DES CERCLES
Les Cercles sont une fondation récente, essentiellement laïque. ^îous devons en parler comme du complément de nos Œuvres de Jeunesse ; ils sont aujourd'hui grandement en honneur dans toutes les villes, et surtout dans les grandes villes. On fonde des Œuvres en faveur des ouvriers ; c'est une sainte émulation qui gagne tout le monde et qui produira sans doute les plus heureux résultats. Seulement, il est indispensable qu'une direction bien prudente préside à ces fondations, sans cela le bien ne se fera pas, ou il se fera d'une manière incomplète; et comme en France la mode et l'engouement guident en toute chose, si cette Œuvre venait à échouer, la réaction s'opérerait facilement, le découragement gagnerait l'opinion publique et rendrait ensuite plus difficile la conservation des anciens Cercles ou la fondation des nouveaux.
Nous allons exposer nos idées sur les Cercles avec toute la franchise des chapitres précédents. Notre parole n'a que sa valeur individuelle, c'est-àdire qu'elle n'a qu'une très minime autorité ; à chacun d'en prendre ce qu'il jugera utile ou convenable : du choc des opinions naît la vérité.
Nous nous trouvons tout d'abord en face de deux méthodes qui semblent contradictoires, et qui le
sont en effet, si on s'en tient à la théorie pure. Les mis veulent des cercles catholiques dans toute la rigueur du mot, c'est-à-dire des Cercles composés d'ouvriers chrétiens, soumis, pour la doctrine, au Si/llabus, pratiquant les devoirs que la religion impose rigoureusement, comme les Pâques, la messe du dimanche, etc.
Cette première méthode, qui nous semble tout spécialement celle du Comité central de Paris, impose à tous les Cercles, comme corollaire de l'esprit chrétien, un aumônier, une chapelle, des exercices religieux terminant toutes les soirées, ou au moins celles du dimanche. L'image de la croix orne toutes les salles ; les bannières, les décorations, indiquent le but et la composition des Cercles et ne peuvent laisser le moindre doute à personne : on sait ce qu'on fait quand on se présente dans ces maisons, c'est an acte de foi, ce sont vraiment des Cercles catholiques.
On ne peut qu'admirer la franchise et l'énergie de ce programme; on voit que ce sont des militaires et des jeunes gens qui l'ont tracé. Des prêtres eussent été plus timides, comme ils ne l'ont été que trop dans les premières fondations des Œuvres de Jeunesse. Notre époque a horreur des moyens termes, comme le prouvent les continuels insuccès des partis dits du Centre : ou Jésus-Christ, ou Bélial. Veut-on ramener les ouvriers à la Foi ? il faut le dire franchement, toute voie détournée échouera honteusement. Qui non est mecum contra
me est. (Luc xi. 23.) In hoc sir/no vinces. Promettre à des ouvriers la victoire par la croix, c'est une de ces sublimes hardiesses qui ne peuvent que réussir.
Avons-nous besoin de le rappeler? Cette méthode est celle que nous ne cessons de prôner dans toutes les pages qui précèdent, celle que nous prêchons depuis trente ans de vive voix et par écrit. Si nous voulons faire simplement des Cercles honnêtes, cette nouvelle Œuvre est inutile : il y a toujours eu des Cercles conservateurs, le penchant naturel porte les gens de même sorte, unis par une commune éducation, par la communauté d'opinion, à se réunir ensemble. Ces Cercles demandent bien moins de peine, se suffisent, rendent bien plus d'argent; l'intervention de l'Eglise est inutile dans leur création et leur direction : confiez-les à d'honnêtes limonadiers qui y gagneront leur vie.
Cependant cette méthode soulève des objections difficiles à soutenir au point de vue théorique et absolu, mais très fondées au point de vue expérimental. La société n'est plus chrétienne ; si la quasi-liberté d'enseignement secondaire, dont nous jouissons depuis vingt-cinq ans, a considérablement relevé le niveau de la foi dans les classes dirigeantes, si la liberté de l'enseignement supérieur promet les mêmes avantages à la future génération, l'enseignemen t depuis quatre -vingt ans a perdu la classe ouvrière passée tout entière à l'impiété. Il y a et il y aura toujours des exceptions, mais elles sont si peu
nombreuses, que des Cercles, destinés à des ouvriers vraiment chrétiens, ne réuniront presque personne et l'Œuvre avortera nécessairement. Des gens graves et fort au courant des Œuvres ouvrières apportent en preuve des exemples frappants. Gomment voulez vous fonder un Cercle rigoureusement catholique, me disait l'un d'eux, dans une paroisse de trente mille âmes, où il n'y a pas cinquante ouvriers qui remplissent encore le le devoir pascal ? Ma paroisse, nous disait à nousmême un saint curé de Paris, a quarante-deux mille âmes ; je n'ai que six cents femmes et quarante-deux hommes qui fassent leurs pàques. Et, en elïet, le Cercle T n'a pas plus de cinquante membres ; à certains jours de la semaine ils sont à peine trois ou quatre ; on en donne pour raison sa situation isolée dans un carrefour, mais la vraie raison c'est que tout le quartier ne pourrait en fournir davantage. Le Cercle V s'est insurgé contre son Directeur ; il a fallu renvoyer presque tout le monde, il est resté à peine quatre-vingts membres. Le cercle X avait d'abord réuni deux cents ouvriers, il est promptement tombé à quatre-vingt. Le Cercle Y spécialement fondé pour les Alsaciens- Lorrains, a débuté avec trois cents membres, avec beaucoup d'éclat et d'entrain. Il est tellement vite tombé qu'on ne s'en occupe presque plus. Le Cercle Z annoncé à grand renfort de publicité, afTiches, prospectus , réunit d'abord trois cent cinquante membres. Mais il était si outrageusement com-
posé qu'il a fallu renvoyer presque tout le monde, et c'est à peine s'il compte cinquante membres.
