LES INSUCCES DES PREMIERS COMMENCEMENTS
On l'a souvent remarqué, La Providence ne permet pas que l'expérience se transmette. L'éducation est toujours à refaire avec chaque individu. On transmet son héritage, sa fortune, les découvertes même qui abrégeront le travail scientifique des générations suivantes, mais chacun emporte dans sa tombe l'expérience acquise, sans en laisser ordinairement la moindre parcelle. Tous ceux qui voudront consacrer leur vie aux bonnes Œuvres ne réussiront donc qu'après mille fautes, mille insuccès; et si, dans les corporations, la méthode se fixe mieux par les observations successives de plusieurs, son application n'en est pas moins laissée à riiabileté, au savoir faire des successeurs qui feront mieux ou plus mal, selon leurs qualités personnelles, mais rarement parce qu'ils auront profité de l'expérience des devanciers.
Cette loi commune de la nature m'explique tous les essais malheureux de ma vie de père do jeunesse. J'ai réussi secundtun qiiid, mais toujours sans exception, après des insuccès. Est-ce parce que Dieu ne veut donner à personne sa gloire per-
sonnelle ? gloriam meam alteri non dabo (Is. XLii) Est-ce pour mieux montrer la profondeur de la plaie à guérir ? n'est-ce pas aussi la rage de l'enfer, d'autant plus irrité qu'il sait mieux le mal qu'on va lui faire ? Ce sont probablement toutes ces causes réunies. Quoiqu'il en soit, l'homme s'agite et Dieu le mène, sans violenter jamais sa liberté, mais en faisant tout concourir, amis et ennemis, à l'accomplissement de sa divine et immuable volonté. Je fais parfois ces réflexions, et Saint Augustin, je crois, les avait déjà faites sur le même sujet : lorsque mes jeunes gens se préparent à jouer un morceau de musique d'ensemble, chacun répète sa partie ; le bombardon ébranle les vitres de sons affreux, la petite flûte écorche les oreilles, le tambour bat au hasard, ce sont des bruits sans suite, des vacarmes sans objet. Mais celui qui a composé le morceau en connaît tous les secrets encore ignorés des exécutants ; tout à l'heure, quand tous joueront ensemble, ces sons affreux, pris séparément, produiront une délicieuse harmonie. Que de cacophonies dans la fondation d'une Œuvre ! le fondateur ne sait pas exactement ce qu'il veut, il en sait bien moins les moyens ; tout le monde lui fait de l'opposition : les supérieurs l'entravent, les égaux le blâment, les inférieurs se révoltent. Dieu, avec tout cela fait de l'harmonie, l'Œuvre s'établit, les âmes se sauvent. Le fondateur ordinairement succombe, mais un autre continue et lui va au ciel.... s'il ne s'est pas trop impatienté.
Voilà à peu près dans leur ensemble et à grands traits, l'histoiro de toutes les fondations. Les premiers qui en ont l'idée sont ces pierres solides, mais grossières et sans éclat qui demeureront obscures dans les fondements. Les pierres sculptées et brillantes s'élèveront au-dessus, elles attirerctnt tous les yeux. Qui pensera aux grosses pierres à jamais ensevelies? Dieu y pensera, car ce sont elles qui soutiennent l'édifice, et celui-ci sera déjà détruit par l'impitoyable main du temps, que les grosses pierres offriront encore leurs assises à de nouvelles constructions.
