DES ÉCOLES SECONDAIRES DANS NOS ŒUVRES
Je n'avais voulu fonder en 1864 qu'une école primaire et vraiment je bondis aux premières propositions qu'on me fit d'apprendre le latin à mes enfants. J'entrevoyais les grandes difficultés que j'ai rencontrées ensuite, ma résistance fut désespérée, résolu comme je Tétais, de ne céder à aucune pression. On sait le proverbe, et je le rappelle au sou- >enir spécial des gens à caractère faible : il ne faut pas dire, fontaine je ne boirai jamais de ton eau. Il y a des natures qui n'ont jamais pu plier devant aucune tyrannie quelle qu'elle fût; que l'injustice, le despotisme révoltent, et qui plient ensuite à la moindre pression, aux. moindres résistances, au simple désir de faire plaisir, à la peur de contrarier. Ce fut encore mon curé de Saint-Pierre-Saint-Paul
garantit à son tour les intérêts communaux en ne profilant ([u'aux indigents.
« Rien n'empêche d'ailleurs, que les bons d'école ne soient souscrits et par l'initiative privée et par les chefs d'industrie qui s'intéressent à leurs ouvriers. Ainsi mon intention personnelle est de fonder à la rentrée^ dix bourses au concours, pour autant de jeunes élèves réunissant certaines conditions.
qui vint à bout de mes résistances, abusant un peu trop de ces liens indissolubles de notre vieille camaraderie de Fribourg. Que Dieu le lui pardonne, et les chagrins sans nombre qui m'ont poursuivi depuis lors et que je raconterai dans cinquante ans à mes lecteurs. Le seul profit que je retirai de mes délais à me décider, c"est que la plupart des enfants de sa maîtrise changèrent d'idées et que cinq seulement commencèrent le latin. Un est mort, c'était comme intelligence le plus brillant de tous; deux seulement sont arrivés au séminaire, c'est le reste des vingt-cinq. Je retirerai de ce premier fait souvent renouvelé depuis, un enseignement très considérablepour les directeurs des jeunes gens.
Dois-je regretter ma faiblesse ou m'en applaudir ? Je suis convaincu que c'est Dieu qui a tout fait aboutir et c'est ma consolation dans les peines in-
énuinérées dans un cahier des charges dont on prendra connaissance au préalable et auxquelles on doit souscrire.
« A mon avis, cette solution est la meilleure que l'on puisse donner au problème des écoles primaires. C'est le principe autour duquel roule toute l'économie du projet Ernoul, c'est le principe admis par la commission municipale en matière de bienfaisance, notamment pour les crèches maternelles. S'écarter de là, c'est verser, avec la meilleure volonté du monde, en plein soî-ialisme. Si, sous prétexte de décharger de tout embarras le pèie de famille, vous prenez sa place pour élever ses enfants exclusivement, un jour viendra où la mère de famille réclamera le même privilège, c'est-à-dire le droit de travailler ou de ne rien faire, et de trouver son pot-au-feu cuit à point au guichet des fourneaux économiques. »
concevables que j"ai dû traverser. Les Œuvres humaines réussissent d'ordinaire du premier coup, mais végètent ensuite et tombent promptement. Les Œuvres de Dieu sont fortement secouées par les orages qui éprouvent leur solidité et les établissent sûrement pour l'avenir. La réussite facile ou la réussite difficile, voilà le critérium des Œuvres ; que mes vénérés confrères ne l'oublient jamais, ce sera leur consolation dans leurs douleurs : adjutor in tribulationibus quœ inveneriint non ni-
mis(PSAL. XLV. 1).
Cependant je dois le dire en toute simplicité, ma prodigieuse faiblesse ne fut pas la seule cause de la fondation de notre école secondaire. Obligé à mieux examiner la question sous toutes les faces, mes longues résistances me donnèrent le temps de mieux réfléchir, de mieux me rendre compte de la possibilité et de l'opportunité de la chose, et en commençant sous forme d'essai, avec cinq élèves seulement, je voulus me donner le temps de peser davantage les inconvénients et les profits. C'est le fruit de cette expérience que je veux consigner ici pour ceux qui voudront profiter des grandes ressources qu'offrent nos Œuvres pour former de bonnes vocations. Nous croyons fermement que c'est là une de leurs fins principales.
