‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesseChapitre 23 sur 36 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

DES CAUSES PROCHAINES QUI NOUS FIRENT FONDER UNE ÉCOLE DANS NOTRE ŒUVRE

Je rentre davantage dans mon sujet en m'adressant désormais à mes vénérés confrères les Directeurs d'Œuvres de jeunesse ouvrière. J'ai soutenu des principes que je crois vrais, dans les chapitres précédents; mais ma parole n'a pas assez d'autorité, ni surtout assez de retentissement pour produire beaucoup d'effet en dehors de nos Œuvres. Leurs directeurs, au contraire, me liront, je l'espère, et je conserve la douce confiance que quelques-uns d'entr'eux vont essayer de fonder des écoles dans leurs Œuvres, ce sera le salut et la perfection de leurs maisons.

Il ne faut pas que mes lecteurs s'imaginent que j'ai commencé par faire toutes ces réflexions avant d'agir; je n'y avais jamais songé. Une lettre qui m'est adressée par hasard me fit commencer cette Œuvre dont je n'avais pas eu un seul moment l'idée. Depuis, j'ai fait d'innombrables sottises, j'ai cherché à en profiter de mon mieux, les tâtonnements m'ont mis peu à peu sur la voie; on m'a beaucoup poussé, j'ai d'abord résisté, puis cédé peu à

■- 2U — peu: voilà tout mon génie. On a pu s'en apercevoir, ce livre est un livre de faits, d'expérience, mais non de théorie. J'assiste fréquemment à des discussions de principes dans des réunions diverses, je comprends rarement de quoi il s'agit. Mais je sais que la divine Providence conduit les actes libres des hommes à son but; le mieux c'est de la suivre avec docilité, fort en aveugle, sans idées préconçues, sur d'arriver au terme qu'Elle a fixé de toute éternité, et qui est rarement celui que nous avions prévu. Qae mîs confrères me le pardonnent ; j'ai toujours eu la plus grande admiration pour la mâchoire d'âne de Sim^oa, qui tua mille Philistins (Jud. XV. 15). Je n'ai jamais rencontré une plus belle leçon pour l'orgueil humain; M. de Bismarck aurait bien besoin de méditer devant cette mâchoire ; mais quel encouragement pour les pauvres directeurs, dont Dieu se sert non pour tuer, mais pour arracher tant d'enfants à la malice de l'enfer.

J'éprouve le besoin de répéter souvent ces choses afm d'expliquer comment j'en suis arrivé à prôner malgré moi cette nouvelle institution dans nos Œuvres. Ce ne sont pas mes idées préconçues et méditées dans mon cabinet, que je prêche ; c'est tout simplement le récit de ce qui m'est arrivé successivement et de ce qui peut par conséquent arriver aux autres.

J'avais donc fondé notre Œuvre en 1846 à ma sortie du séminaire, n'étant que diacre, parce que

la paroisse ne|[suffisait plus à conserver les jeunes ouvriers. A vrai dire, je n'en savais rien du tout; mais on le disait; voilà la cause de notre premier établissement à la Loubière. Raconter mes insuccès serait impossible et d'ailleurs je rougis de tant parler de moi. Pourtant, je ne puis raconter les insuccès du voisin, je ne les connais pas et il se fâcherait si je les connaissais ; je dirai seulement que parmi les milliers d'ouvriers de tout âge qui fréquentaient la Loubière aux jours de grandes fêtes civiles, je m'étais taillé un catéchisme de première communion et un autre de persévérance, qui comptèrent en seize mois près de cinq cents enfants. J'avais alors la force et Tardeur de la jeunesse, j'étais sur de la réussite ; qu'on me dispense de raconter les miracles d'activité que je déployais. Conclusion : le dimanche qui suivit la première communion, fin mai 1847, sur quatre-vingt-dixneuf qui venaient de la faire, il ne m'en resta pas dix, et sur les cinq cents qui avaient fréquenté les deux catéchismes, je n'en retrouvai que trentedeux pour recommencer l'Œuvre le 1" novembre suivant, quatre mois après. Pourtant je les avais prêches, catéchisés, confessés, fait jouer, nourris fréquemment et surtout abreuvés dans de larges proportions; j'avais absolument échoué, il manquait donc quelque chose ; quoi ? je ne le savais pas encore. Je m'en prenais aux inconcevables persécutions qui ne nous abandonnèrent jamais plus, mais c'était une erreur, les persécutions ont

fortifié notre Œuvre, nous leur devons les succès venus plus tard.

