LES BASES D'UNE ECOLE SACERDOTALE
Le succès du nombre était quelque chose, mais certes, ce n'était pas celui que nous devions chercher avant tout. Les grands avantages que nous offrions aux familles, l'engouement pour tout ce qui est nouveau, suffisaient à expliquer notre réussite matérielle, nous voulions plus et mieux que cela.
J'avais étudié depuis longtemps, quoique sans but immédiat, les causes du peu de fruit des écoles populaires. Fondant moi-même une école de ce genre, je devais en éviter les inconvénients, c'est ce que je fis ; mais qu'il y a loin de la théorie pure, à la théorie appliquée! Si j'expose mon plan, c'est que je le crois bon in se, quoique nous n'en ayons pas obtenu tout ce que nous voulions.
1° Pour ne pas changer le règlement de l'Œuvre nous ne reçûmes pas les écoliers avant leur dixième année. Nous ne tardâmes pas à revenir sur cette belle conception. Les enfants de dix ans sont déjà si gâtés dans les grandes villes, nous étions obligés d'en chasser un si grand nombre, que nous réso-
lûmes dès la seconde année de recevoir des petits enfants à Tâge même de cinq ans. Seulement jusqu'à dix ans ils ne sont pas admis aux réunions de l'Œuvre, ni les jours ouvriers, ni les dimanches. Nous recommandons cette innovation aux pères de jeunesse ; elle nous permet de conserver la belle innocence de ces pauvres petites âmes jusqu'à leur première communion, surtout avec l'aide des sacrements, car nous les faisons tous confesser, sans exception, une fois par mois. Cela les dispose à l'absolution si par malheur avant la première Communion ils faisaient un péché mortel certain ou seulement douteux. On rend une bien plus grande gloire à Dieu en lui conservant ces âmes pures, qu'en les lui ramenant, et en tout cas c'est plus facile. Cette admission des enfants si jeunes à l'école est aussi un grand bien pour notre Œu\Te. A l'âge de dix ans, il y a deux, trois, cinq ans que nous les formons tout doucement à l'esprit chrétien de notre maison, à ses usages, à sa discipline. A douze ans, après leur première communion, ce seront nos meilleurs sujets.
2° Nous avons dit qu'un des plus grands inconvénients des écoles communales, la source principale de leur perversion, c'est le peu de durée du temps des classes. Les enfants sont libres le matin jusqu'à huit heures, et de onze à une heure et demie. Le soir, depuis quatre heures et demie jusqu'au lendemain matin. Le dimanche, ils ont tout l'intervalle entre les offices, quand ils y vont ; le
jeudi, tout le jour; à la fin ou au milieu du mois d'août, car cela augmente tous les ans, vacances jusqu'au mois d'octobre. Joignons-y les fêtes chômées ou de dévotion, comme les secondes fêtes de Pâques, de la Pentecôte, de Noël, le jour de l'an et tant d'autres congés ordinaires, ou extraordinaires, la huitaine de Pâques, quand ce n'est pas la quinzaine, et celle de Noël, il reste à peine six mois de classe à six heures par jour, que font les enfants pendant ces six mois de congés ? Qu'on le demande l'hiver aux corridors de leurs maisons, et l'été aux campagnes ou à la mer. Ces pauvres enfants se gâtent forcément. Les parents ne sont plus chrétiens, ils ignorent absolument les conditions d'une bonne éducation, ils n'ont qu'un désir: se débarrasser de leurs enfants qui les gênent ou font trop de bruit; d'ailleurs beaucoup travaillent tout le jour, sont obligés de fermer leurs maisons jusqu'au soir : franchement que deviendront ces enfants sans aucun genre de surveillance ? Ils ne peuvent se priver de camarades, de voisins, de voisines, car, pour rendre le mal plus facile, les écoles de filles les congédient aux mêmes heures. Et personne ne s'est encore préoccupé des causes de la corruption forcée de ces pauvres enfants.