Dieu, ai-je dit, voulut m'apprendre dès le premier jour combien peu d'enfants persévèrent dans leurs velléités de vocation ecclésiastique. Pour les avoir fait attendre un an seulement, vingt, sur vingt-
cinq, changèrent de dessein. C'était là un enseignement très important et qui devait se renouveler chaque année. Même en admettant ce fait comme une règle générale, nous croyons malgré ce grave inconvénient que c'est une très bonne chose de donner l'enseignement secondaire dans nos Œuvres de jeunesse ouvrière. En vain, nous dit-on, cette éducation déclasse les enfants, les fait sortir de leur état. Cette objection est puérile. Si vous avez la puissance de l'empêcher absolument faites-le, c'est une thèse que je ne veux pas examiner ici. Mais si nous ne pouvons empêcher l'enseignement universitaire avec ses innombrables bourses en faveur des ouvriers, il faut diriger un mouvement que nous n'avons aucun moyen d'arrêter.
En supposant donc, ce qui était évident, que la majorité de nos étudiants ne se ferait pas prêtres, c'était une vraie satisfaction pour nous d'apprendre les belles-lettres à quelques-uns de ces enfants que nous aimions tant. Que d'ouvriers devenus riches regrettent toute leur vie de ne pas avoir reçu cette éducation complète qui tient lieu de toutes les richesses, tandis que toutes les richesses ne peuvent la remplacer. Il faut prendre notre société telle qu'elle est, et non telle que nous la voudrions; il faut être de son siècle de gré ou de force et l'enrayer est impossible à nos efforts, il nous emportera, il vaut mieux le suivre en le dirigeant. Avec le suffrage universel le peuple est devenu le véritable souverain de la société, il en sera le tyran aveugle
et impitoyable s'il demeure crapuleux, ignorant et grossier. La bonne éducation donnée par l'Eglise peut seule le civiliser et le rendre capable de moins mai remplir son nouveau rôle. L'éducation primaire ne remplit pas ce but, elle apprend trop et trop peu. Trop, par la facilité qu'elle donne de s'assimiler les mauvaises doctrines propagées par la presse ; trop peu, pour les combattre avec succès. A treize ou quatorze ans l'enfant qui ne sait que lire a trouvé le plus facile moyen de se pervertir, s'il n'a que cela. L'école secondaire qui prend l'enfant à la sortie de l'école primaire pour le mûrir cinq ou six ans encore, ofïre de très grandes ressources pour la formation de l'esprit et du cœur. Sans aucun doute c'est une arme à deux tranchants, comme tous les dons de Dieu, et son abus explique comment tant de jeunes gens réussissent si mal ; mais puisque nos ennemis s'en servent contre nous, servons-nous-en pour le bien, sans cela toutes les chances seront pour eux. La corruption de l'esprit et des mœurs est hideuse surtout par sa précocité ; nous l'éviterons plus facilement chez ceux que nous pourrons élever jusqu'à dix-huit ou vingt ans, au lieu de les renvoyer à douze ou quatorze. Sans doute cette influence n'atteindra qu'un très petit nombre, mais si nous ne pouvons espérer que de former des noyaux chrétiens, nous ne devons négliger aucun des moyens propres à atteindre ce but.
D'ailleurs, et ce point est très capital, nous ren-
trons par cet enseignement dans les vieilles traditions de l'Eglise aux plus beaux âges de sa foi. Le moyen-âge avait vulgarisé l'enseignement secondaire d'une manière qui fait aujourd'hui Tétonnement de tous. Au moment de la Ptévolution, même après le vide immense produit par la suppression des jésuites, les écoles secondaires avaient infiniment plus d'élèves qu'aujourd'hui, toutes les statistiques les plus récentes nous le prouvent. Faciliter les études secondaires aux jeunes ouvriers c'était donc revenir aux saines traditions du passé, combattre le monopole de fait qui existe encore trop, sous diverses formes, même depuis que nous l'avons détruit en droit avec la liberté d'enseignement.