Certes on ne m'accusera pas de manquer de sincérité. Si j'écrivais ce livre dans un intérêt personnel, je ferais remarquer combien mes théories sont belles, l'avantage de remplacer les conditions actuelles de l'éducation populaire, de la remettre, comme autrefois, dans les mains des prêtres, et content d'avoir prôné cette méthode, nous laisserions nos vénérés confrères s'embarquer sur cette mer inconnue sans leur en montrer les écueils. Dieu nous garde de leur dissimuler la vérité! Les Œuvres surnaturelles, quand elles doivent réussir, ne se font pas si facilement; elles sont hérissées de dilïicultés à proportion de la profondeur des racines qu'elles doivent jeter. L'arbre ne grandit, ne fait des fleurs et des fruits, qu'après avoir longtemps travaillé dans la terre. Cette idée nouvelle des écoles sacerdotales, est devenue pour moi une inspiration de Dieu seulement depuis le jour où elle
m'a apporté tous les genres de traverses et de chagrins. Jusque-là ce n'était qu'une conception humaine d'un directeur besogneux. Le monde ne juge que par la grandeur des résultats, les Œuvres de Dieu se jugent par la grandeur des obstacles, et, plus tard seulement, par l'abondance des fruits. Les plantes annuelles poussent rapidement et meurent de même, les grands arbres sont longs à venir, mais ils abritent les oiseaux du ciel pendant plusieurs siècles. Dans notre seule ville de Marseille nous avons vu plus de vingt Œuvres de jeunesse se remplacer ; leurs rapides succès nous ébahissaient, nous rendaient presque jaloux, nous n'avions pas cette chance, mais au bout de peu de temps nous héritions de leurs enfants.
Les longues années de la fondation de notre Œuvre nous avaient appris ces vérités devenues pour nous comme des axiomes ; mais je l'avoue, je croyais à une réussite plus facile pour notre école. Nous avions fait notre premier établissement à vingttrois ans, à un âge où on est forcément aveugle, que mes jeunes confrères me le pardonnent. Mais en 1864 nous avions sans doute de l'expérience, l'habitude du maniement des affaires de la vie, quarante et un ans d'âge, notre plan était mûri, parfaitement combiné, il reposait sur des faits soigneusement étudiés. Mais le démon est bien plus habile, il paraît que nous l'avions touché à l'endroit sensible.
Nos premiers chagrins vinrent de nos propres
enfants. Plusieurs étaient excellents, quelques-uns sont devenus de bons prêtres ; d'autres sont encore des meilleurs de notre Œuvre ; plusieurs d'admirables pères de famille et déjà nous élevons leurs fils. Mais il est impossible de dire combien ils étaient gâtés ; nous ne savions pas le mal si grand. En vain la plus ombrageuse surveillance les accompagnait-elle partout, elle ne servait qu'à multiplier les expulsions en nous révélant la profondeur de la plaie. Quelques-uns nous l'avouaient avec une impudeur inconcevable : « Nous ne savions « pas que dans cette maison ce fût défendu, on le « fait partout, sans cela nous ne l'aurions pas « fait. » Cependant la discipline était stricte, plus qu'aujourd'hui, le nombre de nos élèves encore petit ; rien ne pouvait empêcher les mauvaises conversations, les gestes immoraux, les actes infâmes. Quelquefois nous nous en expliquions en tête-à-tête avec quelques-uns moins mauvais ; leurs confidences nous apprenaient que nous obtenions un succès relativement très grand ; ce qui nous déchirait le cœur n'était rien en comparaison de ce que nous empêchions, et c'est là que nous avons appris les détails de ces infamies qui souillent les écoles non seulement en dehors des classes, mais même pendant leur durée, sans que les maîtres s'en doutent ordinairement. Parfois nous essayions d'être moins sévères, de pardonner, nous ne faisions que perpétuer le mal ; ces enfants pleuraient beaucoup, faisaient les plus belles promesses, et recommen-
çaient promptement. Et presque tous étaient très jeunes, peu avaient fait leur première communion. N*ai-je pas reçu d'un enfant de douze ans, dans un brillant collège, les contes de l'Arélin, dont je ne savais pas même le nom ? Mais avant de les lui faire brûler devant moi, ils avaient circulé dans sa classe.
Notre première impression fut celle d'un regret profond d'avoir fondé cette école. Jamais notre Œuvre n'avait connu aucun acte d'immoralité ; nos plus mauvais respectaient leur congrégation et n'auraient osé la souiller pendant le peu d'heures qui les réunissaient chaque semaine. Il y avait dans notre maison une atmosphère de pureté qui éloignait les pervers. J'avais cru jusque-là, coram.e tout le monde, l'innocence la vertu de l'enfance, comme le vice la plaie de la jeunesse. C'est tout le contraire qui est vrai parmi les enfants du peuple, des grandes villes surtout. Les enfants sont gâtés en grande majorité : il y a bien plus de ressources avec les grands très capables de recevoir facilement les impressions de la foi. Dans ces réunions nombreuses qu'on appelle l'école, il y a une génération satanique qui propage le mal. Un seul est-il corrompu, et il y en a inévitablement toujours quelqu'un, il en gâte un autre, qui en gâte un autre et ainsi de suite à l'infini. Que dire des voleurs, et ils sont fort nombreux, de ceux qui manquent l'école, découchent de chez eux, se révoltent absolument ?