Pour parer à ces maux inévitables des interminables congés, six mois, avons-nous dit, sur douze, sans compter les heures d'intervalle, de récréation, dix huit heures sur vingt-quatre, nous décidâmes de garder nos enfants de sept heures du matin à
sept heures du soir. Il fallait remplir utilement ces treize heures consécutives, sans lasser les enfants, sans accabler leurs maîtres. La Sainte-Messe commence la journée; c'était jadis l'usage de toutes les écoles chrétiennes, les établissements ecclésiastiques l'ont conservé, les lycées, eux-mêmes, ont la messe les dimanches et jeudis. Pour empêcher l'inévitable routine on lit tantôt les prières de la messe à haute voix, tantôt un sujet de méditation, le plus souvent on chante un cantique ; les enfants ont tous le manuel de la maison, marqué à leur numéro. Les récréations, les classes, les études, tout se fait dans la maison, même le déjeuner, le dîner et le goûter. Cette question du repas était fort grave ; nous ne pouvions ni laisser sortir nos enfants, surtout ceux qui demeuraient à plusieurs kilomètres, ni les nourrir nous-mêmes; c'eût été une dépense au-dessus de nos forces si nous l'eussions faite gratuitement, trop forte pour des ouvriers si on les eût fait payer. Dans la première hypothèse, nous sommes foncièrement ennemi de cette pente universelle de la moitié de la société à ce faire nourrir par l'autre moitié. Dans la seconde nos enfants payants n'eussent jamais été satisfaits, les plus pauvres, on le sait bien dans tous les collèges, sont toujours les plus mécontents et d'ailleurs cela donne aux maîtres une tournure marchand de soupe, comme on ne leur reproche que trop. Nos élèves apportent donc leur dîner dans un panier uniforme et numéroté. Avec une grande
salle pour réfectoire qui sert ensuite de salle des jeux le dimanche, un surveillant qui maintient le bon ordre et veille très spécialement à la bonne tenue, des tables, des bancs et quelques carafes nous satisfaisons tout le monde sans rien dépenser et tous se contentent du diner donné par les parents.
Le jeudi matin, il y a deux heures de catéchisme pour tous sans exception, les plus petits comme les plus grands, divisés selon leur âge; classe de musique et de dessin, un peu plus de récréation. Après diner, promenade en uniforme jusqu'à la nuit ; goûter, classe de politesse, exercice fort important pour des ouvriers, puisle bulletin, c'est-à-dire proclamation des notes et des compositions hebdomadaires, avis, reproches, récompenses, punitions, devant toute la maison réunie. L'été le catéchisme et le bulletin se font pendant l'étude du mercredi soir et le lendemain à 6 heures en costume léger et grand chapeau de paille nous partons pour la Viste, à sept kilomètres de Marseille, où nous avons avec notre Juvénat, notre école de théologie et notre noviciat, une cour bien ombragée, d'une surveillance facile, avec un grand bassin de natation. Le dimanche, les exercices ordinaires de l'Œuvre occupent toute la journée ; tous les soirs à sept heures, il y a pareillement l'exercice de l'Œuvre comme nous l'avons décrit dans un des chapitres de la première partie.
Nos vacances commencent le dernier dimanche
«raoût et ne durent que vingt-un jours. C'est bien ti'op pour les parents et bien assez pour interrompre les classes, les faire recommencer avec une nouvelle ardeur et les membres de notre communauté voués par leur vocation au service des jeunes gens, ne sauraient vivre sans eux. Aussi, les classes fermées, l'Œuvre demeure ouverte aux enfants qui veulent y jouer pendant les vacances, et les exercices religieux se font aux heures ordinaires tous les soirs et tous les dimanches.
Non seulement cette méthode nous a très bien réussi; mais elle a produit un bien immense dans cette ville en provoquant les imitations. Plusieurs écoles communales gardent depuis deux ans leurs élèves tout le jour, les maîtres d'écoles libres se sont réformés dans le même sens afin de ne pas avoir à redouter la concurrence ; le petit séminaire diocésain, lui-même, nous a imité pour ses externes; que d'enfants nous avons enlevés à la rue depuis douze ans ! que de péchés mortels évités ! que sera-ce quand cette méthode se sera généralisée?