Voilà ce que j'appellerai le cùté social de la question, mais le cùté pratique m"avait davantage préoccupé, car c'était mon but direct comme directeur d'Œuvre de jeunesse. Que d'enfants du peuple auraient la vocation ecclésiastique si elle était développée dès leurs jeunes années et mise à la portée de leur petite fortune. Le genre si pieux de notre maison, le zèle du salut des âmes qui en est la vie, devaient faire naître beaucoup de vocation ; la nécessité de les diriger vers les petits séminaires devaient en étouffer un grand nombre. Je dois m'expliquer : d'abord nos enfants sont en général prodigieusement attachés à notre maison, ils y ont fait leur première communion, y ont passé les plus belles années de leur vie, joué un rôle, occupé un
rang; leur parler de s'en aller ailleurs il n'en faut pas plus pour ébranler des vocations encore incertaines. Mais cette difficulté surmontée il en reste une autre plus grande (1). Si les familles sont pauvres ou bien on refuse leurs enfants, ce qui arrête net les vocations, ou bien après des difficultés souvent
(1) Le Saint Concile de Trente dans sa vingt-troisième session, ch. 18- de Réforme, institua les séminaires ou du moins étendit cette institution et en régla la forme.
Après avoir exposé la nécessité d'élever les enfants de bonne lieure avant que le vice ne les ait atteint, le Saint Concile décrète l'érection d'un séminaire par Diocèse. On y recevra les enfants âgés au moins de douze ans, nés d'un légitime mariage, sachant lire et écrire, donnant l'espérance fondée de se consacrer au service des autels. 11 veut qu'on choisisse principalement les enfants des pauvres, sans exclure les riches, pourvu qu'ils payent leur pension et qu'ils aient aussi l'intention de servir l'Eglise. Ils seront divisés en plusieurs classes selon leur âge, leur nombre, leur progrès. Afin qu'ils soient plus aisément élevés dans la discipline ecclésiastique on leur donnera tout d'abord, en entrant, la tonsure et ils porteront l'habit clérical.
Le Saint Concile trace ensuite à grands traits la matière de l'enseignement qui sera : la grammaire, le chant, le comput ecclésiastique et tout ce qui regarde les bonnes lettres ; puis ce i[ui regarde plus directement les études que nous appelons aujourd'hui des grands séminaires. Toutes ces classes seront réglées par l'Evêque assisté par le conseil de deux chanoines des plus anciens et des plus expérimentés. Ils visiteront souvent ces séminaires, châtieront les mutins, les discoles, les rebelles, les incorrigibles, ceux qui seraient vicieux.
Ce décret s'occupe longuement des ressources nécessaires à
bien humiliantes, on les admet gratuitement, ou avec une pension réduite, ce qui a d'autres graves inconvénients ; car on décharge alors les familles du soin de leurs enfants, selon la pente des mœurs de notre siècle, de laisser à la société le soin de
l'entretien de ces séminaires. Une administration sera composée de l'Evêque, d'un chanoine et d'un autre prêtre choisi par lui. d'un chanoine et d'un prêtre choisi par le clergé de la ville épiscopale. La mense épiscopale et le revenu de tous les prêtres sans exceptions et de tous les ordres réguliers, sauf les mendiants et les chevaliers de Malte, sont taxés jusqu'à concurrence des besoins du séminaire. Les hôpitaux, les fabriques des Eglises, les autres collèges, à l'exception de ceux qui élèvent des jeunes gens destinés au service de l'Eglise, car le Saint Concile entend que ceux-là soient exempts, sont taxés comme les autres. Tous pourront y être contraints sous peine des censures ecclésiastiques, et le recours au bras séculier. Si l'Evêque néglige de se conformer à ce décret, il y sera con traint par l'Archevêque, et celui-ci par le Synode provinciaL Compte rendu des revenus du séminaire sera fait tous les ans à l'Evêque, aux deux chanoines et aux deux prêtres susdits. Si un Diocèse est trop pauvre pour avoir son séminaire, deux diocèses pourront se réunir ; si au contraire il a plusieurs séminaires tous dépendront de celui de la ville épiscopale.