Rien ne peindra notre douleur, nous avions cru faire une bonne œuvre, nous avions apporté un levain de corruption inconnu jusque là parmi nous, comme nous le disions à la page 120 de ce volume. Je le sais, beaucoup ne s'en émeuvent guère. Je prêchais un jour une retraite ; un des directeurs, un homme fort respectable cependant, me fit cette étrange confidence dès mon arrivée : « Vous serez « ravi de la sagesse de nos élèves, ce sont de bien a braves enfants, mais vous savez, ils ont les habi- « tudes inévitables des jeunes gens. » Inévitables! je ne saurais en prendre ainsi mon parti. Admirablement secondé par mes frères de notre société, nous nous y mimes de toutes nos forces. Le premier moyen ce fut de procéder par de nombreuses expulsions, c'est le plus sûr de tous pour remonter une maison. Elles vont toutes mal quand le supérieur tient absolument au nombre, en fait une affaire de finances, d'intérêt. Ne dùt-il pas en rester un seul il ne faut pas hésiter un instant quand la conscience demande ces renvois. Les bonnes maisons ne sont pas celles où les jeunes gens ne font point de fautes, mais celles où elles sont sévèrement réprimées. Q'on me permette d'insister sur ce point qui touche à la foi : l'expulsion n'est pas seulement un châtiment, et d'ailleurs les enfants sont souv.ent ravis d'être mis à la porte, ils ne désirent que cela et leurs parents, trop souvent, ignorent ce que c'est que le déshonneur. Ce n'est pas non plus seulement une répression, une précaution sanitaire,
c'est surtout une expiation. Les supérieurs ne répondent pas des fautes commises malgré toute leur attention, tous leurs soins; mais ils en deviennent solidaires, s'ils négligent Texpiation ; ils attirent la malédiction de Dieu sur eux et leur maison. La société, par la peine de mort, ne corrige pas le coupable, pas même, le plus souvent, ceux qui voudraient l'imiter, mais elle accomplit la grande maxime de l'apôtre, sine sanguiyiis e/fusione non fit reynissio (Heb. ix. 22). L'expulsion c'est la peine maxima dans nos Œuvres, c'est toute la mort que nous pouvons donner ; nous la devons de toute rigueur à ceux qui ont gravement offensé le bon Dieu. Qu'on fasse grâce, à cause de certaines circonstances atténuantes, pour un plus grand bien, soit ; mais fermer les yeux, c'est presque une complicité dans le mal. Qu'aujourd'hui les temps sont changés! J'écris ces pages au moment du Congrès de Reims, à la fm de notre année scolaire ; je l'afïirme devant Dieu, nous n'avons pas connu un seul fait d'immoralité, cette année, mais pas le plus petit, pas même un geste, pas même un mot douteux. La foi règne en maîtresse absolue parmi nos plus grands élèves de 15 à 16 ans; les plus jeunes n'ont pas même l'air de penser au mal, parce que personne ne leur en donne l'idée. Nous n'avons pas chassé un seul élève dans ces onze mois, pour faits immoraux. Comment sommes-nous arrivés à cet heureux résultat ? Par cet ensemble de moyens qui forment la vie de notre Œuvre et que nous avons exposés
dans la première partie de cet ouvrage, surtout par la fréquente confession, car les huit dixièmes de nos enfants se confessent tous les huit jours.
