‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesseChapitre 22 sur 36 · COMMENT DEVRAIT SE DONNER L'EDUCATION POPULAIRE · texte numérisé non relu

COMMENT DEVRAIT SE DONNER L'EDUCATION POPULAIRE

Une des plus graves erreurs de notre temps fait consister toute l'éducation en une seule chose : VInstruciion. Les parents et les patrons n'en demandent pas plus; c'est l'erreur capitale de l'Université, erreur fatale, car elle a conscience qu'elle ne peut donner davantage. L'Eglise seule savait joindre l'éducation à l'instruction; ou, pour parler plus exactement, l'éducation renferme l'instruction qui n'en est qu'une partie, tandis que l'instruction seule n'est pas du tout l'éducation.

L'éducation comprend cinq choses principales et deux accessoires toutes indispensables quoique à des degrés différents : la Foi, c'est la base ; la Piété, c'est le fruit de la Foi et sa forme concrète ; les bonnes mœurs reposent sur la Foi et la Piété et en sont la conséquence, car elles sont impossibles sans ces deux vertus; la discipline, qui prévoit les fautes, éloigne les dangers et rend faciles les autres vertus ; enfin le travail ou l'instruction, puisqu'on ne peut s'instruire sans travailler. Ces cinq choses, pour abréger, peuvent se réduire à trois, résumées en ces mots : Pieias, Virtiis, Labor.

Les deux choses accessoires, quoique fort importantes, sont : la politesse des manières, si oubliée de notre démocratie et tant négligée dans nos écoles modernes, et la santé du corps. Mais dans les externats ce dernier point regarde plus spécialement les parents, le maître en est rarement chargé.

Nous ne reviendrons pas sur cliacun des moyens d'une bonne éducation, nous en avons déjà parlé dans le cours de cet ouvrage, nous y reviendrons dans des chapitres spéciaux. Constatons seulement, et c'est le but de ce court chapitre, que toutes ces choses manquent à peu près également dans les écoles populaires, excepté rinstruction, et encore souvent n'est-elle pas à la portée de tous.

La Foi a presque disparu du peuple ; il fait encore en général sa première comnmnion, puis tout est lini. Et encore quelle première communion ! Les catéchistes sont obligés de se contenter d'une instruction absolument insuffisante ; s'ils renvoyaient tous les ignorants, il n'en resterait presque plus; ce seraient d'outrageuses scènes à subir des parents ; les enfants ne reviendraient plus l'année suivante et la première communion ne se ferait jamais. Le rôle du confesseur n'est pas plus heureux. De mauvaises habitudes d'une précocité effrayante dévorent ces enfants, ils se sont gâtés les uns les autres dès leurs premières années. Un vénérable chanoine qui a laissé un grand nom dans une Œuvre, M. Tridon, me disait

quun enfant de sept ans, quand on lui avait appris le mal et qu'on avait excité ses passions, était mille fois plus difficile à corriger qu'un adulte, parce qu'il a moins de foi et de raison. Je n'en ai fait que trop souvent l'expérience : un seul enfant suffît à corrompre toute une classe. Le confesseur est donc obligé de se contenter d'une matière douteuse, de se fier aux efforts et aux promesses des derniers jours, de les supposer sincères, et dès le lendemain de la première communion a lieu une réaction presque instantanée et violente qui arrache peut-être pour jamais ces pauvres enfants à la vertu.

C'est affreux, et malheureusement mes confrères ne me démentiront pas : l'éducation a manqué à ces petits êtres; on en aura fait des mathématiciens et des calligraphes, />e^/eru;?z^ ^anem et noix erai qui frayigeret, eis (Thre. iv 4). Non in solo pane vivii homo (Math, iv 4). Plus d'offices, plus de prière, plus de confession, plus de Pâques ; dans les écoles communales laïques il n'en est plus question, beaucoup s'en dispensent dans les écoles congréganistes, je le sais de visu. Je connais une école de charité où les enfants demeurent jusqu'à quatorze ans. A leur sortie on les comble encore de bienfaits pendant deux ans, à condition qu'ils fréquenteront une des Œuvres de Jeunesse de leur ville. A peine quelques-uns ont-ils persévéré dans une longue suite d'années. Tous sont plus ou moins impies, tous, surtout, précoces petits libertins. Je

