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LE DIRECTEUR DOIT-IL ÊTRE PRÊTRE OU LAÏQUE

Nous abordons un sujet bien délicat, nous l'avons déjà traité en passant, à Tarticle de la communauté. Il faut ici autant de prudence de notre part «pie de cbarité de la part de nos lecteurs. Il y a des positions acquises dans beaucoup d'Œuvres, le bien s'y fait, ce serait une grande imprudence de vouloir détruire ou amoindrir ces positions, blâmer ou entraver ce bien, surtout quand ces pieux laïques ont peut être été amenés là, parce qu'ils n'ont rencontré qu'indifTérence ou opposition de la part des prêtres, qui auraient dû les encourager. Je connais un pays, où tout le clergé a refusé de concourir à la fondation dune Œuvre, sous prétexte qu'elle était impossible ; un" homme seul a eu le courage d'essayer, il a réussi, tout le monde s'est tourné contre lui.

Mais il nous semble que la proposition bien énoncée se résoudrait d'elle-même. .Je ne dis pas seulement: le Directeur doit- il être prêtre ou laïque? car dans ce sens, on nous répondrait, que la direction doit appartenir à celui qui l'a prise. Il vaut mieux, en efïet, qu'un laïque soit à la tête d'une Œuvre, que s'il n'y avait personne ; mais je dis,

vaut-il mieux, que le Directeur soit prêtre ou laïque ? et dans ce sens la question me semble toute tranchée. Cependant je distinguerai encore entre les Œuvres.

Il y en a qui doivent être l'apanage des laïques ; les prêtres n'y feraient pas autant de bien. Je veux parler de ces cafés chrétiens, de ces cercles religieux, bons en eux-rnêmes, où les jeunes gens se réunissent pour jouer plus innocemment que dans le monde, où on fait un peu de musique, où on lionne quelques leçons. Le tout se termine par quelques bons conseils qu'on glisse adroitement sous une forme agréable. Quelquefois on fait un petit bout de prière ; à Pâques, on insiste un peu plus sur les bons avis, et tout est fini. Dans ces Œuvi'es, il suffit d'un prêtre qu'on puisse montrer quelquefois, sa présence plus assidue effaroucherait ; il est très heureux que de pieux laïques veuillent se charger de cette besogne, qui est loin d'être absolument infructueuse.

Mais nous parlons dans cette méthode des Œuvres ouvertement chrétiennes, et nous disons que les prêtres valent beaucoup mieux pour ces Œuvres. Nous allons plus loin, nous ne croyons pas qu'elles puissent réussir avec des directeurs laïques. Il semble que la seule lecture des moyens que nous avons indiqués pour former les jeunes gens a la piété, suffirait pour trancher la question, et que des prêtres seuls sont capables d'apprendre toutes ces choses aux enfants. Mais cette proposition est trop

importante, pour ne pas l'examiner sous toutes ses faces, pour ne pas chercher à résoudre toutes les objections qu'on peut nous opposer.

1° Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même l'a ainsi établi : Posuit Episcopos regere Ecclesiam Dei quaw, acquisivit sanguine siio (Act. xx. 28.) Dieu a donné à son Eglise le ministère des âmes, les Evêques ou leurs délégués en sont seuls chargés, non pas en ce sens, que personne autre ne puisse s'en occuper, puisqu'il est écrit ailleurs, unicuiqiœ Deus nmndavit de prox/ino suo (EccYi. XYn.12), maisparce qu'il a établi un ordre, spécialement destiné à donner l'enseignement et à conmmniquer les grâces nécessaires pour perpétuer les lumières de la foi et la pratique de la religion dans la société chrétienne. Les prêtres ne reçoivent pas seulement le pouvoir d'administrer les Sacrements aux fidèles, mais encore une juridiction réelle ; l'Eglise, il est vrai, restreint ou étend à son gré cette juridiction, mais elle n'en fait pas moins des prêtres, les légitimes administrateurs des grâces célestes. Nier cette grâce du Sacrement et de la mission hiérarchique, c'est nier l'institution divine du sacerdoce ; afïïrmer qu'un laïque vaut autant qu'un prêtre pour conduire les âmes, c'est affirmer, avec les protestants, que tous les hommes sont également prêtres, c'est dire que le sacerdoce chrétien n'e.xiste plus. La réforme avait d'abord soustrait les évêques à l'autorité du Pape; elle inventa ensuite le Presbytérianisme, pour finir par le laïcisme; et qu'on ne s'y

trompe pas, il se trouve un peu de cette erreur aujourd'hui, au fond de bien des questions de ctiarité. Mais sans aller si loin, continuons à examiner notre thèse par tous ses côtés.

2° Nous sommes catholiques, nous n'avons pas fait les révolutions, par conséquent nous n'avons pas à justifier les lois qu'elles ont enfantées. Quelle est la constante pratique de l'Eglise, depuis des siècles, partout où elle est la maîtresse de régler la discipline à son gré? Non seulement elle ne contie pas aux laïques le soin des Œuvres spirituelles, mais elle ne leur a pas même donné l'administration des bonnes Œuvres temporelles. Les hospices, les asiles des orphelins, et mille autres dont elle avait couvert l'Europe, étaient entre les mains des prêtres séculiers ou des religieux, et l'éducation elle-même ne se donnait que par l'Eglise. Après la révolution, il fallut cinquante ans pour séculariser l'enseignement. Napoléon lui-même fut contraint de remplir son Université de prêtres et d'anciens religieux ; il lui eût été impossible de trouver assez de laïques pour occuper ses chaires, tellement cette fonction leur avait été étrangère jusque-là. L'histoire, l'étude des conciles et des décrets pontificaux, tout nous l'enseigne : les préférences de l'Eglise ont toujours été pour l'enseignement religieux, poui' les bonnes Œuvres religieuses; toujours et partout, quand elle l'a pu, ses prêtres ont été à la tête de toutes ces choses, sa pratique, ses préférences, sa discipline, ont-elles pu

ne pas être éclairées, motivées. Qui peut le supposer parmi des chrétiens?