Nous ne pouvions cacher à nos vénérés confrères ces douloureuses vérités afin de leur éviter les découragements, fruits des chagrins non prévus. Aujourd'hui, sans doute, nous recevons encore de fort mauvais sujets, mais c'est presque sans inconvénients pour les autres : ils prennent promptement le bon pli ou ne peuvent rester dans notre milieu, ce qui est fort rare. Ainsi, par exemple, il nous vient souvent des lycéens; nous éprouvions autrefois de vraies terreurs en les recevant; erreur ! ces enfants, qui n'ont pour ainsi dire jamais connu le bon Dieu, sont comme ces terres jamais cultivées qui produisent à la première culture les plus belles récoltes. Ils n'ont pas encore abusé des grâces de Dieu, la réaction s'opère promptement, nous en comptons plusieurs parmi nos meilleurs sujets, même à notre Réunion du Sacré-Cœur si sévère dans ses choix. Aujourd'hui, presque tous nos enfants des Saints Anges sont des élèves de notre école, quelques-uns font partie de la Réunion du Sacré-Cœur; leur surveillance, je veux dire leur simple présence, oblige le vice à se cacher, et répand la bonne odeur de Jésus-Christ.
Voilà les fruits, mais qu'ils furent longs à venir ! et cette pénible mais nécessaire épreuve nous a appris mieux que tous les enseignements et tous les raisonnements possibles, l'importance des
écoles sacerdotales. On le comprendra mieux à la lecture des Souvenirs de notre Œuvre, qui racontent la vie de deux de nos petits écoliers morts bien saintement. Puissions-nous, après avoir montré le mal dans toute sa laideur, faire partager notre conviction sur la possibilité du remède !
Le croira-t-on, les parents nous donnèrent autant de peine que leurs enfants. Ceci semble incroyable, notre but semblait le même, nos intérêts n'étaient-ils pas communs? Mais pas du tout, dès le premier jour une lutte s'établit entre nous, elle dura longtemps et produisit d'innombrables ruptures. J'aime à croire que ceci est un fait purement local, ou du moins je n'ai pas pu le vérifier ailleurs, mes nombreux rapports avec les autres Œluvres ne m'ayant jamais mis en contact avec leurs parents. Mais je ne crois pas qu'il y ait un pays où les enfants soient plus gâtés par leurs familles qu'à Marseille ; je dis plus, car ils paraissent l'être partout également, jusqu'au fond de la Pologne.
Nous avions fait un règlement, il en faut toujours un, qu'il soit écrit sur le papier ou gravé dans la tête ou dans le cœur. Pas un de nos articles n'était accepté, ou du moins pas un seul de nos parents qui les voulût tous. Chacun exigeait quelque exception, une vie à part. Nous avons bien appris alors à quoi tenait le succès d'une école : ne jamais punir les enfants, dissimuler leurs défauts avec grand soin, toujours affirmer qu'on est ravi d'eux, leur
donner beaucoup de prix et de louanges, fermer absolument les yeux sur ce qui est mal ; à ces conditions les familles enthousiasmées vous donnent à l'envi leurs enfants. Mais à chaque trimestre nos parents recevaient un bulletin fait avec la plus grande sincérité, disant le bien et le mal ; quelles colères en le recevant ! Mais, inflexibles comme la loi, nous avons reçu tous ces orages sans sourciller, sans rompre d'une semelle, tâchant de conserver notre rang, notre dignité, de demeurer prêtres, de ne jamais faire une bassesse pour attirer ou retenir un élève. L'éducation est une sublime mission, un admirable ministère ; il faut l'exercer en conscience, comme un devoir, ne visant ni à la gloire, ni au profit, se répétant sans cesse cette grande maxime de la vie : fais ce que dois, advienne que pourra. La vie d'un honnête homme serait intolérable si elle ne se cramponnait pas à ces principes d'honneur chrétien qui aident à la traverser. Il faut se dire comme saint Bernard se disait à lui-même pour s'encourager : Bernarde ad quid venisii? Si nous avons eu la folie de chercher dans l'éducation des jeunes enfants du peuple notre gloire ou notre satisfaction personnelle, nous sommes les victimes d'une grande erreur. Mais si nous avons voulu sauver quelques âmes per fas et ne fas, il faut les acheter au prix de tous les déboires et de toutes les humiliations. Parfois nous nous vengeons de tant d'ingratitudes par le plus profond mépris, il nous semble que cela nous
soulage ; mais c'est peu chrétien, la pitié vaudrait mieux. Le peuple sans éducation n'a pas conscience du mal qu'il nous fait, aucune forme n'adoucit l'impétuosité et la grossièreté de son premier mouvement. Que de fois, après les scènes les plus odieuses, les rupturesles plus injustifiables, reviennent-ils, quelques jours après, nous ramener leurs enfants. Les uns sont bons au fond, c'est la forme qui est absolument abrupte ; les autres calculent le profit et ne se croient pas déshonorés par une amende honorable qui fait gagner quelques sous. Il faut donc fermer les yeux sur bien des choses, mais ne jamais rien sacrifier de sa dignité. C'est peut-être la vertu que le peuple ignore le plus, il faut au moins lui en donner l'exemple pour l'honneur de notre sublime ministère.
