II
De la Probité
Un prédicateur de retraite ecclésiastique disait qu'avant de faire des saints prêtres, il fallait faire des honnêtes gens. Que cela est vrai pour les enfants, au début de leur vie, surtout. Les vices poussent chez eux comme les mauvaises herbes, on a beau les extirper, la graine subsiste toujours, c'est un travail incessant et la malédiction de la terre, faite à nos premiers pères, persévère aussi dans les âmes : spinas et tribu los ffernu'yiabit tibi(Gen. m 18). Une école moderne, qui peut prêcher impunément sa doctrine sans produire de trop grands étonne-
ments, enseigne Tirresponsabilité des actes humains. On est voleur, assassin involontairement, c'est la suite d'une maladie, d'une bosse de travers dans la tête. Les enfants n'ont pas besoin qu'on leur apprenne ces théories, ils les savent par nature et on est épouvanté de ces suites du péché originel quand on voit l'éducation ne rien faire pour les corriger et se contenter de l'instruction qui apprend seulement à tromper plus facilement et sans dangers.
Disons-le donc, par ce penchant naturel les enfants sont presque tous voleurs. Ils le sont plus ou moins, mais ils le sont presque tous ; qui en douterait n'a qu'à les suivre dans les actes de leur première enfance. L'éducation doit corriger ce penchant avec le secours surnaturel de la grâce de Dieu, que nous présupposons toujours, car sans elle tous les moyens manqueraient à nos efforts. Seulement, comme nous le remarquions déjà, il y a plusieurs sortes de voleurs, qu'on nous pardonne ce mot brutal, car au fond, celui qui porte tort à son prochain dans ses biens est toujours un voleur, quoique les formes de la politesse puissent adoucir le mot, mais non changer la chose. Cependant nous ne parlerons pas du vol qualifié, qu'en dirions-nous que ne disent tous les catéchistes, tous les prédicateurs, voire même tous les maîtres d'école ? Ce n'est pas que ces vrais voleurs ne soient très nombreux, mais ils savent assez ce qu ils font. Nous avons presque toujours eu de ces enfants et de ces jeunes
gens s'attaquant directement à l'argent, enfonçant les armoires; pas une réunion nombreuse, même les plus saintes, où cela n'arrive quelquefois. Le plus fort voleur que nous ayons eu était un défroqué de plusieurs communautés et qui paya notre imprudente hospitalité en nous prenant iiuit cents francs. Un autre, dans de semblables conditions, prit six cents francs. II est inutile de faire de grands efforts pour inspirer l'horreur de ce vice ; il faut prendre les choses de plus loin, car si on leur donne le respect du bien d'autrui dans les plus petites choses, il est évident qu'ils ne s'attaqueront jamais aux plus grandes.
Mais si les enfants n'osent se livrer à de pareils actes, ils ne se font point de scrupule de prendre quelques sous à leurs parents ; ces quelques sous deviennent bientôt des fi-ancs, et, graduellement, de fortes sommes. Un plus grand nombre sont gourmands et ne s'arrêtent devant rien de ce qui peut satisfaire leur concupiscence. Je suivais un jour un enfant de cinq ans qui venait d'acheter un bol de lait à la laitière du coin. Quelle malice à cinq ans ! il commença par en goûter un peu ; il parait que c'était bon, il y revint à plusieurs fois ; voilà la gourmandise. Mais l'instinct lui rappela sans doute le fouet maternel, car arrivé devant une fontaine, il remplaça le lait par de l'eau en quantité égale. voilà une malice réfléchie. La mère l'avait vu du seuil de sa porte : « Tu as mis de l'eau dans le lait ? — Non maman, bien sûr. « Voilà le mensonge pour