■Ces résultats, que nous sommes loin de garantir sur de simples renseignements saisis au vol, et que nous n'avons aucun moyen de contrôler, mais qui doivent être vrais dans leur ensemble, sont tout à fait navrant. Sans doute le très grand nombre est un immense écueil, c'est même l'avortement certain ; mais le trop petit nombre est une source de découragement et d'insuccès. Ne vaudrait-il pas mieux ouvrir les portes aux ouvriers chrétiens par leur baptême et par l'ensemble de leur foi, encore rempli d'un certain respect pour leur religion, quoique ne la pratiquant plus, les habituer peu à peu aux choses religieuses longtemps oubliées, en un mot faire des Cercles une Œuvre de propagande et pas seulement de conservation. N'est-ce pas déjà beaucoup de faire sacrifier aux ouvriers le respect humain, de les réunir dans un faisceau chrétien, au moins par le titre ? Le reste viendra peu à peu. N'est-ce pas la méthode des missionnaires en pays infidèles, et même en France ? Ils rassemblent comme Saint Pierre bonos et malos, et l'expérience prouve souvent que leurs plus beaux succès sont auprès des plus mauvais.
Nous avouons, pour notre part, qu'un seul de ces arguments nous touche fort : la stérilité de TŒuvre si elle ne s'adresse qu'à de vrais catholiques, à une époque où il n'y en a presque plus. C'est se con-
damner à un insuccès certain, et l'insuccès, à notre époque d'étalage, ne se pardonne jamais.
Les deux méthodes que nous avons sincèrement exposées nous semblent donc également mauvaises. Essayons de dire ce qui nous parait le meilleur. C'est une grande hardiesse de notre part, alors que tant d'hommes éminents ont élucidé et tranché cette question ; qu'on nous pardonne, au moins, notre sincérité.
La première, la principale, la presque unique condition, c'est d'avoir un homme capable de diriger le Cercle. On a voulu imiter, à Paris, le cercle du Montparnasse: on a oublié de lui demander sa recette pour avoir un aussi bon Directeur. Tant vaut l'homme, tant vaut la chose, on le répète sans cesse. J'ai vu de fervents Catholiques, pleins de zèle, de bonne volonté, prendre des peines immenses pour fonder des Cercles, chercher des locaux, dépenser des sommes folles, réunir tous les genres de plaisirs honnêtes et de délassements plus ou moins permis, organiser des fêtes, des théâtres, des concerts, des manifestations religieuses, car tout se heurte dans ces cercles, comme à Babel ; battre la grosse caisse, réunir des centaines d'ouvriers, faire (les séances d'inauguration splendides, c'est l'ouverture obligée et la plus facile, puis tristement échouer après peu de mois. Pourquoi cela ? On avait longuement élaboré un règlement inapplicable, longuement délibéré sur la location de la
maison, non moins sur l'ameublement, bien plus sur le choix des limonadiers, qui avaient les sympathies énergiques des uns et les répulsions non moins graves des autres, mais personne n'avait pensé à l'àme de la chose, au Directeur. Quelquesuns le cherchaient encore trois ans après. Un Comité n'est pas un Directeur ; quatre, dix, vingt personnes dévouées ne sont pas un Directeur, n'en ont pas l'autorité, la responsabilité, l'expérience, l'assiduité : la collection n'est pas l'unité, et sans unité vous aurez une chambre de Députés, un Sénat, toutes les merveilles des temps modernes, mais vous n'aurez pas une Œuvre. Qu'importe la méthode, pourquoi l'imposer envers et contre tous? Sa valeur est relative , les principes seuls sont absolus. Il faut une tête, une main. Un homme qui sait ce qu'il veut, qui est énergique, intelligent, vraiment religieux, fera marcher un Cercle avec sa méthode à lui, même si cette méthode est moins parfaite. Sont-ce les constitutions qui manquent à la France ? Ce qui lui manque ce sont des hommes pour en tirer parti.