Par fois les colères des parents sont puériles, le peuple conserve beaucoup des défauts de l'enfance, sa nature a quelque chose de primitif, l'éducation ne l'a pas poli. Ainsi rien n'est plaisant dans notre maison comme le chapitre des punitions. Nous le disions tout bonnement dans un de nos discours de distribution des prix: « Les parents, en nous prête sentant leurs enfants, nous disent tous: punissez « mon fils, corrigez-le, ne le manquez pas. Nous « punissons, ce sont des cris féroces. L'un ne veut « pas les arrêts, l'enfant s'enrhume; l'autre ne veut a pas du pain sec, il faut qu'il mange ; celui-ci défi fend la retenue pendant les récréations, l'enfant « a besoin de mouvement ; les retenues du soir, il
« a besoin de sommeil. En résumé tous semblent « dire : punissez-le bien, mais ne le punissez pas « Peu importe que l'enfant soit vicieux, paresseux, « insubordonné, gamin de rue ; ce qui est grave « c'est quand il déchire son pantalon, perd son pa- « rapluie ou sa casquette : notre maison doit être a une bien mauvaise maison pour ne pas empêcher « de pareils abus. » En effet, on nous enlève les enfants pour ces énormes méfaits. Ces jours-ci une mère nous présente son fils, paie par avance le trimestre. Deux jours après elle nous l'enlève parce qu'il avait mouillé sa blouse en buvant à la fontaine ; d'autres fois parce qu'un petit camarade l'a battu ; nous en per(hmes deux dans un jour parce qu'un orage nous avait aUeints et arrosés dans une promenade. Nous ti'en fiuiridus pas dans l'énumération de ces puérililés qui deviennent fort graves quand on pense que l'enjeu est l'âme de ces pauvres enfants. Des parents ne viennent-ils pas se plaindre parce que leur fils n'a pas reçu l'absolution tandis que celui de la voisine l'a reçue ?
Et cependant c'était le petit côté de la question, il y avait le côté hideux. Renvoyons-nous un enfant pour im;uoralité grave, ou seulement faisions-nous appeler les parents pour les conjurer de nous donner le concours d'une meilleure surveillance, le père nous disait, et souvent devant son fils : « Il n'a fait que cela ? J'en ai fait bien d'autres, un enfant doit tout savoir, je croyais qu'il avait volé ». Et si nous n'acceptions pas cette facile morale, nous voilà en-
core en conflit. Le vol du reste ne manquait pas. Dans les débuts de l'école notre économe avait la simplicité de faire payer la pension échue. Au jour de l'échéance on nous retirait les enfants; les parents ne manquaient pas de leur dire : « attends qu'on te renvoie, ce sera toujours tant de gagné. » L'un d'eux battait un jour son enfant avec tant de cruauté que nous fûmes obligé de le lui arracher des mains, le priant de faire ces exécutions dans sa maison et non dans la nôtre. Peu de temps après il faisait condamner en police correctionnelle un de nos pauvres couverts qui avait involontairement et légèrement blessé cet enfant au visage. Si nous n'avions pas été à ce moment au congrès de Lyon, nous serions allé le défendre nous-même, tant l'injustice nous révolte. Nous avons appris dans toutes ces aventures un fait très considérable d'expérience : c'est l'héridité du vice dans les familles et surtout de certains vices, comme la dissimulation, le libertinage et le vol. Les parents excusent leurs enfants parce qu'ils ont les mêmes vices. Aussi pouvons-nous confirmer de notre faible autorité ces paroles si vraies de M. Gay (Vie et vertus chrétiennes, tome I, p. 495) : « Oh ! qu'il est vrai « que la génération des justes est divinement bé- « nie, et quelle grâce, quelle avance, quel fonde- « ment que les saintes naissances ! Par suite de la « grande et adorable loi qui fait l'unité naturelle « du genre humain, chaque homme venant au « monde porte régulièrement en lui toutes les con-