• Nous avons donné l'analyse de ce fameux décret parce que le Concile de Trente a toujours force de loi dans l'Eglise jusqu'à ce qu'un autre Concile ou les décrets des Papes aient modifié cette législation. Nul n'a donc le droit de la changer ou de la critiquer, c'est une loi.
Mais on voit aussi par la lecture de ce chapitre, que de modifications, d'altérations, il a déjà reçu dans la pratique depuis trois siècles. Les petits séminaires ont été séparés des grands, les enfants y sont reçus avant douze ans, on n'y re-
nous remplacer en tout, même dans les plus sacrés de nos devoirs. Ce sont alors la charité des fidèles, les quêtes, les souscriptions qui payent une pension que les familles pourraient souvent payer, au moins d'une autre manière, comme je vais le dire; et en fin de compte ces sacrifices sont le plus souvent inutiles. Sur une vingtaine d"enfants qui commencent le latin, il n'en arrive pas toujours un ou deux au sacerdoce. J'en ai fait moi-même la triste expé-
<;oit pas que ceux qui donnent des espérances fondées de devenir prêtres, on ne leur donne plus la soutane et la tonsure liés leur entrée, mais seulement après iiuit ou dix ans de séjour ; le Chapitre et le Clergé n'interviennent plus par leurs délégués dans leur surveillance et l'administration de leurs revenus, les ressources ne sont pas recueillies de la même manière.
Après de si grandes modificati'ins introduites par le temps et Tusage, nous croyons qu'on peut sans témérité en proposer plusieurs autres, d'autant plus que le Saint Concile laisse une grande latitude aux Evêques pour cela : quœ omnia, atque ALIA, ad hanc rem opportu}ia et necessaria, Episcopi sin-
Qidi, cum Consilio duor^um canonicorum constituent.
Par ces premiers mots: qtt.e omnia, le Saint Concile vise ses propres décrets, et par ces autres : atque alia, il semble viser toutes les modifications que l'Evêque pourra faire avec son conseil des deux chanoines. Et en efl'et, si plusieurs des modifications apportées nous semblent regrettables, l'institution elle-même des petits séminaires a notablement progressé dans ces trois cents années. Elle peut donc progresser encore, et ce n'est donc pas blâmer la discipline du Saint (Concile de Trente que d'en prôner les décrets, tout en montrant les perfectionnements possibles et désirables, qu'ils peuvent recevoir à notre humble avis.
— 28t — rience, et j"ai fait des sacrifices inconcevables pour des jeunes gens qui m'ont indignement exploité et ne m'ont avoué leur intention d'embrasser la vie civile qu'après avoir tiré de mon ineptie tout ce qu'ils avaient pu. Aussi suis-je bien résolu depuis longtemps à me contenter pour tous des sacrifices ordinaires, car c'est une maxime expérimentale parmi nous que les élèves reçus gratuitement ne réussissent presque jamais. Il serait plus vrai de dire que leur ingratitude est plus saillante. Sans doute il faut en accuser surtout la pente mauvaise de notre nature déchue, sa légèreté, son inconstance, ses mœurs si facilement mauvaises, mais les conditions d'admission dans les petits séminaires y sont aussi pour beaucoup. Les enfants qui payent leur pension apprécient mieux les bienfaits de l'éducation, ils cherchent ordinairement mieux à en profiter, surtout quand ils payent au prix de grands sacrifices, et dans tous les cas, le diocèse, ou soit la charité publique, ne perdent rien au changement de leur vocation. Les élèves gratuitement élevés font plus facilement un calcul. Souvent leurs idées changent dans le cours de leurs classes, ils se gardent de le dire afin d'arriver plus aisément à toute autre carrière, déshabitués qu'ils le sont du travail manuel, et le résultat dans un grand nombre de diocèses n'est pas en rapport avec les immenses sacrifices qu'ils font.