Voilà ce nous semble, le point capital : trouvez d'abord l'homme, prêtre ou laïque, religieux ou séculier. Quand vous aurez ce trésor, fondez seulement alors, votre Cercle et laissez faire l'honmie. Le rôle des Comités est de faire la réclame, présider aux fêles, faire un discours et même plusieurs pour contenter un plus grand nombre d'orateurs, sinon d'auditeurs, et surtout de donner beaucoup
d'argent, car ces Cercles coûtent plus que l'entretien des paroisses les plus considérables. Mais laissez une indépendance absolue au Directeur capable, lors même qu'il ne serait pas parfait comme Dieu, l'autorité de l'Eglise se sufïït à surveiller son orthodoxie, car la foi ne souffre aucune transaction. On se moque beaucoup, dans mon pays, d'une commune qui fit construire pour sa musique une grosse caisse monumentale qui ne put jamais sortir par les ouvertures de la maison. Que cette fable est vrai 1 On fonde l'Œuvre puis on cherche les moyens de la faire marcher. Commencez par le commencement, le reste viendra toujours.
Le Directeur trouvé, quel genre d'ouvriers faudra-t-il recevoir ? De vrais chrétiens, des demichrétiens, des quart de chrétiens? Qu'on me pardonne ces expressions trop familières, je veux par là indiquer quelqu'une des mille nuances qui distinguent, comme à la Chambre des députés, ceux qui sont encore chrétiens par le baptême. Si on n'admet que les premiers, outre que le choix sera difficile, qu'il y aura de nombreuses erreurs, on nen trouvera, peut être, presque point, pas assez de jeunes, trop de vieux. Puis il y a un danger dans ce triage : qui le fera? C'est difficile, ce ne sera jamais bien fait. Il y aura de fréquents changements dans la conduite, surtout des jeunes gens. Un tel a fait ses Pâques cette année et ne les fera pas l'année suivante : demanderez-vous le billet de confession ? Si à la rigueur tout cela peut se faire
dans une grande ville, ce qui n'ai pas aisé, comment le ferez-vous dans une petite localité où le refus d'admission est une sorte de honte, d'excommunication publique, qui augmentera les haines contre le Cercle? Jen connais où des membres expulsés ont eu l'infamie d'actionner leurs bienfaiteurs en justice, et le tribunal jugeant d'après ces fameux règlements que nous apporte la poste, les a réintégrés dans le Cercle. Il y a là des difficultés pratiques qui semblent insurmontables. Voici peut être le seul moyen de les conjurer : établissez un excellent esprit dans le Cercle ; alors les bons et les moins bons pourront s'y coudoyer sans danger. Voilà une belle théorie, dira-t-on, mais la pratique ? Elle n'est pas aussi difficile qu'on pourrait le croire tout d'abord, et nous allons rentrer dans l'admirable méthode de M. Allemand ; et la preuve que c'est vraiment la bonne, c'est que certains Cercles l'ont trouvée d'instinct et sans qu'on la leur eût indiquée.
Le Directeur a un double rôle dans une Œuvre, nous l'avons déjà dit après l'auteur de l'Imitation : aliis arcana, aliis communia loqiior, à tout le Cercle la vertu commune, mais vous n'aurez cette vertu commune que si un noyau fervent pratique, ou du moins, est soigneusement instruit des voies de la vertu, je dirais volontiers de la perfection, si le siècle pouvait encore entendre cette parole. Formez donc un noyau de quatre ou cinq vrais chrétiens, on peut toujours les trouver; augmentez
successivement leur nombre, formez-les avec le plus grand soin aux vertus chrétiennes, et en particulier, à l'humilité, à l'obéissance, au zèle, à la vraie piété ; faites-leur fréquenter assidûment les sacrements. Si vous êtes prêtres, c'est le beau de votre ministère, votre dédommagement aux moyens si peu sacerdotaux que les malheurs des temps vous forcent à employer avec les ouvriers. Si vous êtes laïque, ayez un bon prêtre sous la main pour vous aider. Que ces assemblées soient secrètes, le mystère est le grand succès des mauvaises sociétés, c'est un penchant du cœur humain ; ayez de fréquentes réunions. Ce noyau sera l'âme du Cercle, il se modèlera sur lui et le transformera promptement. Relisez ce que nous avons déjà dit au chapitre des Associations, T. I", page 171. C'est toujours la même méthode sous différentes formes.
Tout ceci n'est pas une utopie : je connais une ville qui a fondé tout d'un coup plusieurs Cercles qui vont tous à peu près également mal. Un seul a un peu de vitalité, pourquoi '? Il a établi un petit groupe d'une vingtaine, qui s'appelle, section de charité ; ils se réunissent dans des assemblées privées, s'entretiennent des bonnes Œuvres à faire dans leur paroisse. C'est fort incomplet, il n'y a pas de tête et probablement ils succomberont à cause de cela. Il n'y a pas encore de piété, et cependant cela suffit pour maintenir ce Cercle dans une meilleure voie, parce qu'ils ont un esprit commun,
s'exerçant à autre chose qu'à monter des concerts, des Pastorales, ou des parties de Boston.