Je recommence, et cette fois-ci définitivement, le 1" novembre 1847. Dans les dix premières années nous inscrivons 2506 enfants de tout âge, mais surtout des plus jeunes. Rien n'est brutal comme une statistique. Ces enfants venaient en foule, nos confrères annonçaient la création de notre maison du haut de la chaire, ils nous les amenaient par bandes de cinquante et cent à la fois. Ces troupeaux se précipitaient dans la cour, criant, jouant, se battant, blasphémant. Au bout d'une heure ou deux ils voulaient sortir, qu'on le leur permit, ou qu'on le leur refusât ; ils ne venaient plus le dimanche suivant. 1408 ne vinrent ainsi qu'une seule fois; les autres 1098, moins de la moitié, prolongèrent leur séjour pendant un temps qui varia de deux dimanches à dix années ; l'immense majorité ne restait que quelques mois. Il est vrai que tous les genres de pression étaient employés pour les faire sortir ; Dieu le permettait pour différentes causes que j'ai bien comprises depuis, mais qu'alors j'ignorais complètement. La Providence veut que le flambeau de la foi brille successivement sur tous les hommes; ils peuvent ainsi s'éclairer à sa lumière, aucun ne peut accuser la justice de Dieu de la lui avoir cachée. Si les 420 enfants venus la première année nous étaient tous restés, rŒu\Te eût été close pour tous les autres, nous n'aurions jamais pu en recevoir un de plus, si ce n'est après les

décès ou les mariages ; tandis que Dieu en a appelé successiv.ement plus de liuit mille : au 31 janvier 1876 nos registres d'inscriptions ont reçu 8769 noms. Pendant les quinze premières années il en est venu en moyenne 268 par an et nous n'avons jamais pu en réunir 200 à la fois. Dans les treize années suivantes, la moyenne des inscriptions a fort diminué, elle n'a été que de 225 par an, mais nous sommes toujours plus de 300 réunis à la fois chaque dimanche. Le résultat est donc dans cette deuxième période : diminution dans les inscriptions, augmentation dans la persévérance et la stabilité. Nous attribuons cette diminution au grand nombre d'Œuvres semblables fondées à Marseille dans ces dernières années, et cette augmentation aux fruits bénis de notre école. Dans ces trente aimées, les uns ont persévéré, les autres ne l'ont pas voulu ou ne l'ont pas pu. Dieu leur en demandera compte à son jugement, ainsi qu'à ceux qui ont empêché la sanctification de ces âmes ; mais sa justice est inattaquable. M. Allemand disait que l'Œuvre est une vocation, tous n'y sont pas également appelés : que cette maxime est vraie ! D'ailleurs, notre esprit n'eût pu s'établir au milieu de pareilles foules, nous étions débordés; nous avons pu façonner plus facilement ceux qui nous sont restés fidèles, leur apprendre la connaissance et l'amour du bon Dieu; ce sont aujourd'hui nos meilleurs sujets, ce que nous appelons le noyau, autour duquel se forment successivement les nou-

velles générations. Je plains sincèrement les Œuvres qui commencent avec le grand nombre, elles ne feront rien de bon et après quelques années elles seront moins nombreuses que si elles avaient commencé avec une vingtaine d'enfants, tout au plus- Le plus, ordinairement, produit le moins, et le moins, au contraire, produit le plus dans nos Œuvres.

Au bout de dix-sept ans de peines, de luttes, de douleurs de toute sorte, nous aurions inscrit 4698 nouveaux : 250 à peine fréquentaient exactement notre Œuvre et ses exercices. Qu'on juge de nos douleurs I Plusieurs, sans doute, s'étaient mariés, d'autres avaient changé de pays ou demeuraient dans des quartiers trop éloignés; il y en avait beaucoup de morts, quelques-uns pris par le service militaire, l'immense majorité avait dû céder à de violentes pressions exercées au dehors : on ne peut demander aux enfants un courage héroïque et nous ne faisions rien pour exciter leur résistance ; mais cependant le chiffre brutal était trop clair, 250 seulement figuraient le dimanche sur les contrôles ; c'était un résultat au moins insuffisant, pour ne pas dire déplorable.