3° Un prêtre a beaucoup plus d'expérience des âmes, de cette expérience pratique qu'un laïque ne souçonnera jamais, surtout, peut être, quand il est pieux. Je m'explique : le laïque pieux ne connaît pas assez le mal, il ne lui apparaît que gazé par mille voiles dont le vice sait s'entourer. Je dis surtout le laïque pieux, car celui même qui aurait plus nécu, comme on dit, n'aurait pas ces mille connaissances de la confession. Sans doute le secret impénétrable dont Jésus-Christ a voulu qu'elle fût entourée, ne permet pas au prêtre de se servir in actu des connaissances qu'il a puisées au Saint Tribunal, mais il ne lui est pas défendu in habita de se former son expérience, de rapprocher dans son esprit les cas semblables, produisant les mômes résultats. Sans le vouloir, sans s'en douter, le prêtre fmit par connaître tellement le fond des âmes, que la moindre fréquentation, les moindres rapports avec ceux même qu'il ne confesse pas, suffit pour les lui faire juger, comme s'il avait longtemps vécu avec eux. Saint Philippe de Néri sentait avec l'odorat si les âmes étaient en état de grâce, c'était un don surnaturel ; M. Allemand, par sa seule expérience, avait acquis la connaissance la plus intime du cœur des jeunes gens. « Je les vois les yeux fermés, disait-il; je les sais par cœur ; en fait de jeunes gens, on ne peut rien m'apprendre ». J'entends plus de sept mille confessions par an ;

comment dire qu'un laïque pourra jamais aussi bien connaître un jeune homme, qu'un prêtre qui aura vu plus de 200,0lX) fois dans trente ans la conscience de ses enfants.

Ces connaissances snnt surtout précieuses dans la pratique des Œuvres. Il faut donner des avis : ceux d'un laïque pourront être excellents, mais que de fois on pourra dire non erai hic lociis, quand il voudra recommander autre chose que des actes purement extérieurs. Il se fera des théories basées sur ses réflexions et sur son intelligence personnelle, mais presque jamais sur les besoins réels des jeunes gens. Un prêtre expérimenté ne dira rien qui ne soit appuyé sur un ensemble de faits certains. « Je suis sûr que mes jeunes gens vivent, pour la plupart, sans péché mortel », me disait un pieux laïque, qui avait cent jeunes gens, dont très peu fréquentaieni assidûment les Sacrements. Un prêtre aurait-il pensé ainsi ? Une autre fois, dans une maison d'éducation peu nombreuse, il fallait que douze jeunes gens allassent révéler au Directeur laïque les faits les plus abominables, pour l'obliger de se rendre enfin à l'évidence, après avoir refusé de croire ces choses seulement possibles ; un prêtre les aurait devinées, ou tout au moins comprises à demi-mot, au moins au premier avertissement. .J'ai souvent assisté à ces avis donnés par des Directeurs laïques ; ils y mettaient beaucoup de zèle, surtout beaucoup d'esprit ; j'admirais leur intelligence de l'organisation extéiieure des Œuvres ; mais ils ne

connaissaient pas le fond du cœur de leurs jeunes auditeurs, chacune de leurs paroles trahissait cette ignorance.

Nous avons parlé du précieux concours que le Directeur pouvait se procurer par ses jeunes gens les plus pieux. Comment connaître les meilleurs? Un laïque ne le pourra jamais. On a remarqué qu'il y avait des jeunes gens pleins d'horreur pour ce qu'on appelle dans le monde le libertinage, et cependant livrés aux plus déplorables habitudes. Il est d'autant plus difïicile de distinguer, ces enfants, que tout, souvent, dans leur extérieur semble dénoter la piété : air doux et modeste, tenue irréprochable, apparences trompeuses, et le dirai-je, propension réelles aux pratiques extérieures de la dévotion, .l'en ai même connu, voulant se faire prêtres, devenir religieux, travaillant longtemps pour cela, qui avaient même essayé. Ils étaient assidus aux otfices, avaient un bon esprit. Comment un Directeur laïque pourra-t-il deviner ces inexplicables caractères? Il se confiera en eux, sans s'apercevoir de leur stérilité, si ce n'est au jour où la justice de Dieu se lassant, fera enfin connaître, par quelque faute scandaleuse, ce que contenaient ces sépulcres blanchis. Ces pauvres âmes pourront aussi tromper un prêtre, mais beaucoup plus difïïcilement, à cause de son expérience des choses intimes. Deux fois déjà, j'ai deviné, comme par instinct, deux voleurs, et de la pire espèce, sous les apparences les plus pieuses. Chaque fois, ces faits étant devenus pu-

blics, mes jeunes gens ont cru voir de vrais miracles, dans les illuminations soudaines et imprévues qui m'avaient fait soupçonner des choses si parfaitement cachées; et cependant, j'avais dû cette connaissance à de légers indices qui tout d'un coup m'avaient ouvert les yeux; je l'eusse laissé passer sans cette expérience du caractère des enfants, qui se trahissent si aisément et sans s'en douter. L'habitude de la confession donne cette méfiance, elle force à regarder au-delà des apparences les plus vraisemblables, La bonne foi est rare en ce monde, on le sait, et à côté des âmes droites et sincères de beaucoup de jeunes gens, le prêtre est habitué à rencontrer tant d'âmes trompeuses, qu'il finit par les deviner comme malgré lui. Ceci est peut être plus rare chez les grandes personnes, qui abandonnent plus aisément la pratique des Sacrements ; mais chez les enfants se confessant habituellement, jamais un laïque ne soupçonnera tout ce qu'il faut arracher d'enveloppes, pour bien connaître le cœur humain.

4" Dans notre siècle naturaliste, on fait peu de cas de la théologie, reléguée au rang des vieilleries inutiles. Telle n'est pas cependant l'opinion des chrétiens sensés. Confier la direction d'une Œuvre ayant pour but de former les enfants à la piété, à quelqu'un qui ne sait pas la théologie, c'est s'exposer ù de graves méprises, à de bien funestes conséquences. Les plus habiles théologiens peuvent souvent, à leur insu, passer à côté de la question, et

quiconque essaie de traiter ces matières, se heurte tout de suite à des erreurs, s'il n'a pas sérieusement étudié ce qu'il traite. La théologie mystique n'est pas moins ardue que la théologie dogmatique ; et qu'on ne me dise pas qu'avec les enfants, il ne faut pas tant de science : il en faut toutes les fois (ju'on dirige ex professa. Nos enfants de la classe ouvrière ne reçoivent pas d'autre instruction que la nôtre ; nous sommes leurs maîtres, leurs professeurs, leurs répétiteurs. Voici deux exemples, entre mille, des inconvénients de l'ignorance. Je trouvais dans une Œuvre un Directeur laïque se croyant simplement gallican, vieille tradition de la cour où il était avocat, et qui dépassait de beaucoup les plus chauds jansénistes du dernier siècle. En revanche, je connaissais dans la même Œuvre un autre laïque qui, sachant M. de Lamennais par cœur, rabaissait au-delà de toutes les limites la puissance des és'êques. Le premier s'expliquait très crûment de son gallicanisme devant ses enfants; le second était plus prudent, car si le Pape était loin, son évoque était près. Un peu de théologie, leur eût appris, à l'un et à l'autre, au moins la discrétion et la défiance d'eux-mêmes dans des matières si scabreuses, qui ne sont pas de simples questions de sentiment.