Il est très important de ne point admettre de mineurs. Ces enfants encore trop jeunes, incapables d'user sagement de la liberté des Cercles, y prennent des mauvaises habitudes de boissons, de jeux, de pipes, qui viendront trop tôt, sans que l'exemple les excite davantage. Ils sont, en outre, trop bruyants, ne comprenant pas encore les convenances des bonnes mœurs extérieures. Les jeunes gens entre eux, s'excitent à toutes sortes de mal, ils ne font du Cercle qu'un prétexte pour sortir de chez eux et finir leur soirée dans les lieux dangereux ou mauvais. Il y en a qui les reçoivent presque à tout âge. Dix-huit ans devrait être la dernière limite. Dans une ville, on avait d'abord fondé une Œuvre de jeunesse : on y a ajouté un Cercle et pour comble de malheur on y reçoit les enfants dès quinze ans, au mépris de toutes les lois édictées récemment sur l'admission des mineurs dans les buvettes. A l'heure des offices, les petits qui n'ont pas quinze ans assistent tristement aux vêpres et au sermon, pendant qu'à travers les murs on entend le bruit des billes de billard, car le Cercle demeure ouvert pendant les vêpres. Cependant, la loi si indulgente de 1814 ordonne la fermeture de ces établissements à l'heure des offices. Voilà des Cercles dits catholiques, qui apprennent à la jeunesse à mépriser les luis les plus saintes. L'Œuvre réduite à de jeunes enfants végète à grand'peine et le Cer-
cle n'en va pas mieux. Ces deux établissements se sont tués l'un l'autre .
Partout où ce serait possible, on devrait faire d'abord une Œuvre de jeunesse, et plus tard seulement un Cercle. Il n'y a presque rien à faire avec les hommes : nous avons déjà dit que pour les avoir bons, il faut se résoudre à n'en avoir presque aucun, et les prendre mauvais est un grand danger. Les enfants de nos Œuvres sont formés de bonne heure à la discipline, aux bonnes mœurs, aux idées religieuses ; quand le service militaire nous les arrache à vingt ans, ou quand le mariage nous les prend, ils doivent trouver un Cercle qui continuera le bien commencé utilement pour eux, utilement pour le Cercle dont ils deviendront l'âme.
Le chapitre des divertissements est de la plus haute importance. Il faut qu'on s'amuse dans un Cercle, c'est évident, on n'y viendra pas sans cela. Mais l'excès d'une chose qui est déjà par ellemême un mal, nécessaire si on veut, mais un mal, demande à être réglé avec beaucoup de prudence. L'idée du Cercle remplaçant l'ancienne confrérie, n'est pas une simple substitution de mots, c'est aussi une substitution d'idées qui dépeint bien la dégénérescence de notre siècle. A d'autres époques ou eût établi un plus grand nombre de centres intellectuels qu'on appelait des monastères. Plus tard, les ordres mendiants eussent couvert le pays de missionnaires ; au dernier siècle, on eût fait des collèges chrétiens; aujourd'hui on fait des Cercles;
qui osera dire que c'est un progrès ? Ce nouveau moyen est d'un succès trop douteux et jusqu'ici trop nul; pour qu'on ne cherche pas à les faire rentrer le plus tôt possible dans la voie chrétienne. Il faut donc bannir les divertissements trop profanes. Certains Cercles veulent à toute force que les femmes partagent leurs divertissements. Les abus sont facilement énormes, on le comprend . Encore si chacun n'emmenait que sa propre femme, mais on conduit ses filles, ses cousines, ses voisines, ses co-locataires. Dans une grande ville où la vie privée est à peu près impénétrable, on peut conduire impunément sa maîtresse, et on le fait. Quand les convenances seraient encore mieux observées, grâce à une ombrageuse surveillance, la fille de Pierre n'est pas la fille de Paul. Voilà tous les sexes mêlés et dans des réunions où il y a trop souvent une grande majorité de jeunes gens de seize à vingt-cinq ans. Franchement, qu'ont donc de religieux ces pauvres Cercles ? Aussi les abus arrivent vite : après la représentation ou dans les entr'actes, on vase rafraîchir au buffet. Des femmes ou des filles restent attablées jusqu'à deux heures du matin, cela s'est vu ; et telles sont les erreurs de notre siècle, que les gens les plus religieux approuvent cette méthode, jusqu'à la soutenir contre l'évidence. La place de la femme est dans sa maison, au milieu de ses enfants. L'ouvrière n'a pas de bonnes, pas de domestiques ; son absence du foyer est toujours malheureuse : elle ne l'est
déjà que trop pour le mari qui ne devrait connaître que sa maison, l'Eglise et son travail. Encore une fois, faites le Cercle parce que c'est un mal nécescessaire ; mais ne l'étendez pas à la femme et à la fille qui n'y avaient pas encore songé.
Enfin, si vous admettez les conférences historiques, politiques, économiques, scientifiques, domestiques, n'excluez pas la conférence religieuse, je veux dire le sermon : que ce soit le principal, le but, la fin du Cercle, le reste ne sera que le moyen. Ayez tous les ans une retraite, à l'époque des Pâques surtout, et de fréquents sermons ou conférences, puisque vous croyez nécessaire de changer le nom de la chose. Que l'aumônier, car il en faut un absolument, se mêle habituellement aux groupes, ^o?e« ej? rtMf//V^^, nous l'avons déjà répété plusieurs fois.
Tous ces moyens réunis neutraliseront le mauvais côté des Cercles et les rendront au moins passables, c'est tout ce qu'on peut leur demander ; mais de grâce, ne les faites pas mauvais, vous détruiriez sans profit le bien qu'ont pu faire vos Œuvres de jeunesse, en dénaturant l'esprit chrétien que vous aviez cherché à leur inculquer.