Je le sais, et mieux que personne, entre autres fonctions excentriques, ayant été président d'une société de statistique ; ces statistiques ne prouvent rien d'une manière absolue. Plus une Œuvre vieillit, plus le chiffre des inscrits augmente, sans que celui des présents augmente pour cela. Notre mai-

son a été bâtie pour 300 enfants et elle en a toujours près de 400 qui s'étouffent littéralement à certains jours. Plusieurs assistent aux offices dans le corridor de la chapelle ; aux jours de grandes fêtes, c'est une gêne inconcevable. On pourrait faire un autre genre de statistique plus consolant en supputant le nombre de fervents chrétiens que nous avons disséminés dans tout Marseille et qui peuplent aujourd'hui toutes ses bonnes Œuvres.

Malgré cela, je l'avoue, la plus profonde tristesse s'empara de moi. Je n'avais donc pas trouvé le moyen de faire persévérer mes enfants, puisque la majorité se faisait inscrire pour ne plus reparaître. Ceux qui demeuraient plus longtemps ne restaient pas assez pour pouvoir leur faire grand bien en quelques mois seulement. L'Œuvre ne remplissait son but, former les enfants à la piété, que pour une infime minorité. •

Cependant je voyais les autres Œuvres chanter victoire, les colonnes des revues racontaient leurs exploits; ah! que je comprenais les douleurs de M. Allemand persévérant pendant 37 ans en face des mêmes obstacles que je rencontrais. Il est vrai que le nécrologe des Œuvres était plus grand que le registre de leurs naissances. La plupart mortnées ne vivaient (jue peu de mois,plusieui's à peine quelques années. Autour de nous, dans notre quartier, on avait fondé successivement au moins cinq Œuvres; aucune n'avait bien réussi; les Directeurs

se plaignaient comme moi ; leur correspondance témoigne de ces découragements. Un Aumônier d'un collège catholique de 500 élèves m'avouait en pleurant que deux ou trois à peine venaient encore se confesser à lui, l'année après leur sortie, et j'ai peu connu de prêtres aussi savants et aussi pieux que lui. Tandis que nous vivions encore après dixsept ans, nous avions déjà vu passer et crouler quatre gouvernements sur la France ; nous réunissions chaque dimanche 250 jeunes gens et plusieurs aussi bons que ce que nous pouvions le désirer. C'était un résultat, mais nous l'aurions voulu plus complet ; que faire pour l'obtenir ?

Je ne l'eusse jamais trouvé, sans doute, et j'eusse végété pendant de longues années encore au milieu de cette population flottante, quand la Providence elle-même nous indiqua l'heureuse solution qui devait transformer notre Œuvre et lui donner une longue prospérité.

Notre petite communauté commençait à croître, nous avions deux prêtres, un diacre et quelques laïques, sept en tout. M"' Cruice, notre Evêque, trouvait notre Œuvre insufïisante pour leur zèle, il eût voulu de nouvelles fondations. Nous ne savions à quoi nous déterminer, surtout avec les dettes que nous avaient imposées l'achat et les constructions de notre local.

Les écoles communales avec leurs vingt mille élèves, étaient notre principale source de recrutement. Nous leur offrions des avantages inconceva-

blés : nous enlevions leurs enfants de la rue le dimanche, le jeudi et pendant toutes les soirées des jours ouvriers. Jamais nous ne dérangions leurs classes, pas même une minute. Mais tantôt un maître permettait à ses enfants de venir chez nous, pendant qu'un autre le défendait. C'était la cause principale du peu de persévérance de nos nouveaux. Peu de mois après et souvent le mois suivant, ce maître tolérant ne l'était plus, mais l'autre le devenait ; souvent dans la même école une classe obtenait la permission refusée obstinément dans l'autre classe. Dès le jour de ma première messe, j'avais eu la consolation de voir quatre-vingts enfants d'une école à la sainte table, mais pas un seul de celle qui nous avait fourni jusque-là le plus de sujets. C'était un va et vient continuel qui empêchait toute fixité, toute continuité de soins. Dire nos désolations pendant ces dix-sept années serait impossible. Nous avions usé toutes les autorités, tous les moyens, rien ne nous réussissait et l'Œuvre dépérissait en ce sens qu'elle n'augmentait pas. Dans une des dernières semaines de juillet 1864, tous les enfants d'une école, notre plus proche voisine, avaient été forcés de s'en aller de notre maison. Eux et leurs parents étaient fort disposés à la résistance. L'autorité universitaire nous offrait son appui, nous ne pouvions l'accepter, entrer dans cette voie de conflits, y faire entrer surtout nos enfants. Nous étions bien embarrassés.