•« séquences organiques des vertus, mais aussi des « péchés de sa race ; elles y sont comme addition- « nées, et lui-même en est comme le total. Qui ne a comprend en effet, qui ne voit chaque jour de ses « yeux, à quel point les âmes font ou défont les « corps ; et qui ne sent en soi dans quelle mesure « aussi le corps influe sur l'âme? cela ne va pas « sans doute à sanctifier d'emblée, et moins encore « à sauver infailliblement ceux qui naissent d'une « famille sainte ; n'ont plus qu'à enchaîner dans le c mal et à perdre sans espérance ceux qu'enfantent « des familles impies. Tout ce qui est fatal ici reste u dans les basses régions de notre ère, et la liberté
« morale de chacun demeure sauve Ce qui est
« dit dans l'Ecriture est d'ailleurs éclatant dans <( l'histoire, que Dieu poursuit l'iniquité des pères a dans leurs enfants jusqu'à la troisième ou qua-
« trième génération » Il n'y a rien à ajouter à
ces paroles magistrales qui sont l'expression exacte de la vérité, les vices des familles sont comme additionnés dans leurs enfants, ils en forment comme le total. Que de difïïcultés avec tant d'enfants illégitimes 1 Les parents de plusieurs vivaient en concubinage public ; d'autres, séparés de biens etde corps, et c'étaient les plus durs et lesplus grossiers dans leurs rapports avec nous. Nous avons toujours une liste de ceux qu'on nous défend de laisser voir à leur père, ou bien à leur mère. Quelques-uns, après la révolution de septembre, eurent leurs pères condamnés, par les conseils de guerre
à la prison ou à la déportation ; beaucoup soni francs-maçons ou libres-penseurs avérés, bien plus encore libres-viveurs. Pourquoi tous ces gens-là nous confiaient-ils leurs fils, que nous recevions du reste avec des préférences marquées ? mystère du cœur bumain ! souvent les plus mauvais soubailent meilleure chance à leurs enfants, et quelques rares fois, par la miséricorde de Dieu, ces enfants réussissent mieux que d'autres, nous en avons des exemples.
On conçoit ce que nous devions attendre d'un pareil milieu, et quand ces gens-là étaient babiles d'une habileté diabolique, ils essayaient de nous faire beaucoup de mal. Trois familles se liguent un jour pour faire fermer notre maison. L'agent qu'elles choisissent avait été comblé de nos bienfaits ; nous avions aidé dans des moments bien difficiles l'écrivain public qui rédige la dénonciation. On l'adresse au Ministre de l'Intérieur qui la communique à son collègue des Cultes : notre maison était l'ennemie du gouvernement. On sait combien la police impériale était ombrageuse ; on fait une enquête auprès de l'autorité religieuse et civile ; M. Levert, notre préfet d'alors, a la bonté de nous dire que nous devons à notre dénonciateur le plus beau dossier ; nous lui en avons conservé la plus vive reconnaissance, unicuiqiie suum.
La mèche éventée, on essaye d'un autre moyen. Le dénonciateur nous cite en diffamation devant la police correctionnelle. II ne peut produire qu'un
seul témoin et celui-là nous l'avons élevé plusieurs années de suite dans notre intimité, à notre propre table, il aurait vécu dans la plus grande misère sans cela. Il a le malheur, dans un moment d'égarement, de recevoir une somme pour prix de son témoignage et il nous l'avoue seulement plusieurs années après. Nous occupons trois audiences en première instance et deux en appel, Dieu permet que tout se change en véritable triomphe, nos jeunes gens nous font une ovation, ils auraient pu s'attirer une affaire sans la bienveillance des juges qui les laissèrent faire : le ministère public leur en avait donné l'exemple. Quel chagrin d'être ainsi attaqué par ses propres enfants ! mais Dieu permet le dédonnnagement, et il n'est resté de tout cela qu'un beau monument à la Très Sainte Vierge, érigé dans notre chapelle par tous mes jeunes gens, en réparation de la mauvaise conduite de leurs camarades et de leurs parents.