5° Terminons par une raison d'appréciation morale. Un Directeur doit être père avant tout. Les membres d'une Œuvre sont ses enfants, il les appelle ainsi ; il est le père de leurs âmes, il les a

engendrés de nouveau à Jésus-Christ, il a pour eux l'amour et la sollicitude d'un père. Cette paternité spirituelle n'est pas une liction, mais une réalité ; elle est l'effet de la grâce d'un Sacrement institué par Jésus Christ, donnant tout de suite à un prêtre une autorité et une influence que rien ne peut égaler. Voyez les sauvages des pays les plus reculés, ils distinguent immédiatement entre le prêtre catholique et le pasteur laïque protestant. Et qu'on ne dise pas: c'est la robe qui produit cet effet. Ce serait faire mentir toutes les relations des missionnaires, tous les récits de l'histoire ; Notre-Seigneur aurait manqué son but, s'il en était autrement. J'ai connu, et j'ai le bonheur de connaître encore, les laïques les plus zélés et les plus pieux qu'on puisse voir, je les ai pris pour types dans tout ce que j'ai écrit, parce que par un argument à fortiori, tout s'applique bien mieux encore à ceux ayant une moindre vertu, ou une position personnelle moins favorable ; par exemple, que dire de ceux qui ont femme et enfants, qui sont divisés, selon l'expression de l'apôtre ?

Résumons en deux mots : je ne dis pas que les laïques Directeurs d'Œuvres soient une mauvaise chose, qu'il faille les exclure, au mépris de leur dévoùment, de leur zèle; mais je dis qu'un directeur-prêtre vaut beaucoup mieux, et qu'une Œuvre ne sera bien chrétienne qu'à ce prix. Du reste, les faits sont là pour le prouver : les Œuvres dirigées par des laïques sont iiombrcuses en France ; toutes

font du bien, mais il y en a-t-il une seule qui soit vraiment bien pieuse? Je n'aipas eu la chance de la rencontrer.

Je veux faire cependant encore une dernière observation : le directeur le plus à craindre pour une Œuvre, ce n"est pas le laïque, c'est le prêtre-laïque, qu'on me permette celte expression, c'est-à-dire le prêtre enfant de ce siècle, le prêtre naturaliste, le prêtre qui n'est pas pieux, le prêtre honnête homme, cherchant la moralisation des classes ouvrières, par des moyens humains. Le bon Dieu garde nos Œuvres de ce brave homme, dont je n'ai jamais précisément rencontré le type, mais quelque chose peut être qui en approchait. Sa présence et son action seraient déplorables. Qu'est-ce qu'une Œuvre purement humanitaire? Il y a trop de personnes se contentant de ce maigre résultat ; allez droit au but, qui est Jésus-Christ, Valpha et Vomèga de toutes les choses de ce monde ; laissez aux ministres dissidents le soin de faire des instructions telles que les journaux nous disent, qu'on en fait en Angleterre ou aux Etats-Unis, sur les mille besoins de la vie domestique. A quoi sert de prêcher l'économie aux enfants, l'utilité des caisses d'épargne, Texcellence des tontines sur les chances delà vie ou du tirage au sort? Ces choses sont inutiles, dans la bouche d'un Directeur laïque, elles sont ridicules, dans la chaire de vérité, dans la bouche d'un ministre du Seigneur. Prêchez la foi, l'humilité, la mortification, faites des chrétiens et vous aurez

réalisé le vrai progrès humanitaire. Mille fois plutôt, des laïques à la tête de nos Œuvres, que des prêtres ainsi faits ! Heureusement, l'ai-je dit, je ne crois pas qu'il en existe dans les rangs de ces hommes dévoués, consacrés au salut des âmes de nos enfants .

Nous savons que cette théorie soulève des objections et plus encore des répugnances, et ces répugnances ont des motifs bien honorables. Car enfin, 1" objection. Les laïques n'ont pas arraché ces Œuvres aux prêtres ; dans beaucoup d'endroits, ils ont malheureusement trouvé la place vacante et ils l'ont prise, voilà tout. Ils font beaucoup de bien, personne ne le faisait, ne le ferait peut être : faut-il les mettre impitoyablement à la porte, au risque presque certain de voir tomber leurs Œuvres ? Qu'on me comprenne bien, je n'ai rien dit de tout cela, ou du moins je n'ai pas voulu le dire : j'ai même voulu dire le contraire. Je prétends seulement qu'un prêtre à la tête des Œuvres de Jeunesse, vaut beaucoup mieux, et que les laïques mettraient le comble à leur dévoùment et à l'esprit d'abnégation qui les anime s'ils tendaient sans relâche à trouver des prêtres pour les charger de leurs Œuvres. Je sais qu'on n'en trouvera pas toujours à son choix, alors on attendra tant qu'il plaira à Dieu, et ou continuera à faire le bien de son mieux; mais le but à poursuivre c'est celui-là.

Que dire donc des patronages, qui ayant suraboiidanimenl tout ce (pi'ils pourraient désirer, en

fait de prêtres pieux, zélés, capables, les mettent sans exception au second plan, et réservent à peu près exclusivement aux laïques, la direction principale ? Je n'ai pas mission de les juger, mais je sais que les personnes les plus graves se sont fortement préoccupées de cet état de choses, si anormal dans l'Eglise de Dieu.

2' objection. Les laïques administrent beaucoup mieux que les prêtres; on peut donc diviser les attributions, et réserver entièrement le temporel aux laïques, pour le plus grand bien des Œuvres.

D'abord, est-il vrai que les laïques administrent mieux? Un prêtre ne peut-il avoii- tout ce qu'a un laïque ? Mais admettons leur infériorité en connaissances administratives, ils peuvent se faire aider par des laïques, je suis loin de les exclure, puisque je consacre un chapitre spécial à leur concours. Ce que je ne voudrais pas pour le bien des Œuvres, c'est une administration laïque indépendante, parce que celui qui tient les rênes de cette administration, est nécessairement le maître.