3° Nos élèves ainsi préservés, nous avions à craindre un autre danger. Pendant dix-sept ans les écoles communales avaient empêché leurs enfants de venir à notre Œuvre ; après avoir fondé une institution qui nous permettait de nous passer d'elles, les maîtres des nombreuses écoles libres de cette ville laisseraient-ils encore leurs élèves fréquenter notre Œ'uvre ? ne craindraient-ils pas
qu'on les leur enlevât à notre profit ? Plusieurs en avaient peur, et nous tout les premiers, et en effet, dans les premiers temps cette ancienne source de recrutement parut tarir. C'était un vrai malheur, il ne fallait pas faire un mal pour procurer un bien. Mais bientôt les maîtres s'aperçurent de notre discrétion ombrageuse, c'était notre intérêt, puisque nous ne demandons que les âmes. Non seulement nous ne voulûmes jamais détourner leurs élèves, mais nous leur en donnâmes souvent, les dirigeant de préférence vers les écoles qui nous envoyaient leurs sujets. Au moment où j'écris, nous avons plus d'enfants des écoles libres qu'auparavant ; les écoles communales seules restent obstinément éloignées, nous n'avons qu'une centaine de leurs quinze mille élèves ; on peut rencontrer les autres le dimanche dans toutes les promenades de Marseille.
4° Il y avait un danger plus grand encore à notre point de vue: c'était de changer le genre de notre Œuvre, d'en faire surtout une école, de remplacer son excellent esprit de famille par l'inévitable esprit écolier, de supprimer en fait notre institution primitive, immense inconvénient, car alors, comme les autres, nous ne garderions plus nos enfants que pendant le temps de leurs études, c'est-à-dire trop peu de temps pour leur faire un bien durable. Au moment surtout où nous arrivâmes à ce chiffre énorme de trois cent-neuf élèves, le danger devenait imminent. Déjà des âmes charitables, oiseaux
de mauvais augure, proclamaient le décès de notre Œuvre et son absorption par l'école. On nous l'écrivit de Nantes après le Congrès. Nous ne répondîmes rien, nous contentant de suivre les événements et de les surveiller de près, décidés, s'il le fallait, à supprimer l'école. L'éclat qu'eurent les fêtes du XXV anniversaire de notre fondation coupa court à ces prédictions faites au hazard ; mais l'opinion presque toujours aveugle en changeant de cours ne supprimait pas nos anxiétés. Le bon esprit de nos jeunes gens sut le faire et, je puis l'affirmer à mes vénérés confrères, jamais l'Œuvre, sans les enfants de l'école, n'a été aussi nombreuse. En voici deux preuves : nous avons fait, il y a quelques mois, une souscription pour les inondés. Je trouve 171 congréganistes de l'Œuvre contre 175 congréganistes ou petits de l'école. Autrefois les écoliers formaient les 3/5 de notre petite population, aujourd'hui ils n'en font que la moitié. A la dernière fête de l'Assomption j'ai confessé 165 jeunes gens ayant fait leur première communion, à savoir 125 de l'Œuvre et 40 de l'école. La proportion est la même pour ceux que confessent mes deux confrères. En d'autres termes, la grande majorité des enfants qui n'ont pas fait leur première communion appartient à l'école, la grande majorité des congréganistes appartient à l'Œuvre. Ce qui est encore vrai, et nous en bénissons Dieu comme de notre plus grand succès, c'est que tous les ans nos meilleurs sujets sortent de l'école sans abandon-
ner l'Œuvre ; nous leur cherchons dé bonnes places, nous les voyons presque tous très bien réussir; nos déceptions ne nous viennent que de ceux que les parents nous enlèvent trop tôt.
5" Cependant, il faut bien en convenir, l'absorption de TŒuvre par l'école n'était pas une simple question de chiffres et de statistique. L'esprit écolier, ai-je dit, pouvait nous envahir, même avec un petit nombre d'élèves. Qu'importait le nombre? il n'atteignait pas celui des écoliers communaux que j'avais eu par moment. L'esprit à conserver c'était ma jurande préoccupation. Voici comment nous avons pu le faire.