L'ancien système des externats, car il n'y avait autrefois presque que des externats, nous semble
plus rationnel sous bien des rapports, sinon sur tous, principalennent dans les grandes villes où les enfants sont groupés dans les mêmes lieux. Le prix d'un externat plus facilement gratuit, est toujours beaucoup plus réduit. Dans notre école il est de 5 francs par mois, 60 francs par an. Cela suffit, non pas à faire un gain, mais à payer les frais de l'école sans secours de la charité publique, et c'est tout ce que nous voulons. La plupart des parents, presque tous, peuvent faire ce léger sacrifice. La pension des petits séminaires est ordinairement de 600 francs pour dix mois. Pour ce même prix nous élevons dix élèves pendant douze mois consécutifs. Un contre dix. Si nous poursuivons ce calcul, cent élèves pensionnaires coûteront 60.000 francs par an, pour ce même prix on aura mille externes, ou si on aime mieux, cent externes coûteront seulement 6,000 francs. Ces chifïres sont frappants et méritent d'être pesés. Les parents, il est vrai, resteront chargés de la nourriture et de l'entretien de leurs enfants ; mais cette charge très onéreuse pour un établissement, l'est en général beaucoup moins dans une famille qui conserve la charge que la Providence lui a envoyée, mais ne l'augmente point ; et dans les cas exceptionnels d'une misère extrême le moindre secours de la charité aide à traverser les mauvaises années ; tandis que pour ces enfants si pauvres, la vie du petit séminaire donne l'habitude d'un très grand luxe relatif, et encore se plaignent-ils sans cesse de la nourriture et à proportion
de leur pauvreté ; nous l'avons tous entendu mille fois, les directeurs de collèges le savent mieux que nous. Dans un externat les enfants conservent mieux le genre de leur famille, les habitudes d'économie et souvent de gêne de leurs premières années, ce qui est une excellente école pour le sacerdoce futur et maintient les vocations loin de les affaiblir. L'externat permet aussi la diminution des interminables vacances inventées de nos jours, par les économes surtout. L'un d'eux me disait que chaque jour de sortie rendait 300 francs à sa maison. On peut faire durer Tannée plus de onze mois entiers, sans que les enfants en désirent davantage, puisque d'après l'hypothèse ils rentrent tous les soirs à leur maison, et à la grande joie de leurs parents qui ne savent que faire de leurs enfants, pendant ces deux grands mois. On ne voit plus ces pauvres élèves traîner pendant huit ou neuf semaines leur oisiveté, avec les plus grands dangers pour leur innocence, avec les plus graves inconvénients pour leurs familles qui se tuent de travail pour subvenir à leurs besoins. L'année, continuée onze mois sans aucune interruption, permet de meilleures et de plus promptes études. Autrefois les classes commençaient par la cinquième qu'on appelait in fi ma grammaiica. Trois années suffisaient pour les trois classes de grammaire et deux pour les humanités et les jeunes gens laborieux, intelligents, plus avancés en âge, abrégeaient facilement ces cinq années. En revanche, deux années n'étaient pas de trop pour la philoso-
phie et on se serait gardé de l'abréger. Dans les classes de lettres on se contentait des lettres, c'està-dire du latin et du grec qui apprenaient en même temps la langue maternelle ; on élaguait les connaissances accessoires, le strict nécessaire en mathématiques, le reste à proportion. On parlait latin dès le premier jour, c'est la méthode du fameux Ratio Studiovum des jésuites, la grammaire ellemême était en latin. Aussi savait-on parler latin de ce temps, et on ne faisait pas la théologie en français. Aujourd'hui les enfants commencent leurs classes presque dès qu'ils sont sevrés. Incapables d'études sérieuses on a inventé pour eux d'abord la sixième, puis la septième, plus la huitième ; certaines maisons connaissent même la neuvième, et les enfants avec leur malice ont nommé toutes ces classes d'un nom pittoresque, mais vrai, les classes de béiième.
.le le sais, on fait de graves objections contre les externats. L'éducation interne a de grands avantages surtout pour de futurs clercs. La vie, dit-on, y est plus renfermée, plus recueillie, plus facilement pieuse, la surveillance des maîtres plus suivie et plus intime. Des externes entrent et sortent sans qu'on ait presque aucune influence sur eux; la classe finie, tout est fini. Il y aurait une réponse facile à toutes ces objections. L'externat qui ne prend que quelques heures par jour est en efTet très dangereux, mais nous y avons paré dans notre maison en gardant nos enfants treize heures consécutives et
tous les jours sans exception. Nous n'avons que deux congés par an : un seul jour le mardi de Pâques, vieille tradition de notre Œuvre, et vingt-un jours à la fin d'Août.