3" abject 1071. « Il y a, dans l'administration exté- « rieure des Œuvres, des fonctions qui, non seule- « ment seront mieux remplies par un laïque, mais « q\i\ semblent exiger aussi que ce laïque n'ait pas « lui-même laie position secondaire dans l'Œuvre... « le placement des apprentis, les visites de l'atelier, 0 les plaintes des parents, les recours à la police... « voilà des fonctions qui sont l'apanage d'un laïque ft plutôt que d'un prêtre, v

J'ai cité mot pour mol afin de ne rien enlever à la force de cette objection. Remarquons d'abord en passant, les expressions que j'ai soulignées à dessein. Le laïque ne peut avoir dans une Œuvre une position secondaire, qui nuirait trop, dit- on, à quelques-unes de ses fonctions; et le prêtre dont les fonctions sont autrement sublimes et importantes, pourrait sans inconvénients avoir cette position secondaire? car enfin, il ne peut y avoir deux premiers, ce serait le dualisme en administration. Quant à la réponse, je Fai déjà faite : je conviens que le prêtre ne peut pas et ne doit pas tout faire, ni aller partout ; voilà pourquoi je n'en fais pas un homme universel ; je ne prétends pas qu'il soit les bras, les mains, les jambes, je dis seulement qu'il doit être la tête.

A" Objection. — On a peur du prêtre, <( s'il y a des « villes où la soutane peut paraître impunément 0. dans les ateliers ou dans la famille, il en est « d'autres, et c'est le plus grand nombre, où cela « ne peut se faire. »

Mais est-il vrai qu'on a peur du prêtre ? Je l'écrivais, il y a quelques années, dans le Jeune Ouvrier, on a peur du prêtre qui se cache, qui rougit de son habit ; on n'a pas peur du prêtre s'affichant avec courage. Quelle ville vaut moins que l'armée et la marine surtout ? Pourtant l'apparition des aumôniers y a été saluée avec bonheur, et, chose inconcevable chez les fils de Voltaire, nourris depuis cent ans des phis mauvaises dncti-ines. les Jésuites, les

affreux Jésuites, les jésuites des romains et des pamplilets, ont eu toutes les préférences de ces lecteurs du Juif-errant. Qui aurait osé le croire ? Pourtant les faits sont là, évidents et patents pour tout le monde. Citerai-je mon expérience ? Il y a trente ans que je suis avec les jeunes ouvriers... mais n'en parlons pas ; on me réfuterait immédiatement par cet argument, que tous les ouvriers de Marseille sont des saints. Hélas !... parlons alors d'autre chose. J"ai été dix ans aumônier d'une école de mousses et novices. Qu'est-ce que cette école ? Je n'ai pas besoin de le dire, les pierres le crieraient au besoin, ce ne sont pas des anges, et cependant, je l'assure, ma soutane n'a jamais fait peur à aucun enfant. Sous des formes abruptes, dans des natures corrompues dès leur plus tendre enfance, chez des jeunes gens que la misère ou l'inconduite des parents, ou la plus mauvaise éducation avaient perdus de bonne heure, j'ai trouvé des âmes naturellement chrétiennes, et j'ai pu leur faire faire plus de trois cents bonnes premières communions. Au contraire, l'influence du prêtre est immense sur ces natures, vierges, le plus souvent, de toute culture. Toujours placés sous la menace d'une répression énergique, ils trouvent dans le prêtre, cette tendresse, cette afïection qu'ils savent si bien comprendre, elle les impressionne précisément pour l'avoir moins connue jusque-là. Non, le prêtre ne fait pas peur, si ce n'est à ceux qui ne l'ont jamais vu, ou vu de loin, comme les apparitions terribles dans les

ombres de la nuit s'évanouissant dès que le grand jour les fait voir dans leurs formes naturelles.

D'ailleurs, si cette objection prouvait, elle prouverait trop. Il s'ensuivrait que le prêtre ne devrait pas même se montrer au chevet des malades, au lit des mourants ; car s'il est un moment où le prêtre effraie, même ceux qui ont vécu avec lui, c'est bien le terrible moment de la mort.

Mais supposons que cette objection ait un fondement véritable, nos Œuvres justement ont pour mission de combattre cette répulsion. Puisque le prêtre est un agent indispensable dans la vie chrétienne, loin de le cacher, il faut le montrer souvent, toujours et partout. Croit-on que le sauvage qui le voit pour la première fois, n'ait pas envie de le manger, peut être ? Et pourtant le missionnaire ne recule pas, il cherche au contraire à gagner ce sauvage, à l'apprivoiser, et des anthropophages du Paraguay, il fait des modèles de parfaits chrétiens. Nos compatriotes ne nous insulteront pas, ils n'auront pas même l'envie de nous manger, s'ils nous trouvent toujours bons, dévoués, prêts à leur rendre service en toutes circonstances. Mais s'ils ne nous voient que dans leurs mauvais livres, s'ils ne nous entendent que par la bouche de leurs camarades, toujours nous conserverons notre aspect mystérieux et redoutable : jamais ils ne sauront nous connaître et nous aimer. Poursuivez-les comme le bon pasteur, dans tous les lieux où ils vivent, que leurs familles vous connaissent, qu'ils sachent tous qu'ils peuvent

compter sur vous quand ils seront dans la peine ou dans l'embarras ; pleurez quand ils pleurent, réjouissez-vous dans leur joie, et cette horreur, réelle ou prétendue de la soutane fera place à la plus sincère affection. Non, toutes ces objections ne sont pas réelles, elles n'ont pas de base. Si on veut poser carrément la question, voici comment il faut le faire, avec les impies, avec les protestants, et alors la réfutation sera inutile, dans un livre comme celui-ci. Il y a trois siècles que la société travaille à se séculariser pour devenir naturaliste. Le seul obstacle à ce mouvement, l'infranchissable digue qui arrête ce torrent, c'est le prêtre, il faut donc le repousser à tout prix. La source de la vie chrétienne c'est l'enseignement , il faut l'enlever au prêtre ; l'éducation du peuple pourrait se refaire par celle des enfants, il faut en éloigner le prêtre. Quand nous serons les plus forts, nous naturalistes, nous irons franchement à notre but ; quand nous serons les plus faibles, nous prendrons d'autres voies. N'hésitons pas à nous cacher sous la peau de brebis pour mieux tromper. Il y a de pieux laïques qui pourraient beaucoup nous nuire, servons-nous en à leur insu, en habituant le peuple à se passer du prêtre, utilisons pour cela les petites passions, les petites influences. Apprenons à chacun ses droits, habituons chacun à vivre en dehors de ses supérieurs ; quant aux laïques, exagérons leur importance, au dépens de celle des prêtres. A la vue de ces dissidences, les meilleurs esprits feront

peut être ce que font les arbitres dans un procès, ils partageront le différend et ce partage sera déjà un grand pas. En un mot, allons du Protestantisme au Presbytérianisme, de là au laïcisme, pour arriver au naturalisme pur, à la sécularisation de la société. Cette route sans doute est difficile, il faut compter sans Dieu, qui peut déranger dans un moment tous ces calculs ; mais n'importe, il en restera toujours quelque chose, et ce quelque chose qui est le but et le désir de l'enfer, ce sera la perte de beaucoup d'âmes.