Le soir, à sept heures, quand la cloche sonne la fin de l'étude, et à plus forte raison le dimanche, l'école en quelque sorte n'existe plus. Les maîtres du dehors retournent à leur maison, les membres de la Communauté employés dans les classes ne sont plus que les aines de leurs petits frères, de simples congréganistes comme plusieurs d'entr'eux, les dignitaires de l'Œuvre se mettent à sa tête. L'école et son organisation s'effacent, c'est comme si nos élèves venaient d'une autre pension. Tout ceci n'est pas une simple question de mots, mais de faits. L'écolier de la semaine devenu Congréganiste est souvent supérieur par ses fonctions à tous ses maîtres, excepté les prêtres et les clercs, à cause de la dignité de leur caractère. Si un professeur assiste aux offices, les portiers le mettent aux places réservées pour les étrangers, bien au-des-
sous de plusieurs de ses élèves, si leur intelligence ou leur vertu leur a mérité ce haut rang. Qui sait si un de nos plus grands écoliers, un rhétoricien par exemple, ne sera pas un jour choisi pour supérieur de l'Œuvre ? Cette première dignité le mettra au-dessus de toute la maison, excepté les Directeurs-prêtres. Au moment où j'écris, le supérieur est un charmant garçon de vingt-cinq ans, la première fleur de notre école, son autorité sur les anciens n'en est pas moins absolue et respectée de tous.
Notre hiérarchie s'établit surdes faits absolument étrangers à notre école. Tout enfant, de quelque endroit qu'il vienne, est rangé à l'âge de dix ans dans la première catégorie de l'Œuvre, celle des petits. Ils ont les dernières places à l'Eglise, souvent même, à cause de notre grand nombre, nous les reléguons dans une nef latérale assez mal disposée pour suivre les offices, où le supérieur désigne quelqu'un pour les garder, tandis que personne ne garde les Gongréganistes. Après la première Communion ils sont novices pendant deux mois, puis canoniquement reçus Congréganistes, participant aux nombreuses indulgences de l'Œuvre, pouvant aspirer à toutes ses charges et à ses dignités, selon leur âge, leur capacité, leur vertu, leur ancienneté dans la maison. Les plus jeunes, s'ils sont bien sages, seront enfants de chœur, plus tard maîtres des cérémonies, portiers, choristes, sacristains ; enfin devenus hommes, conseillers ou
dignitaires. Tous ces emplois vont chercher nos écoliers comme ceux des autres établissements, nos apprentis comme nos ouvriers, nos commis comme les employés d'administration, dans un pêle-mêle qui efface jusqu'aux apparences d'une pension. Par exemple, nous avons dans ce moment parmi nos conseillers un lieutenant de la ligne, excellent jeune homme de l'Œuvre d'Angers. Il pourrait se faire qu'un soldat fut placé au-dessus de lui. Et ce ne sera malheureusement pas une simple hypothèse si plusieurs de nos meilleurs Congréganistes pris par le service militaire demeurent en garnison à Marseille.
Nous avons beaucoup insisté sur ce point à cause de son importance pratique ; je ne sais si nous nous serons bien fait comprendre. Si vous fondez une école dans votre Œuvre, que votre Œuvre ne devienne pas une école. Que vos élèves occupent chez vous la même place que ceux des autres écoles de la ville. Peut-être que les écoles communales nous auraient été moins hostiles si j'avais fait quelques concessions sur ce point, par exemple en donnant une autorité quelconque à leurs maîtres dans notre maison. Je n'y ai jamais consenti, et je ne pouvais y consentir puisque nous prescrivons à nos propres frères de la Communauté, d'absolument s'effacer aux heures des réunions pour laisser fonctionner nos jeunes gens. Un des citoyens les plus illustres de cette ville, par sa naissance, ses hautes fonctions, sa grande Intel-
ligence, son immense fortune, et je n'ose ajouter sa grande vertu, vient parfois assister à nos offices. On lui donne une place distinguée, mais après les dignitaires, à côté d'un de ses commis qui le précède. Nos prêtres eux-mêmes se mettent dans le sanctuaire, à une place hors rang ; je ne pourrais les mettre en-dessous des laïques, je ne veux pas les mettre en-dessus. Comment aurions-nous pu faire présider nos grands jeunes gens, nos hommes faits, par quelque maître que ce fût !