La piété, j'en conviens, est très difficile avec un externat ordinaire, et les bonnes mœurs encore plus. Mais tout cela devient facile avec ce que j'appellerai un Externat-pensionnat. Notre Œuvre nous offre des avantages inappréciables, par son union intime avec notre école ; nous ne les avons jamais trouvés à un pareil point dans les nombreuses maisons que nous avons étudiées. On le comprendra facilement, tant d'années successives nous ont laissé un excellent noyau qui est vraiment la gloire de notre maison. A côté des maîtres, qui sont toujours des maîtres pour les enfants, nous avons plus de cent grands jeunes gens de dix-huit à quarante ans, qui leur donnent les soins les plus assidus et l'exemple de toutes les vertus. Un élève a-t-il fini ses classes, toujours perdu pour les autres maisons qui n'ont plus rien à leur apprendre, il demeure avec nous encore de longues années, parce que l'Œuvre lui offre un asile bien aimé, qu'il connaît depuis longtemps, où il trouve toutes les facilités possibles pour rester vertueux.
Si ce livre tombe entre les mains de quelque directeur de petit séminaire préoccupé de ces graves questions, je me permettrai de proposer un plan, déjà essayé en partie dans certains diocèses et qui me semblerait concilier et les avantages de l'ex-
ternat et ceux du pensionnat qu'on dit indispensable pour la préparation au grand séminaire, il ferait naître beaucoup de vocations et soulagerait grandement les caisses diocésaines.
On devrait multiplier les écoles secondaires ecclésiastiques pour les classes de grammaire. A quoi bon encombrer les petits séminaires d'élèves de français ou de basses classes de latin ? ces enfants sont trop jeunes pour fixer leur vocation ; ce sont des bouches inutiles. S'il est vrai que sur vingt élèves de huitième, supposons seulement dix, un seul arrive au grand séminaire, celui-là a coûté dix fois sa pension, multipliée par huit années, mettons quatre en moyenne. 600 x 4 x lO = 24,000. Un pi-être coûterait donc quelquefois, rien que pour son petit séminaire 24,000 fr.; c'est un gaspillage de fonds, très inutile. Qu'on engage tous les prêtres, ceux de campagne surtout, à élever des jeunes gens ; un saint curé de Marseille, mort depuis plusieurs années et que j"ai eu le bonheur de connaître, M. Audric, avait toujours autour de lui dans son presbytère une vingtaine d'élèves. Tous portaient la soutane, ce qui est conforme aux décrets du Concile de Trente et maintient beaucoup la vocation. Chacun payait ce qu'il pouvait, et le plus souvent rien du tout; son traitement de curé, quelques aumônes les empêchaient de mourir de faim. J'ai dîné quelquefois avec eux, on faisait maigre chère, tout juste le nécessaire ; mais il a fait plus de cent très bons prêtres. Voilà une belle vie, bien remplie pour un
seul homme. Plusieurs pourraient en faire autant, et ils le feraient si on les encourageait et si on aidait leur dévoûment. Souvent dans les campagnes les prêtres meurent d'ennui, ce serait une noble et utile occupation pour eux. Outre cela on devrait multiplier les petites écoles secondaires, faisant une ou plusieurs classes. Le petit séminaire ne recevrait plus que des élèves de rhétorique, de seconde, de troisième, de quatrième tout au plus. Trois ou quatre années suffisent pour étudier la vocation d'un jeune homme, le plier à la règle, le préparer au grand séminaire. On ne recevrait que ceux qui veulent se faire certainement prêtres, munis d'excellents certificats des prêtres qui les auraient élevés, ayant une intelligence sufiisante, prouvée par de sévères concours ; Pietas ciim sufficientiâ (i Tim vi-6). Les vocations seraient plus nombreuses, chaque prêtre en ferait naître autour de lui, ceux qui s'arrêteraient en chemin n'auraient rien coûté à leur diocèse, le triage se ferait avant le petit séminaire où tous porteraient la soutane pour les séparer plus irrévocablement du monde. Nous croyons que cette méthode ferait de meilleures maisons, de plus nombreuses vocations, de meilleurs prêtres ; l'absence des petits enfants leur donnerait plus de sérieux, les vacances seraient fort abrégées, je n'ose dire supprimées comme l'ont fait avec tant de profit les écoles dites apostoliques qui se généralisent peu à peu en France et qui paraissent réahser le beau idéal de l'éducation