connais des prêtres qui demandent aux enfants avant leur confession générale où ils ont été élevés ; selon la réponse ils savent par avance toute la confession. J'ai voulu compter moi-même, dans une école où j'avais la facilité de le faire, combien d'élèves allaient le dimanche à la messe avec leurs maîtres. Il y en avait à peine cinquante sur trois cents, et c'étaient les plus jeunes. Une école m'avait demandé une messe le dimanche pour ses élèves que la paroisse ne pouvait admettre faute de place. Les premiers dimanches notre chapelle était trop petite ; l'été suivant ils n'osèrent plus venir, ils avaient à peine vingt enfants. On ne saurait en accuser les maîtres, que pouvaient-ils faire que gémir ? il n'y avait de sanction possible que quelques légères pénitences devenues illusoires avec un si grand nombre de délinquants. Dans une école libre chrétienne on en aurait chassé dix, vingt, s'il l'eût fallu, et les parents se seraient réveillés de leur indilïérence. Mais quel instituteur communal oserait employer de pareils moyens ? Ils ne sont pas maîtres de le faire et la concurrence de l'école laïque épouvante ; ils recevraient tous ces enfants. Un de mes confrères après une enquête minutieuse auprès de quelques élèves eux-mêmes, découvrit que cinq à peine avaient fait leurs Pâques dans une classe de quarante grands jeunes gens; et le maître, d'ailleurs excellent, confirmait implicitement ce triste fait en avouant que malgré ses efforts les

plus sincères il ignorait combien à Pâques suivaient ses avis.

En revanche, l'immoralité déborde, les élèves renvoyés des classes à quatre heures et demie ont de longues soirées d'oisiveté pendant l'hiver; ils ont les rivières, la mer et les campagnes pendant l'été. A des heures déterminées les rivages sont encombrés d'enfants des écoles communales dans de honteuses nudités, qui les déshabituent de la modestie et supposent les plus tristes écarts Cl).

(1) Un j^u^nal italien, grand partisan de l'Italie régénérée, dit La Voce deUa Verità, trace, dans un accès de sincérité, le tableau sui%ant de la jeunesse italienne, espoir de la patrie. Mais il faut en convenir, ce portrait de main de maître n'est pas celui de la jeunesse italienne seulement ! c'est le portrait achevé du gamin de toutes nos grandes villes, j'y reconnais tous les traits du gamin de certains quartiers de Marseille, en particulier, sauf le vol et la police correctionnelle où tous n'arrivent pas, quoique beaucoup s'en approchent de très près, et le couteau, spécialité des mœurs italiennes, encore ihconnu dans nos pays, grâce à Dieu.

« Ces jeunes garçons à six ans fument la pipe comme des loups de mer, à huit ans boivent la chopine, à dix ans forment des associations de petits malfaiteurs et jouent du couteau avec une aisance merveilleuse, à douze ans ils ont les plus mauvaises mœurs et fréquentent les plus mauvais lieux.

« L'école et l'atelier sont pour eux un mythe. Ce$ espérances de la patrie se livrent avec succès l'hiver à l'exercice du patinage, l'été à celui de la natation, dans le costume adamique, moins la feuille, sous les yeux de la foule, à la barbe des gardiens municipaux.

Gomment l'empêcher ? Les maîtres ne le savent peut-être pas eux-mêmes, et c'est, en effet, le propre des laïques de ne pas savoir le deviner. J'ai connu des externats dirigés par des prêtres réguliers où une sévère surveillance poursuivait les élèves au dehors ; sans doute cela dépend plus de l'habileté du maître que de son caractère. Mais les prêtres savent mieux où il faut regarder, ils ont

« Ce sont là les prémices d'une génération singulièrement avancée.

« Si le dimanche on va faire une promenade hors des murs, on rencontre des troupes de gamins qui montrent pour le portemonnaie le goût le plus prononcé, et dont le langage ferait rougir un sapeur.