Notre scrupule sur ce point et pour enlever toute apparence d'école à notre Œuvre est tel qu'il en est résulté un inconvénient que je veux signaler, d'autant plus que je veux en tirer un enseignement basé sur l'expérience : la discipline de noire école souffre assez de ce mélange avec l'Œuvre; mais nous avons trouvé un avantage à cet inconvénient ; je m'explique. Ainsi par exemple, à l'école les enfants défilent en rang, en silence, les bras croisés; mais à l'Œuvre cette discipline écolière est inconnue et doit être inconnue; on le comprend, elle serait ridicule avec des jeunes gens de dix-huit ans, bien plus avec des hommes de trente ou trente-cinq ans. Dans la semaine, il y a un uniforme de rigueur, il n'y en a pas le dimanche puisqu'il n'y a pas d'école ; nous ne l'exigeons pour plus de propreté, que les jours de grandes fêtes où nos autres écoliers mettent aussi leurs tuniques. Il y a là de sérieux inconvénients pratiques. Allez faire comprendre à un enfant que telle chose est défendue à telle heure et
permise à telle autre ; qu'ils seront punis pour un acte qui est un méfait à l'école et qui ne Test plus à l'Œuvre. Par exemple, il y aura les arrêts pour se battre à la cour ; mais à l'Œuvre il n'y a pas d'arrêts, les grands se contentent de séparer les délinquants, de leur appliquer quelques soufflets s'ils résistent trop, ce qui est sévèrement défendu aux maîtres de l'école. Il y a donc en pratique deux codes, deux pénalités, deux malices différentes dans le même acte. Il en résulte que la discipline extérieure de l'école en souffre assez, nous en convenons, plus que dans les autres pensions, peutêtre.
Mais voici le grand avantage sur lequel je veux appeler l'attention. Il faut une discipline dans une maison, c'est incontestable, mais prenons garde, la discipline purement extérieure fait des automates, des soldats tout au plus, mais pas des chrétiens. Le bon esprit vaut mieux que la discipline toute seule, il peut la remplacer, tandis que l'autre n'y suppléera jamais. Aucune précaution, aucune sévérité n'empêchera un enfant d'offenser le bon Dieu, il peut toujours s'y soustraire; mais il ne bravera pas la surveillance de Dieu s'il est assez chrétien pour le voir auprès de lui. Pendant les premières années de notre école nous avons resserré au possible ces liens de la surveillance et de la discipline et nous avons échoué, tant la plupart de nos premiers élèves étaient de mauvais sujets. La moralité est devenue bien meilleure depuis que nous nous sommes
un peu relâchés pour mieux nous appliquer à la diffusion du bon esprit. Nous préférons un grand nombre de confessions et de communions à un grand nombre de surveillants, le résultat visible à tous les yeux est bien meilleur. On dit que ces moyens de piété font des hypocrites ; mais moins que n'en fait la surveillance et d'ailleurs les enfants sont rarement hypocrites, ceux qui le sont l'étaient déjà par caractère et surtout par hérédité. Quand nos associations sont nombreuses et ferventes, quand le catéchisme de première communion est bien fait et bien conduit, l'école prend une ferveur que ne lui donneront jamais un grand nombre de pions, puisque c'est le mot odieux, mais souvent trop vrai, consacré par le langage des enfants. Trop peu nombreux encore, pour faire toutes nos classes nous-mêmes, nous avons quelques professeurs du dehors choisis de notre mieux avec toute sorte de précautions, hélas ! souvent bien inutiles. Les enfants font une différence inconcevable entre ces professeurs et ceux souvent bien moins habiles de notre Communauté. Ils se permettent avec les uns mille tours d'écoliers, ils n'oseraient pas le faire avec les autres, et pourtant nous soutenons ces professeurs avec la plus grande énergie. L'autorité des dignitaires de l'Œuvre, c'est-à-dire des propres camarades, est bien mieux respectée que celle de ces maîtres du dehors. Nos écoliers se rendent très bien compte de cette différence : ils vous disent que les uns sont des maîtres, les autres des pères ou
des frères ; que les premiers font un métier, les autres un acte de devoûment. Le jugement irréfléchi et spontané des enfants a le privilège d'une sorte d'infaillibilité, parce qu'ils jugent plus par l'instinct que par le raisonnement. Dieu me garde de soutenir qu'une école ne doit point avoir de discipline, qu'on me comprenne bien; mais je soutiens que seule et sans bon esprit elle sera absolument inefficace. Elle pliera forcément peut-être, les natures rebelles, mais ne gagnera pas les cœurs. J'ai bien le droit de l'affirmer, car j'ai été bien longtemps sévère jusqu'à l'exagération ; le désordre me crispait, m'irritait. Depuis je me suis convaincu avec le poète, que :
Souvent un beau désordre, est un effet de l'art.