cléricale. Les vacances de deux mois tuent les vocations, qu'on le demande à tous les prédicateurs de retraites, chargés de réparer chaque année les désastres de ces temps maudits. Je suis du nombre; pendant plusieurs années j'ai prêché ces sortes de retraites, je sais ce que je dis. On objecte que les enfants ont besoin de connaître le monde, d'éprouver leur vertu avant de se consacrer à Dieu. De grâce qu'on ne répète plus ces tristes propos. C'est avec de pareils arguments que Satan fit tomber nos premiers pères : vous saurez le bien et le mal (Genèse iii-v). Apprenons le bien à nos enfants, ils sauront toujours trop de mal. Un courageux soldat va bravement au combat quand l'honneur et le devoir l'appellent à défendre sa patrie ; mais s'exposer aux balles pour savoir quel effet cela produit, c'est une folie, on n'eu reviendra plus.
J'espère que ces considérations mieux exposées et mieux développées donneront à quelque écrivain plus compétent que je ne le suis, l'idée de faire sur cet important sujet ce qu'on appellait autrefois un juste volume. Plusieurs personnages illustres se préoccupent, je le sais, de l'organisation fort défectueuse des petits séminaires, envahis par une routine qui a vieilli. L'un d'eux m'écrivait, le 19 mai 1869 : « Je vous envoie ci- incluse une lettre que j'ai « reçue de Monseigneur... Je vous la communique « confidentiellement pour que vous jugiez combien « il serait important que vous écrivissiez, cicrrente « calamo, et m'envoyassiez tout ce qui vous viendra
ft sur cet important sujet, les jjeiiis séminaires. l\ '( me faut vos notes. »
J'envoyai de suite un long mémoire que j'ai conservé. On me répondait, le 4 juillet suivant : « J'ai « lu avec le plus douloureux intérêt ce qui regarde « les petits séminaires. Je suis de plus en plus con- <■<■ vaincu que tout l'avenir du Clergé dépend de « là, au moins autant et, dans un sens, encore « plus, que des grands séminaires eux-mêmes. « Gomment se fait-il qu'on n'en comprenne pas la
« nécessité suprême Agréez, avec mes re-
« merciements, la nouvelle expression de mon très « tendre »
Je n'ai aucune mission pour faire un pareil ouvrage, ma voix se perdrait dans le désert. Mais on me permettra de raconter mes propres insuccès pour avoir suivi l'ancienne méthode, les vieux errements. Personne ne se fâchera de ma franchise, j'exciterais des haines mortelles si je disais ce que je sais de tant d'autres maisons.
D'abord je ne pouvais choisir un pays plus pauvre en bonnes vocations. Mais Dieu qui m'a fait naître à Marseille ne m'avait pas donné le choix. Les grandes villes, surtout les villes de commerce, et celles surtout qui ne sont pas environnées de campagnes, ne produisent presque plus de vocations ecclésiastiques. Notre Ecole, je le croyais, en ferait naître beaucoup, et sans doute nous en avons beaucoup plus que dans les années précédentes, mais combien peu encore ! Les basses classes
sont encombrées d'enfants qui veulent se faire prêtres, mais ils fondent successivement comme la neige. Il y a à peine sept ou huit vocations annuelles dans ce diocèse, puisqu'il n'y a pas plus d'ordinations tous les ans ; à peine, pour notre part, donnons-nous un seul sujet annuellement : c'est trop peu. Les six premières années ont été employées à faire successivement toutes les classes, dans ces quatres dernières nous avons donné deux diacres qui seront prêtres avant que ces pages soient publiées, un minoré qui sera alors sous-diacre, et deux tonsurés qui seront alors minorés. Ce n'est pas assez en quatre ans. Il est vrai que nous pourrions mettre à notre crédit plusieurs prêtres et plusieurs autres clercs qui ont commencé leurs études dans notre maison et les ont finies ailleurs. Il est probable qu'ils ont pris chez nous les germes de leur vocation. C'est un succès sans doute, mais nous l'aurions voulu plus grand. Nous raconterons plus au long, dans le chapitre suivant, les obstacles contre lesquels nous nous sommes heurtés.