Voilà la seule réponse possible à la question que je posais tout à l'heure : le Directeur doit-il être prêtre ou laïque, dans le sens de ceux qui ont peur du prêtre ? Qu'on ne s'y trompe pas, tout vient aboutir à cette conclusion ; personne n'y pense parmi nous, et cependant nous sommes tous, sans nous en douter, un peu imprégnés de cet esprit. Un Directeur d'Œuvre très pieux ne me disait -il pas : « Les prêtres, je ne puis les voir y>, laissant échapper ex abrupto cette expression d'un sentiment irréfléchi, mais profondément gravé dans son cœur. Encore une fois, ne jugeons pas mieux que le Saint Esprit, c'est lui-même qui a dit: Posiiii Episcopos regere Ecclesiam Dei : c'est au prix de tout son sang, que Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a ainsi établi ; c'est au prix du nôtre, s'il le faut, que nous devons le maintenir.

Nous ne voulons pas laisser dans l'ombre un autre côté de la question : il y a des Œuvres diri-

gées par des corporations religieuses laïques ; que faut-il en penser ?

Nous ne cliangerons pas un seul mot à ce que nous venons de dire, bien au contraire, ces Œuvres nous paraissent avoir des inconvénients tout spéciaux. Elles excluent le concours si précieux des laïques séculiers, aussi bien que le concours indispensable des prêtres ; la paix et la concorde sont bien plus difficiles à entretenir avec ces religieux laïques, comme le pi'ouve l'expérience d'un grand nombre d'Œuvres, comme nous en . avons reçu de si fréquentes confidences verbales et écrites. Il est de la nature des ordres religieux d'être fort exclusifs ; ce n'est peut être pas un défaut chez eux, c'est même une qualité ; un ordre forme un tout complet qui doit se suffire, avoir une grande autonomJe. Le ministère du prêtre s'exercera plus souvent librement avec des laïques, plus rarement avec des religieux. Il sera parfois Directeur avec des séculiers, forcément simple aumônier avec des Réguliers. Il y aura des exceptions accidentelles, mais la règle générale, c'est le despotisme des religieux, c'est dans la nature des choses. Le prêtre aura moins d'indépendance, moins de liberté, il sera plus contrarié; on trouvera qu'il donne trop ou pas assez d'absolutions, favorise trop la communion fréquente ou en éloigne trop les jeunes gens aux jours de grandes fêtes ; et si sa vertu n'est pas suréminente il abandonnera son min4stère plein de déboires à un successeur, qui lui-même se

retirera au bout de peu de temps, jusqu'à ce que l'Œuvre devienne stérile et Unisse par succomber. Ce ne sont pas de simples bypotbèses et j'en sais une nmltitude d'exemples frappants. Je connais une Œuvre ayant gardé pendant trente-six ans le même Directeur, parce qu'il était le maître absolu ; les aumôniers qui lui ont succédé ont tous abandonné la partie, plus de vingt peut être en moins de trente ans. Ce n'est pas une spécialité de cette Œuvre, il en sera de même dans la plupart de celles dirigées par des religieux laïques. L'expél'ience prouve que ces maisons sont rarement pieuses ; la discipline y est souvent plus forte et mieux observée, mais la piété y est plus faible, ce qui nous conduit à parler dun autre inconvénient : ces Œuvres sont trop écolièrea.

La plupart de nos enfants viennent des écoles connnunales. Les élèves, on le sait, ne conservent pas en général une grande affection pour leurs maîtres ; cette affection revient souvent plus tard, dans la suite de la vie, lorsque le bon sens et la raison développés par l'âge, rappellent les soins et les éminents services des professeurs. Mais à la sortie des bancs, l'école rappelle des gênes, des enrmis, des punitions : c'est un fardeau qu'on est heureux de déposer. Si ces mêmes maîtres se retrouvent à l'Œuvre, les enfants n'y voient que la continuation de l'école, et d'autant plus que les raaîtres y demeurent maîtres, avec les mêmes habitudes de discipline, de surveillance, de répres-

sion. Ce n'est plus alors une Œuvre, c'est une école ; il y manque cet extérieur de liberté dont les enfants sont si avides à ce moment de leur vie. Nous l'avons bien compris à notre Œuvre de Marseille où il y a une école, et nous dirons dans la quatrième partie de cet ouvrage, les moyens que nous avons employés pour supprimer cet esprit écolier.

Enfin, et nous revenons souvent à cette idée, l'intervention dirigeante des laïques est la destruction ou tout au moins l'amoindrissement pratique de l'autorité des évêques. Un Ordinaire conserve son pouvoir sur les prêtres, il Ta sans doute également sur les laïques, mais in radiée seulement , car la prudence ne lui permet pas de Texercer de la même manière , et si des abus graves viennent à s'introduire, ce n'est qu'en brisant qu'il pourra rentrer dans la plénitude de ses droits, ce qui est parfois nécessaire, mais toujours fâcheux.

Nous devons donc le répéter : en pratique la Direction d'une Œuvre appartient à celui qui l'a fondée, qui l'a toujours exercée, qui a réussi. Chaque maison a forcément une manière d'être différente, toutes ces manières sont bonnes en elles-mêmes. Vouloir les détruire a priot^i pour atteindre une perfection a posteriori souvent impossible, ce serait erreur. Une des plus belles Œuvres que nous connaissions en France, à Paris, sur un boulevard, nous n'osons pas autrement la

désigner, est dirigée par un laïque qui rendrait des points à une foule de directeurs-prêtres. Mais en théorie, sacerdotem oporiet prœesse, c'est la tbèse catholique, il ne semble pas possible de la contester.

ARTICLE DEUXIEME

DU LAICÏSME DAXS LES ŒUVRES

Je crois devoir revenir sur le chapitre précédent, à cause de son importance, en le traitant à un autre point de vue. Depuis quelques années, on se plaint beaucoup de l'intervention des laïques dans les choses religieuses. Il se forme comme deux partis en présence, toujours en méfiance, souvent en hostilité. C'est le propre des époques de trêve de soulever ces dissentiments entre les bons ; les époques de lutte les effacent heureusement, en face du danger commun.

Il y a dans ce mot effrayant de laïcisme une équivoque qu'il faut avant tout enlever. L'intervention des laïques dans les choses religieuses n'est pas le laïcisme, dans le sens odieux du mot. La direction ne leur appartient pas, mais il y a une part de bien à faire qui leur revient, et c'est justement qu'ils réclament cette part. Exposons leurs motifs de justification.