Cette paternité nous attache les enfants à la fin de leur vie d'écoliers, les fait rester à notre Œuvre et la peuple de ces bons sujets nombreux que nous ne connaissions presque pas autrefois.
Je dois signaler encore un autre fait spécial à notre maison et qui a été peu remarqué. Quand on fonde une Œuvre ce sont quelques personnes dévouées qui s'entendent pour cette fondation, ou bien on la confie à une Communauté religieuse, ou à des jeunes gens pieux ravis d'occuper leurs loisirs par ces fonctions du zèle. Il y a tout de suite deux catégories en présence, les administrateurs et les administrés, les directeurs et les dirigés, les uns ayant forcément toute autorité sur les autres. Ici
nous sommes en face d'un fait exceptionnel, mais fort heureux dans ses conséquences pratiques. L'Œuvre a été fondée la première et par un seul homme, la communauté est sortie plus tard de son sein. Gela établit une camaraderie, un bon esprit, que rien ne saurait donner au même point. Nos jeunes gens disent : tel vient d'entrer à la communauté ; mais ce tel est leur ami, leur frère d'Œuvre, leurs rapports ne seront pas changés. Ils ne diront pas : il nous est venu un nouveau Directeur, qui sait s'il est méchant, s'il est bon ; il a mauvaise mine, quel sera son caractère ? Ils ne commenceront pas par la méfiance, ou tout au moins la réserve, et quand le fondateur mourra, la transition sera insensible, nous l'espérons, si Dieu continue à nous protéger. Ainsi sera résolu ce terrible problème qu'avait soulevé V Annuaire des Œuvres de Jeu7iesse nous menaçant de mort à échéance fixe. C'est l'annuaire qui est mort, après avoir vécu ce que vivent les roses ; il le méritait bien pour faire de pareils articles. Je le sais bien, quand nous ferons de nouvelles fondations, nous nous trouverons en face de la même situation que les autres Œuvres de jeunesse : nous serons les maîtres et les enfants nos inférieurs. Mais l'esprit général de notre maison déteindra aussi sur ces Œuvres particulières. Ainsi l'Œuvre de Notre-Dame de la Viste nous a déjà donné trois vocations pour notre Communauté et nous en promet d'autres. Peu à peu elle se trouvera dans la même position que
l'Œuvre-mère. Elle a un Directeur prêtre, aidé de frères sortis de son propre sein, qui ne sont chargés que de la portion ingrate et pénible de ce ministère, la partie brillante et la plus agréable restant aux jeunes gens de l'Œuvre.
Nous demandons pardon des longs récits de ce chapitre, nous les avons crus nécessaires pour expliquer qu'elles devaient être les bases de ces écoles annexées aux Œuvres de jeunesse :
1* Elles ont pour but de faire profiter les jeunes ouvriers de la liberté de l'enseignement primaire.
2' Elles doivent être dirigées par des prêtres, leur ministère ayant une abondance de grâces qui manque à ceux qui n'ont pas reçu le sacerdoce. Elles doivent ressuciter l'admirable institution de Saint Joseph Calansanct approuvé par tant de Papes et qui a produit jadis de si grands fruits. (Voir sa légende dans le bréviaire au 27 août).
3° Elles auront aussi des religieux laïques, ou même de simples laïques pour les diriger sous la conduite des prêtres. Elles ne doivent repousser aucun concours, mais le prêtre doit être 1 ame de ces écoles, ce que nous n'avons plus en France pour l'enseignement primaire.
4" Annexées à une Œuvre, ces écoles en seront comme le noviciat. Notons cependant une simple nuance. Si on veut que ces écoles aient un excellent esprit il vaut mieux commencer par faire une Œuvre et l'école après. Cette avance nous distingue de l'Œuvre des Francs-Bourgeois de Paris, long-
temps dirigée par un des membres les plus éminents de l'Institut des frères et par un des meilleurs enfants de M. Allemand. Cette maison a fondé une Œuvre pour la persévérance de ses écoliers, tandis que nous avons fondé notre école pour assurer un meilleur recrutement à notre Œuvre et une formation meilleure de son esprit. Ces deux méthodes sont très bonnes et se confondent presque, car si nous recevons toujours un grand nombre de jeunes gens qui n'ont pas passé par notre école, je vois dans le dernier compte-rendu de l'Œuvre des Francs-Bourgeois, qu'ils en reçoivent autant que nous. Ces deux méthodes sont également bonnes, à la condition de ne laisser subsister la moindre apparence d'école dans l'Œuvre, et si nous préférons notre manière de faire c'est parce que c'est celle que nous avons suivie. Souvent il est difficile de donner une meilleure raison de ses préférences, pourquoi ne pas l'avouer ?