En 1872, l'engouement qui s'était tout d'un coup emparé de la France, avait aussi envahi Marseille. En quelques mois le Comité catholique avait fondé six cercles d'ouvriers. J'admirais ce mouvement,
mais j'en éprouvais une grande confusion. Eli ! quoi, j'avais déjà employé vingt-huit ans à fonder notre Œuvre, qui elle aussi était un vrai Cercle, et je la trouvais encore infiniment imparfaite, et voilà que par un simple vote, en peu de mois, on faisait six fois plus que moi ! Je n'y entendais probablement rien du tout. Peut être aussi cela venait-il de la différence d'étiquette. Une Œuvre c'était un mot usé, un Cercle produirait sans doute un effet magique. C'était possible, car en France la puiss.ance des mots est absolue. Faisons donc un Cercle, ce sera le moyen de demander au Comité Catholique quelques bribes de ces allocations qu'il prodigue avec une largesse admirable à toutes ces nouvelles fondations.
Cependant, en suivant la mode, il fallait prévoir les inconvénients possibles: le premier, de détruire ou d'altérer l'esprit de notre Œuvre, en voulant faire du nouveau et un nouveau qui n'avait pas encore la sanction de l'expérience; le second, de nous mettre sous la férule des Comités Centraux, récents, laïques et parisiens, trois choses qui ne nous enthousiasmaient point encore. Qu'on me pardonne ces méfiances hérétiques et schismatiques, les Marseillais sont incorrigiblement Canneè/ère, ils conservent toujours quelque chose de leurs anciennes mœurs républicaines et indépendantes d'il y a quatre siècles.
Pour éviter ces inconvénients, je voulais faire une sorte de programme imprime, afin qu'il pût
— 6t — servir comme de règle et qu'il en constat bien. Je le lus à la séance d'inauguration, le 2 février 1873, en présence de tous nos enfants, grands et petits, et devant un public d'élite, composé des plus considérables et des plus fervents chrétiens de notre ville. On pardonnera le ton familier de ce discours; il s'adressait surtout à nos jeunes gens, il valait mieux les faire sourire en leur imposant des règles assez sévères en elles-mêmes que de les leur présenter sous une forme autoritaire et cassante qui les eût blessés. Les Directeurs sont trop portés à dire comme le César Romain : sic volo, sicjubeo, sii pro ratlone volunias. C'est une imprudence et une sottise, puisqu'ils doivent savoir le faire, sans le dire si crûment.
Lecture faite à l'inauguration du Cercle du Sacré- Cœur, le 2 février 1873, par le Directeur de r Œuvre.
Mes chers Enfants,
Il y a trois mois, pendant les grandes solennités de notre anniversaire jubilaire, je vous annonçais, dans un temps rapproché, l'ouverture d'un Cercle pour les plus grands d'entre vous. Vous applaudîtes tous à cette idée, et les personnages
— G5 — distingués qui présidaient à vos fêtes approuvèrent tous, de la manière la plus chaleureuse, cette utile innovation. Plusieurs fois déjà M^' l'Evêque m'a témoigné combien ce projet lui était sympathique, il a daigné s'informer des progrès de nos réparations, de notre jour d'ouverture; il apprendra demain avec bonheur notre inauguration, et la bénédiction de notre premier Pasteur augmentera nos chances de réussite.
Une pièce de deux croisées contiendra le billard ; une autre, à peu près semblable, servira de salle de lecture, enfin un grand salon de trois croisées, installé avec un luxe inconnu jusqu'ici dans notre Œuvre, servira de lieu principal de réunion aux membres du Cercle.
Vous me comprenez, mes chers enfants, quand je parle de luxe '? Tout est relatif. .Je trouve très naturel que des ouvriers dépensent dix mille francs de leur argent à une installation luxueuse ; je ne penserai jamais à les demander à la charité publique. Dieu me garde d'avoir la moindre ressemblance avec les somptueux locaux où va s'engloutir l'épargne hebdomadaire de l'ouvrier. Je veux qu'en sortant d'ici vous vous trouviez mieux dans vos maisons, autour du foyer domestique, entourés de votre mère, de vos sœurs. Je manquerais mon but en vous dégoûtant de ce sanctuaire de la famille, le plus sacré de tous après celui où le bon Dieu vous réunit pour remplir vos devoirs religieux. Gepen-
dant, nous avons suivi notre siècle, quoique de bien loin. Le blanc de chaux des murailles a été remplacé par un magnifique papier de soixante-quinze centimes ; nos fenêtres étonnées ont vu de beaux rideaux, de couleur ; vous aurez un peu moins de JDur ([ue par le passé, mais on ne peut suivre la mode sans souffrir un peu. Nous ne laisserons plus à la chaleur naturelle de votre âge le soin de vous réchauffer pendant les rigueurs de l'hiver; une cheminée monumentale, acquise dans les meilleures conditions, comme les faisaient vos quinti-aïeux, brûlera la récolte des fagots, produits annuels de vos beaux platanes; et... oserai-je tout dire ? — comment taire à vos oreilles Ténormité que je ne pourrai toujours cacher à vos yeux ? — un superbe tourne-broche, capable de tourner un veau, utilisera dans certains moments notre belle cheminée, à la satisfaction générale des spectateurs privilégiés, car il a été bien convenu que tous les ans, sans attendre la cinquantaine, nous renouvellerions le splendide et bruyant festin du 25""' anniversaire, pendant que les plus jeunes se contenteront de l'odeur, en attendant leur tour. Ainsi sera résolue une des plus grandes difficultés culinaires de la maison, car le côté positif de la vie a été fort négligé jusqu'ici parmi nous.