La barque de l'Église, disent-ils, et depuis quel- ({ues années surtout, traverse de violents orages.

Il y a sur ce vaisseau un équipage et de nombreux passagers ; à l'équipage seul appartient la conduite du navire, nous en convenons ; cependant les passagers ne peuvent se désintéresser absolument de ce qu'il fait. Et ce sont les raisons que font valoir les laïques pour justifier leur intervention ; je les expose, sans vouloir les justifier. En effet, l'orage redouble, la mer en furie élève des vagues comme des montagnes, le navire fait entendre ses craquements terribles, bientôt peut être le vaisseau va sombrer, engloutissant équipage et passagers. Ce n'est pas de la poésie que nous faisons, c'est de l'histoire très contemporaine, quoique peu conforme aux programmes Duruy. Nous sortons à peine de l'épouvantable année 1871, nous n'entrevoyons que trop ce que nous ménagent les années suivantes ; je suis en dessous de la vérité, tout le monde en conviendra.

Cependant, que fait féquipage pour tenir tête à l'orage ? Les officiers s'occupent d'administration, dissei'tent sur la quantité de vivres à distribuer, sur les fonctions à changer : tel quartiermaître serait plus agréable qu'un autre, tel emploi le rendrait plus reconnaissant. La confiance de l'équipage envers ses chefs diminue considérablement, à mesure qu'aucun d'eux n'a l'air de s'occuper du danger commun. Ils ne marchent pas d'accord avec leur capitaine, leurs opinions sur la manœuvre sont différentes des siennes, ils les trouvent inopportunes, chacun d'eux se fait maître ab-

solu dans ses fonctions particulières, quelques-uns même se révoltent absolument et refusent de suivre son impulsion.

Les passagers considèrent tout cela ahuris. Cependant la tempête augmente, les voiles se déchirent, les mâts s'ébranlent et se brisent tour à tour, le navire n'obéit plus au gouvernail que trop de mains veulent manœuvrer à leur gré. Les passagers se concertent et décrètent que, puisqu'il s'agit d'un danger commun, ce qu'ils ont de mieux à faire, c'est de sauver l'équipage en se sauvant euxmêmes ; cela leur semble de droit naturel, de droit siricl ei Tigonreuyi, salus populi supy^ema iex. C'est ce qu'ils tâchent de faire immédiatement. Ils n'entendent rien à la manœuvre, c'est vrai, ce n'est pas leur métier, ils s'en tireront sans doute très mal, mais ils feront leur possible pour se sauver et sauver les matelots et les officiers, qui les laissent aller et se laissent aller eux-mêmes à la dérive.

Mais l'équipage proteste ; à lui seul appartient la manœuvre, c'est son droit incontestable ; sans doute, mais alors qu'il la fasse, les passagers ne demandent pas mieux, ils savent bien qu'il leur manque la théorie et la pratique, mais ils n'ont pas le choix des moyens, en face de pareil danger.

Voilà quel était l'état de l'Eglise dans les dernières années de l'Empire. Le flot grossissait chaque jour et l'équipage s'occupait d'administration, laissant le navire aller au hasard sur les écueils. Un immortel Capitaine présidait aux destinées de

l'Eglise, ses droits étaient contestés ou niés, ou tout au moins trouvés inopportuns. Pendant ce temps, le peuple se perdait, et ce peuple était devenu l'unique souverain du monde, en droit légal, par le suffrage universel, en fait, par le nombre ; que fallaitil faire ? Mettre la main à la manœuvre, et c'est ce que les laïques ont fait, inde irœ.

Et le Capitaine a approuvé la conduite des passagers par mille actes publics et réitérés, adressés aux Conférences de Saint Vincent de Paul, aux comités catholiques, à cent autres Œuvres laïques, encourageant, applaudissant leurs efforts.

Cette situation, du reste, n'est pas nouvt^lle dans l'Eglise. Les réformateurs que Dieu suscite dans les époques de grandes crises, n'ont pas toujours été placés au sommet de la hiérarchie sacrée. Au XVIP siècle, l'admirable réforme religieuse de la France, se fit par le clergé du second ordre, Saint Vincent de Paul, à la tête, M. Olier, le P. de Condren, M. Bourdoise, etc. Les cardinaux qui y contribuèrent si puissamment étaient sans juridiction ordinaire et immédiate en tant que cardinaux. Le cardinal de Bérulle était surtout fondateur d'une société religieuse, l'Oratoire; le cardinal de la Rochefpucault réformateur des ordres religieux et surtout des chanoines très irréguliers. Déjà, à la belle époque des premiers temps de la Ligue, ce furent le bas peuple, les bourgeois et les simples prêtres ou religieux qui résistèrent à la tempête protestante et sauvèrent l'Eglise de France, en obli-

géant le Roi à se convertir. Cette pression des inférieurs sur les supérieurs a toujours existé dans les moments difTiciles, et aujourd'hui, surtout, cette pression, cette impulsion, si on veut, est parfaitement régulière, puisque le Pape en est la tète et la dirige. Il faut bien, d'ailleurs, compter avec l'opinion, au moins en fait; et n'est-il pas heureux que l'opinion se soit si énergiquement prononcée à l'époque du Concile et dans d'autres moments dangereux, comme elle le fait, par exemple, en Prusse? Peut-on compter les innombrables bonnes (ouvres faites par la Société de Saint Vincent de Paul ? Beaucoup de prêtres les blâment, que ne les faisaient-ils eux-mêmes! Les Conférences sont venues remplir une place vide, est-ce lem" faute si ce vide existait? Il en est de même des autres Œuvres laïques, elles sont venues satisfaire des besoins nouveaux. Les cloches sonnent et presque personne ne se rend à l'église ; le temps pascal arrive, les hommes ne savent plus remplir ce devoir; les prêtres baptisent, marient et confessent. Mais voilà que le peuple ne veut plus même ce minimum de devoir, il se jette du côté des enterrementscivils,se marie devant le Maire, ou ne se marie plus du tout, et ne fait plus baptiser ses enfants. La société redevient païenne; que fait le clergé, dans sa grande généralité, pour empêcher cette apostasie des masses ? Il se croise les bras et se contente de gémir, ou si quelque prêtre zélé veut mieux faire, se jeter dans la mêlée, les obstacles qui viendront du côté de ses pairs ou

(le ses supérieurs, seront encore plus grands : on le déclarera imprudent ou compromettant. Cependant un beau jour la révolution passe de Tindifférence ;i l'hostilité, de la théorie à la pratique, elle empoigne Evèque et Président, prêtres et gendarmes et les fusille tous ensemble. Pour le coup, les laïques trouvent que ce n'est pas correct et qu'il faut d'abord se défendre, c'est le plus pressé, puis moraliser les masses pour empêcher le retour de pareils abus, et

on leur en fait un crime quand le danger esl

passé.