A ce moment, le vénérable Curé d'une paroisse

nouvellement établie presque à notre porte et mon ancien condisciple de collège, voulut nous charger de sa maîtrise composée d'une vingtaine d'élèves. J'hésitais beaucoup, cela ne rentrait pas dans notre plan primitif, et pouvait changer l'esprit de notre Œuvre. Qui sait si mes plus grands accepteraient sans répugnance cette innovation, car j'ai toujours eu la plus grande déférence pour leurs désirs raisonnables. Si les écoles communales voulaient notre perte, en revanche nous avions les écoles libres ; leurs maîtres continueraient-ils à nous envoyer leurs élèves si nous leur faisions ainsi concurrence ■? Ces objections étaient fort sérieuses, tous les pères de jeunesse qui voudront fonder une école auront à les peser. Heureusement mes collaborateurs, tous enfants de l'Œuvre, étaient beaucoup plus jeunes que moi, par conséquent plus ardents, plus actifs, plus entreprenants. Ils forcèrent ma décision et l'Ecole du Sacré-Cœur fut fondée le premier 'Vendredi d'Octobre 1864 avec les enfants de la maîtrise de Saint-Pierre-Saint-Paul, et ces élèves de l'école voisine dont j'ai parlé, en tout trente-six. Je m'étais bien promis de ne pas dépasser le chiffre de cinquante afin d'aller lentement et sous forme d'essais, en face d'un succès si problématique. Mais dès la fin de la première année nous étions quatre-vingt-six. Huit ans après, au vingtcinquième anniversaire de la fondation de notre Œuvre, nous avions trois cent neuf élèves, chiffre exorbitant et au-dessus de nos forces, et que nous

avons dû réduire. La bénédiction de notre Evéque nous avait porté bonheur. Il nous écrivait peu avant l'ouverture des classes, le 27 septembre 1864 : « Mon bien cher ami. Votre lettre m'a causé la « plus grande joie. Je bénis l'école que vous allez a ouvrir et qui pourra devenir une école d'enfants « pieux. Je suis tendrement à vous, f Patrice, « Evéque de Marseille. » L'Ecole en effet allait prendre la piété de l'Œuvre, elle allait lui donner le nombre, centupler le bien qu'elle faisait, et j'essaye de témoigner à Dieu ma trop faible reconnaissance en prônant parmi mes confrères cette nouvelle manière d'atteindre et de former un plus grand nombre de jeunes ouvriers. Déjà dans Marseille on nous imite de toute part ; le Comité Catholique a fondé des écoles libres selon notre méthode ; il a subventionné les écoles communales qui veulent garder leurs enfants tout le jour ; l'idée s'étend, elle gagnera tout le monde de proche en proche, nous l'espérons bien, car la vérité est comme la petite goutte d'huile qui s'étend peu à peu de tous côtés, sans que rien puisse l'arrêter. Admirables desseins de la Providence ! sans les oppositions qu'on nous avait faites nous aurions regorgé d'enfants qui n'eussent pas été élevés à notre gré, nous aurions continué le bien si incomplet que nous faisions depuis dix-sept ans sans pouvoir l'accroître. Les catastrophes de la Loubière nous imposèrent une méthode plus sage dans la fondation de l'Œuvre ; les inconcevables persécutions qui pour-

suivirent l'Œuvre nous firent faire l'école. Que les hommes sont insensés de tant craindre les oppositions qui doivent être leur salut 1 Leurs plus grands ennemis finissent par leur rendre hommage en les imitant.

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