Ces premières difficultés matérielles surmontées, quelques autres petits détails ont appelé de longues et très graves délibérations. Je n'ai pas voulu les résoudre tout seul ; le pouvoir personnel n'ayant
pas de très grandes sympathies dans ce moment, je me suis entouré des lumières de commissions et sous-commissions. A ces clartés éblouissantes nous avons fini par y voir un peu plus clair, ce qui est rare dans ces sortes de réunions. L'avenir achèvera de nous révéler ce que les plus experts de l'Œuvre n'ont pas encore su fixer absolument.
Première grave question : Boira-t-on dans notre Cercle? Je me hâte de protester qu'on a toujours bu dans l'Œuvre, et que deux fontaines n'ont jamais cessé de couler dans la cour, si ce n'est pendant ces fréquents chômages que M. le Maire im.pose trop souvent à vos convoitises déréglées. Mais que boira-t-on ? Nous avons pensé que nous pourrions vous livrer la majeure partie des consommations usitées dans les autres Cercles. Il y aura des liqueurs dites fines pour les palais les plus délicats, du vin de plusieurs nuances et de la bière pour ceux qui visent au plus substantiel. Nous nous réservons, cependant, d'exclure les boissons traîtresses et, dès aujourd'hui nous excommunions solennellement l'absinthe et tous ses dérivés, s'il yen a. Le café servira au déjeuner du matin ; l'eau Sucrée et le sirop rafraîchiront les plus sensés ; quant à la ([uantité, nous comptons sur votre bon esprit pour la déterminer. Un domestique sera à vos ordres pour la grosse besogne ; vous n'aui-ez aucune élrenne à lui donner, si ce n'est le jour de l'an, mais les plus anciens parmi vous surveilleront les détails. C'est la vieille tradition de l'Œuvre, elle
empêche tous les inconvénients, elle arrêtera surtout le trop d'entrain de ceux que vous appelez la Jeune France, par euphémisme, quand vous voulez désigner les plus fous, j'en suis bien fâché pour la France d'aujourd'hui.
Ce bon esprit de l'Œuvre, sur lequel je compterai toujours de la manière la plus absolue, résoudra la seconde question, comme elle l'a toujours été depuis trois mois: Pourra-i-on fumer an Cercle? Lorsque les jeunes gens de dix-huit ans m'adressèrent cette question, la plus vive anxiété se peignit à travers la barbe des plus anciens, Qu'allais-je répondre? La demande seule était un scandale. Nous fumons bien assez dans les rues, dirent les plus intrépides fumeurs. Nous nous en privons bien dans nos bureaux et dans un grand nombre de chantiers, sur les navires, dans les docks, où nous sommes cependant tout le jour ; quelle nécessité de le faire dans l'Œuvre ? Cela diminuera ce ton de bonne compagnie que nous sommes tous si désireux de conserver intact ; nous nous en passons bien depuis vingt-cinq ans. M. Allemand avait les plus sévères appréciations à l'endroit des fumeurs. Que les plus jeunes en prennent la funeste habitude au dehors, c'est fâcheux, nous n'y pouvons rien, qu'ils s'entendent avec leurs trop débonnaires pÊirents; mais en prendre l'usage dans l'Œuvre!... Hélas ! mes chers enfants, vous me dites trop souvent que je me fais vieux et Tàge rend plus facile. J'ai donc prononcé le oui sacramentel et sans re-
— G9 — gret, car je vous dois une des preuves les plus méritoires de bon esprit que vous m'ayez jamais donnée. Je m'attendais à un épais nuage de fumée ; je croyais voir sortir toutes les variétés de pipes, depuis celle de caporal jusqu'aux plus aristocratiques Kumrner ; les cigares de tout format allaient empester ma maison d'une manière convenable ; mais point du tout. Quelques rares enfants, à peine échappés de l'école, ne gagnant pas encore de quoi payer leur tabac, ont seuls profité de la permission. Les autres se sont abstenus malgré mes instances, malgré les efforts si méritoires que je faisais pour trouver que cela sentait bien bon. J'ai vu, avec bonheur, d'immenses pipes se cacher, honteuses de leur isolement ; l'épreuve a été admirable. Je désire cependant qu'elle ne soit pas définitive et que vous jouissiez en paix de la permission sérieusement accordée, après mûres réflexions. Le fumer est une des plaies de notre époque, j'en conviens, mais c'est pour le moment un mal nécessaire. D'ailleurs ce n'est ni péché, ni contraire à la foi et aux mœurs, c'est entré dans les coutumes publiques ; les palais somptueux ont permis aux nuages ondulents de ternir leurs dorures; pourquoi refuserais-je à ceux qui ont pris cette habitude d'en jouir dans notre maison, si cela peut les empêcher d'en user ailleurs? Est-il bien sûr que M. Allemand, s'il vivait encore, ne le permettrait pas, en voyant le grand nombre de ses enfants fumer hors de son Œuvre au lieu d'y demeurer tout
le jour ? Je n'impose qu'une seule restriction : jamais le cigare ne brûlera en présence de vos petits frères. Quelque bon que soit cet exemple, j"aime mieux qu'ils vous imitent en toute autre chose. Vos pipes brilleront seulement dans vos salons, mais jamais dans les corridors, ni dans les cours, si ce n'esL après le départ des enfants.