Une autre fois un de nos maîtres est accusé d'avoir gravement blessé un enfant. Le fait était absolument faux, l'inspecteur d'académie le constata après une minutieuse enquête, car nous devons le dire parce que c'est la vérité, l'autorité civile nous a toujours témoigné la plus grande bienveillance, sans en excepter celle des années révolutionnaires. Mais nous subissons dailleurs une telle scène que nous en tombons gravement malade. Cette famille obtenait plus qu'elle n'avait demandé. J'en passe et des meilleures, ce n'est pas une auto-
biographie que je veux faire, mais un simple enseignement pour les pères de jeunesse qui débutent.
Décidément les deux premières années furent désespérantes, la rage de 1 enfer sévissait contre nous, le diable se vengeait, mais il s'épuisait. Aujourd'hui nous ne connaissons plus ces douleurs, nous avons un choix de parents qui nous comblent de consolations, les exceptions sont très peu nombreuses, c'est vraiment l'élite de celte excellente population marseillaise encore si bonne malgré l'envahissement de la population étrangère, l'Italie seule nous donne 35,000 habitants. Sans parler des femme ^ plus généralement pieuses, nous avons des pères qui sont de vrais chrétiens, quelques-uns des modèles de piété : et si beaucoup participent encore à l'indifférence du siècle, chaque année à Pâques, nous avons le bonheur de faire quelques conquêtes. Ces familles détestables se sont éloignées de nous, les meilleures nous viennent toujours plus nombreuses. L'avouerons-nous cependant ? Le vieil homme s'applaudit de ce changement, c'est si agréable de mener une vie facile ! mais au fond nous regrettons notre troisième couche sociale, il y avait là un plus grand bien à faire, et si Dieu nous prête vie, nous exécuterons le plan d'une autre fondation où on ne recevra que des enfants débraillés, jurant convenablement, suffisamment grossiers, dignes de l'enseignement gratuit, laïque et obligatoire. Seulement, nous aurons be-
soin de l'appui de la police et par conséquent d'un gouvernement qui s'occupe plus franchement de ces pauvres délaissés.
Je ne dois pas oublier un moyen, connu, je crois, dans d'autres Œuvres et qui nous avait fort bien réussi. Je veux parler d'une réunion à la chapelle, où nous invitions nos parents par lettres nominatives, un dimanche par mois. Nous leur faisions pendant une heure une conférence, sur la manière d'élever leurs enfants, suivie de la bénédiction du Très Saint Sacrement. Cela dura trois ans, puis ils vinrent moins nombreux, il y eut de notre part un peu trop de négligence et de paresse, les occupations ordinaires du dimanche nous accablent; j'ai donc cessé ces convocations, mais avec la résolution bien arrêtée de les reprendre un jour, car cela faisait beaucoup de bien.
Il y a une troisième source de graves soucis dans une école, nous devons aussi l'exposer, ce sont les maîtres. En 1864, notre communauté était trop peu nombreuse pour faire toutes les classes, surtout avec l'accroisseme'nt trop rapide et imprévu de notre école, et plusieurs d'entre nous, le supérieur en tête,- n'y entendaient rien du tout. Il nous fallut prendre des aides au dehors. Que de supérieurs dans l'intimité nous ont fait part de leurs douleurs! On a beau s'entourer de toutes les précautions, il est impossible de tout savoir jusqu'au jour de la catastrophe. Nous avons essayé de professeurs mariés, cela offrait plus de garanties, ce semble, et
les journaux rouges raffirmaient si hautement ! nous nous sommes trompés. Nous avons pris des ecclésiastiques, ou du moins des porte-soutanes chaudement recommandés par des curés ou des grands vicaires, nous avons été plus malheureux encore. Les célibataires ne valaient pas mieux, et quoique nous nous fussions d'abord promis de ne jamais recevoir de religieux défroqués, nous n'avons pu les éviter tant ils sont innombrables et le cachent avec soin. Que de larmes nous avons versées! que de désespoirs ! En vain la surveillance étaitelle incessante, en vain le préfet des classes, prêtre de notre communauté, passe-t-il toute sa journée avec les enfants, tantôt dans une classe, tantôt dans une autre, de manière à en surveiller toujours deux