« A mesure qu'ils grandissent, que deviennent ces petits malheureux? Des marchands d'allumettes ambulants, des voleurs champêtres ou des mendiants imposteurs ; puis, après quelques mois de cette vie et un certain nombre de visites à la prison correctionnelle, ils finissent par obtenir un poste gratuit dans les institutions pénales de l'Etat. Quelles belles espérances, n'est-il pas vrai"?

a Ces mœurs épouvantables se propagent d'une façon alarmante. Il y a peu de jours, l'autorité judiciaire a découvert, à Florence, une association de malfaiteurs dont le chef avait quatorze ans et les autres membres de neuf à douze. Ces espoirs de la patrie avaient un règlement et des Statuts, et ils furent reconnus auteurs dune centaine de vols.

« A Rome, à Milan, à Turin, à Gênes, les journaux ne parlent que de vols, d'assassinats, de rixes, etc., le tout commis par les esjiérances de la patrie. »

Ainsi parle un journal qui a beaucoup contribué à régénérer l'Italie.

Texpérience des âmes des jeunes gens, un laïque ne peut l'avoir et j'ajouterai même, ne doit pas l'avoir; de jeunes professeurs, surtout, ne peuvent sans grand danger connaître toutes ces infamies, et ne les soupçonnant pas, le mal se fait impunément.

Le beau idéal de l'éducation, même si nous obtenions enfin la liberté, n'est donc pas l'éducation actuelle. Il faut, pour les enfants pauvres, l'éducation primaire donnée par les prêtres, comme ils donnent déjà l'éducation secondaire et supérieure aux enfants riches.

Voilà ce que nous croyons le beau idéal de l'éducation, le moyen efficace entre tous pour rendre la foi et les mœurs à la classe ouvrière. Prêtres du bon Dieu, convenez-en une fois, la paroisse ne peut plus atteindre ce but toute seule. Vous vous plaignez du peu de résultat de l'école primaire, les enfants, quand ils en sont sortis, ne vous reviennent plus, les Œuvres font persévérer davantage, mais elles ne préservent qu'un petit nombre d'enfants ; il faut donc se résigner à tout perdre ou à chercher des moyens nouveaux. Ces moyens nouveaux sont anciens, les siècles précédents nous les avaient indiqués. Il faut, à l'exemple de saint Joseph Callassanct, donner nous-mêmes l'éducation aux enfants du peuple.-Le plus grand nombre ne le voudra pas, ou ne le pourra pas ; mais tant le pourraient facilement qui n'y ont jamais songé ! Il faut s'emparer de cette idée, mettre la main à

l'œuvre; que les prêtres se fassent instituteurs d'après la méthode que nous avons indiquée dans ce livre, c'est-à-dire avec des aides laïques, eux prêtres restant à la tête et donnant l'impulsion ; il y a du travail pour tous, puisqu'il s'agit de convertir, ou plutôt d'empêcher la perversion de tant de millions d'âmes.

On comprendra mieux maintenant l'enchaînement de notre thèse : il faut tuer l'école laïque ou la forcer à se transformer, — L'école congréganiste vaut beaucoup mieux, mais sa dépendance de l'Université neutralise ses efforts. — Il faut travailler à son émancipation par les bons d'école. — En attendant, provoquer la création des écoles libres subventionnées par la charité des catholiques et par une légère rétribution scolaire. — Le beau idéal, c'est l'école primaire sacerdotale, selon le plan de saint Joseph Gallasanct, approuvé par tant de papes sous le nom d'écoles pies (1).

(1) Paul V, 1614. —Grégoire XV, 1621. — Urbain VIII, 1629

— Innocent X, 1646. — Alexandre VII, 1656. — Clément IX, 1669. — Clément X, 1670. — Innocent XI, 1684. — Alexandre VIII, 1690. — Innocent XII, 1696. — Clément XI, 1720, Benoit XIII, 1727. — Clément XII, 1730.— Benoit XIV, 1744.

— Clément XIII, 1759.

Chacun de ces quinze Papes a fait plusieurs Constitutions en faveur de cet ordre si utile, en tout trente-huit; nous n'avons cité que la première constitution de chacun d'eux, par ordre de date.

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