Aussi, voulons-nous profiter de ces enseignements de l'expérience. Nous allons employer cette année à liquider nos classes fondées sur les anciens errements, en dispersant dans d'autres maisons tous nos élèves les plus avancés, chacun selon leur vocation. Désormais nous ne ferons plus dans notre école que les basses classes de latin ; tous paieront leur petite pension ; plus de ces sacrifices inutilement imposés à nos maigres finances, c'est de l'ar-
gent jeté à la mer. Après avoir fait de bonnes classes de français, leur sixième et leur cinquième, nous ferons un triage parmi les survivants. Nous serons ravis d'avoir préparé quelques médecins ou quelques avocats chrétiens, ils iront continuer leurs classes où ils voudront : ceux qui cesseront leurs études auront contribué par leur pension à l'entretien de ces basses classes, sans aucune dépense pour nous.
Après la cinquième, au plus tôt, nous enverrons à notre campagne de la Viste ceux qui nous donneront des espérances très fondées de persévérance, par leur intelligence, nous y tenons beaucoup, leur piété et leurs bonnes mœurs, nous y tenons encore davantage. La vie y sera plus recueillie que dans notre grande maison si populeuse, les études plus sérieuses. Nous aurons encore, sans doute, des nonvaleurs, il y en a même dans les ordres religieux les plus sévères qui conservent leur ferveur primitive, précisément parce qu'ils se débarrassent plus facilement de leurs sujets médiocres; mais nous n'aurons plus les immenses déceptions des années précédentes. Notre communauté s'assurera une source certaine de recrutement, et c'est notre but principal ; les autres, nous l'espérons, feront de bons prêtres pour notre bien aimé pays ou pour toute autre vocation religieuse. Tout ceci n'est pas une simple conception théorique, puisqu'on le pratique déjà dans plusieurs endroits. Les jésuites, les premiers, ont déjà fondé cinq ou six écoles apostoliques, elles
vont admirablement bien, nous les prendrons pour modèles. Ils ont été imités par les Oblats de Marie Immaculée, à N.-D. de Lumières (Vaucluse), par les pères du Sacré-Cœur d'Issoudun, par les pères de l'Assomption dans deux ou trois maisons, par les frères de Saint-Vincent-de-Paul de Paris, et par d'autres que nous ignorons, cette nomenclature étant tout à fait incomplète. Les parents pourront voir leurs enfants au parloir une fois par semaine ; peut-être permettrons-nous quelques sorties dans de rares circonstances prévues ; nous donnerons à nos élèves des vacances suffisantes pour les reposer et leur faire mieux recommencer leurs études : mais plus de vacances dans leurs maisons, ce serait détruire le profit de toute une année. Ils ne connaîtront que trop tôt le monde dans le reste de leur vie, inutile de leur donner nous-même la faculté de le faire dès leur première jeunesse.
En résumé, toutas les Œuvres, par tous les moyens à leur portée, doivent faire naître, entretenir, faciliter, développer les vocations ecclésiastiques.
Si elles peuvent élever elles-mêmes leurs enfants, elles les feront protUer des immenses ressources qu'elles offrent pour apprendre le zèle, entretenir la piété et les bonnes mœurs.
Mais tout le monde peut faire quelque chose. Nous citerons comme exemple la petite Œuvre de Tarascon-sur-Rliône, qui a depuis quelques années une charmante petite école d'une quarantaine
d'enfants, qui a ressuscité cette Œuvre en suivant notre méthode et notre règlement, et préparé déjà plusieurs prêtres.