à la fois par les vitrages qui les séparent ; impossible d'empêcher toujours l'impiété, l'immoralité, l'improbité, la négligence, l'incapacité! En vain avons-nous fait maints changements, nous ne changions que de figures. Ce n'est pas à dire que nous n'ayons eu en majorité de très bons professeurs, mais que d'exceptions! Pourtant ce nous semblait, les mauvais sujets n'auraient pas dû se présenter dans une maison comme la nôtre, nous aurions dû leur faire peur. On leur posait de rudes conditions, ils savaient qu'au moindre écart on les chasserait impitoyablement. Nous avons alors appris cette triste vérité que nous ignorions et que depuis toutes les maisons de notre connaissance nous ont confirmée ; une des plus tristes professions de notre
siècle, je veux dire des plus mal exercées, est celle de professeur. Il y en a d'excellents, c'est évident ; mais si on veut réunir les bonnes mœurs, la pureté de doctrine, l'art de maintenir la discipline, l'instruction suffisante, la probité, on demande la réunion de cinq choses bien difficiles. Ces rares sujets vont dans les grands établissements qui leur font une position honorable et suffisante, les pauvres écoles primaires ramasseront les restes, et les ramassent en effet. Nous devons taire tout ce que nos enfants nous ont appris des écoles qui les ont élevés avant nous. Les professeurs indifférents sont encore les moins mauvais et confier des enfants à des maîtres indifférents, quelle éducation espérer ? Du reste, nos professeurs externes, et nous n'en avons jamais eu plus de quatre, font seulement la classe. La surveillance en étude, à la cour, à l'Eglise et en général dans toute la maison, nous est absolument réservée. Nous conduisons nos élèves en promenade, le soir à leur maison, nous n'avons jamais fait d'exception dans ces points si importants.
Cependant, pour confirmer ce que nous disions des épreuves qui accompagnent la fondation des Œuvres, c'est au début que nous les avons toutes éprouvées. Nous en avons acquis plus d'expérience, nous avons mieux compris la sagesse des ordres religieux qui se défont peu à peu de ces auxiliaires, car eux aussi les emploient encore à leur grand détriment. Ceux qui le font devront en di-
minuer graduellement le nombre, et en attendant les surveiller de très près et les faire surveiller par leurs meilleurs élèves. Sans doute leur autorité en sera amoindrie, mais bien moins que par ces écarts trop probables sans cette surveillance. Nous défendons à nos maîtres de ne jamais parler religion en bien ou en mal, c'est plus sûr. Ils font réciter la lettre du catéchisme ou du livre d'histoire, le reste nous regarde exclusivement et nous y suffisons.
En résumé. Dieu a permis que nous ayons semé dans les larmes ; ce sera l'histoire de toutes les Œuvres qui voudront récolter dans la joie. Saint .Joseph Calassanct, âgé de quatre-vingt-douze ans, dont cinquante-deuK employés au service des enfants du peuple, était interdit au moment de sa mort, et son ordre à peu près détruit. Mais une révélation de la Sainte Vierge lui prédit la résurrection prochaine de sa compagnie et son merveilleux accroissement. Le bienheureux de la Salle fut interdit plusieurs fois. Nous qui ne sommes pas si saints nous n'aurons pas à craindre les mêmes douleurs, mais nous en aurons assez pour asseoir notre Œuvre et la faire prospérer. Si nous n'avions pas traversé ces mêmes épreuves jamais nous n'aurions su d'une manière aussi complète le déplorable état de l'éducation populaire, ces choses ne se devinent pas dans de simples inspections, nos Œuvres ne nous les font pas connaître suffisamment, et le confessionnal lui-même, en révélant des faits
isolés, ne révèle pas la généralité du mal. Qu'on nous pardonne d'avoir soulevé ce triple voile qui cachait les enfants, les parents et les maîtres, car nous l'avons à peine soulevé : c'était nécessaire pour montrer la nécessité d'une nouvelle méthode. Courage, donc ! et pour Dieu, prêtres du Seigneur, zélés pères de jeunesse, faisons-nous maîtres d'école des jeunes ouvriers. C'est une belle carrière pour les âmes énergiques, nous y sauverons beaucoup d'âmes, et la nôtre en sus, ce qui vaut bien la peine d'essayer.