5° Nous préférons beaucoup un externat à un pensionnat, et comme ce point est très important, nous le traiterons spécialement dans un des chapitres suivants ; mais ce doit être un externat où les enfants soient gardés tout le jour et tous les jours, et les vacances abrégées le plus possible. C'est le seul moyen de sauvegarder leur innocence.
6° Il vaut mieux faire payer une petite rétribution, que d'avoir une école absolument gratuite. Il est inutile de faire concurrence aux écoles communales quand elles ne sont pas libre-penseuses; cette petite
rétribution soulage d'autant les dépenses des Œuvres, c'est-à-dire les charges de la charité publique; on habitue trop les parents à demander au budget de remplir leurs devoirs les plus sacrés ; on satisfait à la juste tierté de la portion du peuple qui a encore conservé quelque fiert-é.
7° Cependant, si la charité publique, après avoir payé le local et les grosses dépenses d'installation voulait l'enseignement gratuit pour un certain nombre ce serait, une très bonne chose, à la condition de fonder des bourses, plutôt que de donner un traitement fixe. Le traitement amène la routine, diminue et souvent éteint le zèle et toute spontanéité. La bourse est plus digne, elle n'impose pas de méthode au maître, lui laisse plus d'indépendance. Le mieux serait d'avoir et des élèves payants, et des élèves boursiers, les uns et les autres ignorant leur position respective.
Ces abus du traitement, et nous n'osons les indiquer plus clairement, nous ont tellement frappés que la règle de notre société du Sacré-Cœur nous défend absolument de rien recevoir de nos enfants pour les besoins personnels de notre vie. Nous vivons de nos revenus patrimoniaux quand nous en avons, mis en commun, et s'ils sont insuffisants des aumônes demandées à la charité publique, mais jamais à la rétribution scolaire de nos enfants. La petite pension qu'ils donnent est inscrite par l'économe sur un chapitre à part, et dépensée en entier pour les frais de l'école, loyer, gaz, impo-
— 27-t — sitions, traitement des professeurs externes, prix, etc. Nous trouvons de grands avantages à cette règle et nos enfants qui savent bien qu'ils ne nous payent pas, ne nous en respectent que mieux (1).
(I) Pendant que nous écrivions ces pages on nous a invité à une distribution des prix d'une école fondée par le Comité catholique et dirigée sous sa surveillance par les frères Maristes. On a pris notre méthode dans tous ces détails, il n'y manque que le prêtre y passant toute sa vie, lui consacrant tous ses soins. Mais le vénérable Curé de cette paroisse, jadis mon catéchiste aux débuts de notre Œuvre, quand elle s'appelait le Catéchisme de Persévérance, la surveille avec beaucoup de sollicitude. Nous copions le discours qu'il prononça à cette distribution des prix; c'est l'exposé très clair de quelquesunes de nos idées sur les abus de la gratuité.
« A la fin de la distribution des prix, M. l'abbé Brassevin a pris la parole :
Après avoir fait ressortir les progrès accomplis par l'école, dont les commencements furent pénibles, et qui compte aujourd'hui 214 élèves, il a montré l'avenir qui est réservé à ces sortes d'écoles, il a conclu en ces termes :
« Et puisque nous avons l'heureuse chance de posséder pnrmi nous deux membres eminents de la commission municipale, auquel notre quartier n'est ni inconnu ni indifl'érent, je me permettrai de signaler à leur attention ce nouveau type d'école où la rétribution, imposée au père par la loi de la nature, soutenue par le patronage des classes dirigeantes, suffit ;i sauvegarder contre toute tentative mauvaise et les droits de la famille et les droits de la conscience et les droits de la liberté.
p II ne reste plus qu'à faire participer à cette heureuse combinaison les pères de familles dont les ressources sont insuffisantes. C'est à cela que pourvoit le hon d'école, lequel