Le jeu offrait une difficulté moins grande, le vieux règlement de l'Œuvre l'avait résolue dès longtemps. Vous jouerez des consommations prises sur place, mais de l'argent jamais, sous aucune forme, sous aucun prétexte. Avec cette sage restriction, tous les jeux vous sont permis, me réservant d'interdire ceux qui, de près ou de loin, auraient quelque chose d'immoral comme le baccarat. Tous les jeux seront fournis gratuitement, à l'exception du billard qui coûtera une faible somme destinée à payer les outrages que vous prodiguez si maladroitement à son malheureux drap.
A la salle de lecture, les journaux et les livres seront à votre disposition; jamais votre Cercle, sous aucune forme, ne vous demandera aucun genre lie cotisation. Oserions-nous demander à ces Messieurs les livres dont ils ne se servent plus et au Comité de la presse un abonnement gratuit au Citoyen'^ Il demeure bien entendu que nous nous réservons le choix des journaux. Nous ne pourrions souffrir, vous le comprenez bien, une autre foi que celle que vous avez reçue au baptême et que l'Quivre a pour but spécial de conserver et d'aug-
meiîter. C'est l'intention expresse de vos parents, et nous devons à vos âmes, dans le choix des lectures, les mêmes soins scrupuleux, tout au moins, que nous apporterons au choix des consommations pour qu'elles ne puissent altérer votre santé.
L'âge d'admission est lixée à 18 ans. C'est l'âge de la maturité, de l'expérience et du bon sens, j'en conviens avec vous, mais vous m'accorderez que la raison ne saurait arriver un jour plus tôt. La loi civile est bien plus outrageuse pour vous, en fixant à 21 ans l'âge de la maturité. Vous resterez scrupuleusement sur cette limite, car il en faut une, sous peine de vous voir successivement envahis par des poupons au berceau. Jamais je n'eusse fait de pareilles concessions si de plus jeunes enfants devaient en profiter.
Enfin, les heures d'ouverture du Cercle seront, le dimanche, depuis Toflice jusqu'à onze heures et demie, heure à laquelle votre repas de famille vous réclame impérieusement. Le soir, depuis les Vêpres jusqu'à dix heures, dernière limite du convenable pour des ouvriers obligés de se lever de bonne heure le lendemain pour gagner leur pain. Les jours ouvrables nous serons à votre disposition depuis sept heures et demie du soir jusqu'à dix heures, quand il vous plaira de venir, espérant bien que la grande majorité préférera toujours, aux plaisirs et aux délassements du Cercle, les plaisirs de la famille et le délassement sans pareil d'un
sommeil réparateur. Nos anciens congréganistes, garçons ou mariés, seront reçus avec bonheur, à la condition de se soumettre à toutes ces règles, ce qui leur sera bien facile, dressés comme ils l'ont été dès leur plus tendre enfance à l'esprit de discipline de notre maison. Vos parents, qui sont auss^i de la maison, les amis présentés par vous, seront reçus à bras ouverts, avec Tespérance de les attacher définitivement à votre Œuvre. Je ne veux pas oublier quelques petits usages auxquels vous avez toujours été fort fidèles, par une légitime fierté de conserver ce ton de bonne compagnie si apprécié dans notre maison. Ainsi on ne va au Cercle que vêtu comme on l'est à l'Eglise ; on ne garde pas son chapeau sur la tête, selon l'invariable usage marseillais. C'est inutile, peu sain et peu respectueux pour vos camarades. Vous savez que je ne le fais jamais devant vous, sans vous en demander la permission, quand je suis malade. L'Eglise est une grande école de respect, a dit un illustre orateur, vous ne devez jamais l'oublier, même dans les plus petites choses.
Je ne dissimule pas, mes chers enfants, que ce règlement si sage, si bien pesé, dans votre propre intérêt et dans celui de vos parents, enlèvera à votre Cercle ce je ne sais quoi de plus attrayant qu'ont peut être d'autres réunions de Marseille. Votre indépendance n'y sera peut être pas aussi complète, il y manquera cette atmosphère mondaine si séduisante à l'âge de plusieurs d'entre
vous. Mais veuillez réfléchir à chaque ciiose ; il n'y a aucun plaisir dans ce monde sans fâcheux revers. Pour un peu de liberté de moins, vous aurez une installation magnifique de grandeur et d'espace, car si le luxe inutile vous fait défaut, nulle part vous ne trouveriez une salle aussi belle, des cours si spacieuses et si bien ombragées, un si beau bassin de natation. Quel Cercle a 8,000 mètres de terrain, presque au cœur de la ville ? où auriez-vous tant de camarades, car vous êtes 400, des pères si dévoués, des amis si bons, si choisis? Vous ne pouvez pas toujours jouer dans des salons empestés de tabac, pardonnez-moi ce blasphème, abreuvés de boissons plus ou moins alcooliques. Les cours, avec leurs admirables jeux de jambes, les plus robustes de vos membres, avec les boules, avec des enfants tapageurs tels que vous l'étiez hier et que vous avez tant d'envie de l'être encore, ces cours, dis-je, valent bien le plus beau des Cercles, n'est-il pas vrai ?