Voilà, ce nous semble, la défense dans toute sa force ; les réponses, cependant, ne manquent pas.

Et d'abord est-il vrai que l'Eglise de France fût aussi malade qu'on le dit, et qu'elle eût besoin d'être sauvée par les laïques ? L'Empire, sans doute, s'efforçait de choisir des évêques effacés, mais il ne réussissait pas toujours, pas mieux que le régime de Juillet. Ce sont d'illustres évoques qui ont conquis la liberté d'enseignement, qui ont lutté corps à corps avec toutes les erreurs contemporaines ; ils formaient la grande majorité du Concile, au milieu de leurs collègues français, et la minorité s'est promptement réunie à eux, dès que la question dogmatique a été tranchée. Le très grand nombre des prêtres étaient dans les mêmes idées et il les ont bravement défendues dans la chaire et dans d'innombrables écrits. Et la preuve que le

clergé est intact et à la hauteur de sa mission, c'est qu'à peine quelques brebis galeuses se sont réfugiées chez les vieux catholiques, déjà repoussées, depuis longtemps, par le mépris de leurs collègues. Qu'est-ce qu'une vingtaine de mauvais sujets sur plus de cent mille prêtres ? Le Catholicisme libéral, toute proportion gardée, compte bien plus d'adeptes parmi les laïques ; et à côté de ces loups soigneusement cachés sous" leur peau de brebis, combien de millions qui sont complètement indifférents ou athées! S'il y en a encore un grand nombre de si bons, c'est le clergé qui les a élevés. Il n'est donc pas resté les bras croisés, comme on le suppose avec tant de complaisance.

La cause des insuccès trop évidents du Clergé, c'est l'insuflisance des moyens dont il dispose. Nous sommes dans une époque de transition, les moyens anciens ne suffisent plus, les nouveaux n'ont point encore bien pris leur place. La paroisse ne peut plus attirer les hommes ; elle conserve encore ceux qui sont bons, et plutôt les vieux que les jeunes. Mais si quelques prêtres timides, un peu bornés dans leurs idées, tout le monde n'a pas au même degré le génie de l'intuition, ne savent pas encore sortir de la routine, en revanche, qui comptera les bonnes Œuvres que fait le Clergé ? En vingt ans, il est parvenu à élever plus de jeunes gens dans ses écoles secondaires, que l'Université avec ses immenses ressomx^es fuiancières. C'est lui qui a formé ces fortes générations de croyants qui

luttent avec tant d'énergie pour les droits de l'Eglise ; et cependant il est bien moins libre, dans ses allures, que les laïques. Si nous passons de l'enseignement aux bonnes Œuvres proprement dites, la statistique n'en existe pas encore, mais on peut assurer que la plupart, et ce sont les plus belles, les plus florissantes et les plus chrétiennes, ont été fondées et sont dirigées par des prêtres. Il ne les font pas en amateurs et en passant, ils en font l'occupation de leur vie entière ; ils n'ont ni femmes, ni enfants, ni profession industrielle, ni fonctions administratives ; combien en pourrait-on citer, qui meurent de faim, sans aides, sans secours, que ceux qu'ils vont mendier avec mille rebuts. On conclut trop du particulier au général. De ce qu'il y a des prêtres moins intelligents et plus humbles que certains laïques, on oublie qu'il y a aussi des laïques à idées plus étroites que les prêtres, et certainement en bien plus grand nombre, car ils ont pour eux de longues études, l'expérience des âmes et surtout la grâce du Sacrement de l'Ordre.

Et voilà le point capital, la thèse vraiment catholique. Quand on admettrait, ce qui est absurde à. priori et faux à posteriori, que les laïques font mieux que les prêtres dans la direction des âmes ; il leur manquerait toujours cette grâce du sacrement qu'on oublie trop, et qui est cependant leur incontestable force, ceux qui le nieraient ne seraient plus orthodoxes. Quand un prêtre ne dirait

que la messe, indépendamment de ses mérites personnels, il produit un acte si méritoire en lui-même qu'à lui seul il convertit plus de pécheurs que tous les laïques n'en convertiront ensemble. Dieu a permis qu'à chaque heure un prêtre offrit à sa Sainte Majesté la victime sans tache. Le soleil en s'éloignant de la dernière messe dans un pays, éclaire la première messe dans un autre, et à toutes les heures du jour et de la nuit Notre-Seigneur s'immole par ses mains consacrées au salut du monde. Ce n'est encore qu'une de ses fonctions ; le prêtre absout, prêche, catéchise, donne ou entretient la vie de la grâce. Une Œuvre va d'autant mieux qu'il y exerce plus souvent et plus abondamment ses fonctions ; elle décline quand l'action des laïques est prépondérante. Mais les prêtres n'entendent rien à Tadministration. Allons donc! tant vaudrait dire que M. Thiers dépasse Richelieu, M. Jules Simon, l'Abbé Suger, M. Canova, Ximénés.

La comparaison de la tempête est poétique, mais c'est tout. Oui, certains prêtres et même certains diocèses s'occupent trop d'administration, et étreignent trop le zèle de ceux qui feraient beaucoup mieux avec plus d'initiative, plus d'impulsion, plus de liberté. Nous en convenons sans peine. Mais vraimiCnt ce reproche est d'une souveraine injustice. Est-ce le clergé qui a inventé et inauguré cet esprit d'administration et de centralisation ? ne sont-ce pas les laïques qui nous y poussent par leurs exemples, leur pratique, leurs excitations ?

Est-ce notre faute, si Paris se fait le centre de toutes les bonnes Œuvres, alors que notre seul centre, à nous Catholiques, devrait être Rome, et Rome seulement ? L'abus de la centralisation politique et administrative est si grand que les meilleurs esprits s'en préoccupent et voudraient rendre à la province son autonomie. N'est-ce pas précisément à ce moment que les laïques ont cherehé à centraliser toutes les Œuvres à Paris ? Voyez l'Œuvre des Cercles de France, comme on les appelle : quelques chefs d'escadron la président ; malheur à qui veut se soustraire tant soi peu à leur direction, une excommunication en règle les met bientôt à leur place ; on les prive des indulgences, on leur enlève leurs bannières, leurs décorations. Voilà les abus qui nous épouvantent, nous prêtres, et bien justement. Nous ne refusons pas le concours des laïques, malgré tout ce sont nos enfants, nous les employons avec bonheur , fussent-ils plus nombreux ! mais ils ne doivent être que nos aides et non pas nos remplaçants, car il est faux que nous abandonnions le navire pendant l'orage, ou que nous refusions leur concours au moment du danger.

