l'autorité académique. On ne peut frapper à chaque instant à cette porte et l'autorité du maître en esl fort amoindrie, on le conçoit.
De toutes ces considérations et de mille autres que nous pourrions faire il en résulte cette triste vérité que sous les étreintes de l'Université il y a encore des écoles dirigées par des religieux, mais il n'y a plus d'écoles religieuses. Quelques saints frères par leurs qualités personnelles pourront neutraliser ces abus, ils ne pourront les extirper dans leur ensemble. D'où la vérité que nous annoncions en tête de ce chapitre : l'insiifflsatice des écoles primaires actuelles }wur former les enfants du peuple à la vertu.
Le seul remède à tant de maux serait la liberté. Liberté ! mot magique qui n'a jamais donné que l'esclavage aux Catholiques depuis la Réforme du dix-septième siècle. Ils doivent la conquérir à tout prix et ne pas s'endormir sur les lauriers conquis dans l'enseignement secondaire et supérieur. Quand le peuple n'aurait pas comme les classes élevées un
droit strict à la liberté, ce serait encore l'intérêt des classes élevées de l'arracher à la Révolution incarnée dans rUniversité.
Le moyen le plus simple et le plus pratique c'est d'obtenir les bons de bourse. Les Municipalités devraient avoir le droit, comme elles en ont le devoir, de convertir leur écrasant budget de l'Instruction primaire en bons d'écoles qui se donneraient aux nécessiteux. Quelle économie pour les communes ! quelle criante injustice supprimée en rendant impossible l'indélicatesse des familles qui se déchargent si volontiers des devoirs sacrés de la paternité sur le budget ! Quelle dignité plus grande donnée à l'ouvrier ! Avec ces bons le père fera élever ses enfants où bon lui semblera, à son gré, selon ses préférences ou ses convictions. Plus d'école communale, partant plus d'école universitaire ; concurrence, émulation entre les maîtres qui ne seront plus parqués dans des routines infranchissables. Le public ne saurait plus qui paie ou qui ne paie pas, ce qui respecterait la pudeur du pauvre. Les frères n'y perdraient pas un élève, bien au contraire, tout permet de le prévoir, ils en auraient plus qu'ils ne pourraient en recevoir, parce que personne ne les égale en habileté dans l'enseignement. Leurs pensionnats ne souffrent aucune comparaison, et il en serait de même de leurs écoles populaires; et leur traitement en serait augmenlé d'autant, ce qui n'est pas à dédaigner avec des gouvernements qui les laissent dans une gêne voisine
de l'indigence. La discipline et la moralité des enfants seraient mieux sauvegardées par cette indépendance de l'instituteur. Dans notre maison nous chassons impitoyablement, pour des fautes d'immoralité qui feraient sourire, par exemple pour aller nager sans voiles à la mer, ce que défendent les arrêtés municipaux et ce qui laisse la police absolument indifïérente.
On a fait souvent une objection foncière à ce projet, mais elle est puérile. La règle des frères leur défend de recevoir aucune rétribution de leurs élèves, ils ne pourraient donc recevoir des élèves payants dans ces écoles libres. C'est une illusion ; depuis longtemps ils font payer leurs pensionnaires et mêmes leurs externes qui ne leur coûtent rien. Une décision de leur chapitre modifierait cette règle comme ils en ont modifié tant d'autres, et dans tous les cas on s'adresserait au Pape qui peut tout, et qui consacrerait cette modification.
La liberté de l'enseignement primaire pour le peuple, voilà le but que doivent poursuivre les Catholiques, c'est le seul moyen d'arracher les Instituts religieux et leurs élèves aux serres de l'Université, de les rendre à l'Eglise, de combattre efficacement l'impiété et l'immoralité. L'Université ne vit que de monopole, la concurrence la tuera, elle ignore absolument ce que c'est que la vie de l'âme ; donc, il faut lui faire concurrence.
Cependant, ne nous faisons pas d'illusions, nous n'avons aucun moyen pour arriver immédiatement
à ce résultat. L'Université se cramponne aux branches. Il faut vingt-cinq ans pour lui arracher la moindre conquête ; il ne faut pas, en attendant ce succès problématique, nous endormir et laisser grandir le mal. Il faut que les Catholiques fondent à leurs frais des écoles catholiques libres ; il en paieront les loyers, les instituteurs et les frais généraux et rentreront dans une très petite partie de leurs débours par les rétributions scolaires de ceux qui pourront payer. Les Irlandais, bien plus pauvres que nous, nous ont donné pendant 300 ans un admirable exemple. Obligés de payer par l'impôt un clergé protestant sans ouailles et largement rétribué, ils ont encore prélevé sur leur indigence le traitement de leur clergé à eux, et sauvé leur foi. Pourquoi ne ferions-nous pas de même? Ce sera le commencement de la régénération de notre France. La routine et les préjugés nous tuent. On croit avoir fait merveille en fondant une école de frères en concurrence avec une laïque ; on croit tout gagner en la faisant ensuite adopter par la ville, ce qui la rendra gratuite et accessible à tous. Voilà l'erreur. Faites-la libre, laissez-la libre, libre de rUniversité, mais soumise à l'Eglise, à ses pasteurs, à ces laïques pieux qui surveilleront l'heureux emploi de leurs fonds. Si cette méthode se propageait, le peuple suivrait bientôt, en dix ans, les exemples de régénération que donnent les classes aisées.