Les fêtes extraordinaires ne vous manquent pas d'ailleurs. Vous avez presque tous les ans les interminables représentations de la Pastorale avec ses cinquante acteurs qui s'amusent autant que les spectateurs ; il y a le drame ou l'opéra de la Saint Joseph, presque toujours fort beau ; les séances académiques de l'Ecole, sa distribution des prix. Toutes les semaines vous pouvez jouir pendant toute la soirée des mélodieuses répétitions de l'orihestre et du tapage étonnant de la musique mi-
litaire. J'oublie tant de fêtes amenées par des circonstances imprévues et qui mettent tant de variété dans la vie de l'Œuvre. Les vrais artistes trouveraient sans doute beaucoup à reprendre dans les exécutions, mais qu'importe ? une fanfare qui vous coûte à vous-mêmes tant de dépenses et tant de soins est mille fois plus belle que la meilleure musique du monde, jouée par des artistes qui ne seraient pas vous. Vous avez ici tous les plaisirs, pourvu qu'ils soient bonnêtes, tous, même un bal masqué, paré et travesti, le jour de la Quinquagésisme, lorsque, après une journée employée aux exercices des Quarante-Heures, vous donnez le reste de la soirée à vos divertissements. Ce bal, à vrai dire, est fort court, vous en avez vite assez ; mais il dure bien huit jours pour vos mères et vos sœurs occupées à la confection des costumes les plus impossibles, et pour vous, haletant à l'idée de la manière merveilleuse dont vous serez grimés. Puis, ne l'oubliez pas, vous n'êtes pas créés seulement pour vous divertir. Les satisfactions du cœur et de l'esprit valent mieux que les plaisirs des sens, quoique moins enivrants. Votre belle Eglise, le seul luxe de la Maison, cette Eglise embellie par vos mains pieuses, où vous venez prier, entendre la parole de Dieu, recevoir la grâce fréquente des Sacrements ; par exemple, je défie aucun Cercle d'en avoir une plus belle, avec de plus beaux ofTices, avec des chants plus unanimes et plus bruyants. Tout cela ne compense-t-il pas un peu de liberté
— /o — gênée ? Ici le pouvoir est absolu ; c'est vrai, mais n'est-ce pas là votre bonheur ? D'où la paix sans nuages dont vous jouissez depuis vingt-cinq ans ? Dieu me garde de faire la moindre allusion blessante pour qui que ce soit, surtout pour quelques personnes ici présentes. Il est des discordes inhérentes à certaines constitutions, aucune loi ne peut les prévenir. Notre Œuvre est une famille où je vous ai tous reçus petits enfants, sans qu'en vieillissant vous puissiez jamais atteindre mon âge. C'est ce qui rend le régime de FŒuvre si facile. ^'ous vous administrez vous mêmes sans discorde, sans révolution aucune, sous la direction de votre père, sans connaître la souveraineté du peuple ou de l'élection du suffrage universel. Vous respectez d'autant mieux le pouvoir que vous ne l'avez pas choisi et que vous le savez exercé par les plus capables et les plus vertueux d'entre vous.
Vous continuerez, mes cliers enfants, à conserver ce bon esprit ; votre Cercle ne sera qu'un développement, une extension de votre Œuvre. Depuis neuf ans les esprits chagrins, qui jugent d'autant plus hardiment les choses qu'ils les connaissent moins, n'ont pas cessé de dire, que notre Maison est devenue une école. Leur refrain désormais va changer : cette pauvre Œ'uvre est devenue un cercle. Méprisez ces jugements absurdes, mais n'y donnez jamais lieu. Jeunes enfants, ayez horreur de l'esprit écolier, si opposé à l'esprit de notre maison ; aines de l'Œuvre, ayez encore plus horreur de l'esprit du
monde qui est exécré de Dieu. Ecole et Cercle, petits et grands, fondez-vous dans cette belle chose qu'on appelle l'Œuvre de la Jeunesse Ouvrière et où tout doit aboutir. Tandis que les hommes les plus capables et les plus chaudement chrétiens tâchent d'attirer les ouvriers dans leurs Cercles pour les amener à Dieu, faisant en cela la plus méritoire de toutes les œuvres, vous viendrez au Cercle, vous autres, parce que vous avez le bonheur d'être déjà et que voulez demeurer de vrais enfants de l'Eglise, des catholiques sincères et convaincus, des jeunes gens justement fiers du plus beau de leurs titres ; Enfants du Sacré-Cœur.