Nous avons exposé le pour et le contre avec simplicité, après avoir entendu bien souvent les deux partis. L'impression qui nous reste c'est que des deux côtés on a raison, ou tort si Ion veut. En

fait, les laïques peuvent avoir raison quelquefois : eu droit, ils ont tort. Nous l'avons vu de nos yeux en maintes circonstances, les laïques sont obligés de prendre l'initiative là où les prêtres ne veulent pas ou ne peuvent pas la prendre ; mais bien souvent aussi les laïques forment un obstacle insurmontable au zèle des prêtres. C'est la condition des choses humaines d'enfanter des conflits continuels, rien ne pourra jamais l'éviter entièrement. Nous avons déjà cité ce très pieux laïque qui communiait, lui, très souvent, et qui cependant, en pleine table d'hôte d'un restaurant de la place Saint-Sulpice, nous déclarait, en 1859, qu'il retirerait toute allocation à une Œuvre qui ferait communier les enfants hors du temps pascal. Dans ces conditions les laïques sont un obstacle, et un obstacle très grave, surtout quand ils tiennent les cordons de la bourse, comme cela arrive si souvent.

Quel serait donc le remède ! il est bien simple en théorie, quoique en pratique l'imperfection humaine le rende bien diiricile. Les laïques pieux et zélés devraient s'adonner sans crainte et sans (jbstacles à toutes les bonnes Œuvres. « Je les approuve toutes, me disait à moi-même M^' de Mazenod, notre regretté pasteur et bien-aimé père. Si Dieu les veut, je ne puis prendre la responsabilité de leur chute, et s'il ne les veut pas, il saura bien les faire tomber. » Aussi se sont-elles multipliées sous son épiscopat, comme sous aucun autre.

Mais, en revanclie, au lieu de bouder au bien que font les laïques, les prêtres doivent se mettre à leur tête et les diriger. Dans certains diocèses, par exemple, l'autorité a empêché la création des Comités Catholiques ; c'était une erreur : ces comités pouvaient faire beaucoup de bien. Dans d'autres, ils n'ont pu les empêcher, mais ils les ont vus de mauvais œil et s'en sont tenus éloignés ; c'était une faute, il fallait une grande vertu a ces pieux laïques livrés à eux-mêmes et sans direction, pour n'excéder en rien. Dans d'autres enfin, l'autorité a tout approuvé, tout encouragé, tout béni ; mais elle s'est mise à levn^ tête. Ces Comités demeuraient laïques, ce n'était plus le laïcisme.

Oserais-je citer notre Œuvre dans un sujet si grave ? Qu'on me le pardonne puisque le public auquel je m'adresse n'est composé que de directeurs d'Œuvres de jeunes gens, que je n'écris que pour eux. Dans notre Œuvre les laïques ont l'initiative, la spontanéité, comme nulle part. Mes jeunes gens font tout ce qu'ils veulent, je me fais un bonheur de ne jamais les contrarier. La discipline qu'ils imposent à leurs camarades est d'une rigueur qui me serait impossible. Mais il y a un prêtre à la tête, lui seul confesse, lui seul prêche à l'église et parle en public, lui seul est législateur, lui seul donne les charges et les dignités. II est l'âme et la vie, le centre d'où tout pouvoir émane, on en appelle à son autorité en toute circonstance ; et com-

me Dieu n'a pas créé les prêtres et les laïques pour vivre en antagonisme, mais dans la paix et l'un ion la plus parfaite, vraiment nous avons réalisé le beau idéal d'une société, d'une famille chrétienne, unie dans la charité de Jésus-Christ. Qu'on ne dise pas que ce sont d(?s enfants : nous en avons au moins cent qui ont de dix-huit à quarante ans; jamais ils ne m'ont donné aucun chagrin par leur mauvais esprit. J'ai bien plus de peine avec ceux de douze à dix-huit ans, et malgré ma sévérité plus grande avec eux, je n'en viendrais certainement pas à bout sans les exemples des plus âgés. Mais qu'un beau jour j'ai le malheur, dans ma maison, d'établir le régime représentatif, dans un an elle n'existera plus, ou du moins elle sera la fidèle image des admirables chambres françaises, un souvenir exact de Babel.

Mais qu'allons-nous nous perdre dans de si longues considérations ; ne sommes-nous donc plus catholiques? Dieu a établi la Papauté comme le modèle de la forme la plus parfaite du meilleur des gouvernements ; c'est ce qu'il faut imiter pour arriver à toute la perfection possible ici-bas. Le Pape est à la tête avec un pouvoir absolu et sans limite, que le compte qu'il en rendra à Dieu. Il est infaillible dans la doctrine, c'est un privilège accordé par Jésus-Christ, il est infaillible en droit, puisque sancta sedes a nemine judicatur. Sous lui, il y a un état-major d'évêques ne relevant que de lui, réformables par lui seul. Sous les évêques, les prêtres

conduisent les fidèles et répandent jusqu'aux dernières extrémités du corps de l'Eglise ce sang de la vraie doctrine qui part du cœur pour aller dans les gros vaisseaux et de là jusqu'aux dernières artères. Voilà la constitution d'une Œuvre parfaite. Et qu'on ne dise pas que le Directeur n'est pas infaillible comme le Pape ; il l'est, secundum quid, puisque l'évêque le choisit et le surveille et que l'évêque est en communion avec le Saint-Siège. Tout le corps de l'Eglise, les laïques eux-mêmes, partagent ainsi en (juelque sorte le don de l'infaillibilité, pourvu qu'il n'y ait point de solution de continuité. Mais si les laïques se séparent des prêtres, font bande à part, ou bien prennent leur place et exercent leurs fonctions, ils se détachent du tronc et deviennent stériles, tout comme si les prêtres se séparent de leur évêque, ou veulent exercer avec indépendance leur ministère, tout comme si les Evêques se séparent du Pape ou lui opposent de prétendus droits. Sicv.t jmlmes non potest ferre frucium à semetipso nisi maxiserit in vite. Ego sum viiis vos pahaiiies. (Joan. XV. 4. 5). Que chacun garde son rôle, et malgré la faiblesse humaine, la société religieuse gardera cette perfection que la société civile demande en vain depuis tant d'années à la déclaration des droits de l'homme.

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