se tirer d'affaire. Cette petite historiette est la pliotographie de la vie, prise sur le fait. Pour être bon voleur il faut être rusé et menteur, le caractère franc et ouvert ne réussirait pas ; ce sont trois vices honteux qui débutent souvent par un sou de lait ou quelque chose d'équivalent. Puis les écoliers volent des objets classiques, des plumes, des livres, du papier, les goûters ou les dîners des camarades. Puis on prend dans les boutiques principalement des fruits ou des jouets à la foire. A Marseille, et sans doute partout, les enfants font des bandes pour dévaster les campagnes, au grand désespoir des paysans souvent obligés de monter la garde et de tirer des coups de fusil à sel ou à petit plomb sur ces maraudeurs. Ils s'en font glojre, s'excitent les uns les autres. Nous renvoyâmes un jour sept petits enfants, leur capitaine n'avait pas quatorze ans, pour avoir comploté de s'échapper à notre dernière promenade annuelle et dévaster les campagnes du quartier. Quelques-uns avaient de respectables parents qui nous trouvèrent cependant bien sévères, mais les parents de la plupart leur dirent: «On ne t'a renvoyé que pour cela ? j'en ai bien fait d'autres à ton âge. » Nous le crûmes sans peine, avec notre théorie sur l'héridité du vice. Bientôt la notion du tien et du mien s'efface complètement, le communisme règne dans ces jeunes têtes, nous avons entendu les enfants le réduire en axiome : « Ce n'est pas voler qui est péché, c'est de se laisser prendre, »
L'enfant a grandi, le voilà homme, il est dans les affaires avec cette probité accomodante : il me serait impossible d'énumérer tous les genres de vols qui se commettent impunément dans tous les états, dans toutes les professions, dans tous les genres de commerce. La liste en fût-elle infinie elle serait toujours incomplète, le confessionnal en apprend de toutes sortes, depuis la fraude ordinaire, faux poids, fausses mesures, mauvaises qualités, mélanges exotiques, jusqu'à la faillite, moyen final pour rétablir sa fortune. Dans ce pays de commerce nous en apprenons de toutes les façons, et nous sommes loin de les savoir toutes. La fréquence du mal semble lui enlever sa malignité. Dans mon enfance on ci lait avec une douloureuse tristesse le nom d'un failli, car c'était fort rare ; aujourd'hui la faillite laisse indifférent, il y en a tant ! Bien plus, on se moque ouvertement de ces probités antiques qui se ruinent pour faire face à leurs engagements et sauver leur honneur. Toutes ces considérations semblent ne pas s'appliquer aux enfants, et c'est une erreur : adolescens, in via qua iyi gressus fuerii etiam cùm sênuerit, non recedet ah ea (Prov. xxii 6). Tout vient de la première enfance, le Saint-Esprit nous le dit : les grands vices sont renfermés en germe dans les plus petits, ce sont donc ces premiers germes quil faut arracher avant que ce soient des arbustes, à plus forte raison, de grands arbres. L'enseignement de la probité est une des choses principales de l'éducation, la simple négligence de
ses principes est un crime dans les maîtres. Je dirai plus : à certains points de vue l'improbité est plus grave que la luxure. L'une est une faute personnelle ; il suffit d'un bon acte de contrition pour effacer la tache, quelque énorme qu'elle soit. L'autre exige outre la contrition encore la restitution, mot si étrange qu'on ne le connaît presque plus : je crois que les tribunaux de commerce prononcent mille jugements de faillite pour un jugement de réhabilitation, et je suis probablement en-dessous delà vérité. Rappelons nos souvenirs, combien de fois avons- nous rencontré des âmes assez généreuses pour restituer le bien mal acquis? .le me suis fait le plus mortel ennemi que j'aie jamais eu d'un failli, devenu excessivement riche, à qui je conseillais de tout payer; en revanche il m'a fait chèrement payer mon conseil. Tel est l'esprit du siècle, il faut le combattre dans nos enfants et de bonne heure, de peur d'arriver trop tard, quand les mauvais principes seront irrévocablement fixés.
Remarquons encore qu'il y a plusieurs sortes de probités : il y a ce que j'appellerai la probité ombrageuse, la vraie probité, la seule qui mérite ce nom. Celle-là fait passer l'honneur, la délicatesse, avant tout poiiiis )nori quam. fœdari . Je connais des jeunes gens qui aimeraient mieux mourir de faim que de devoir un sou à personne ; les privations ne leur coûtent rien, manquer à l'honneur leur semble le souverain mal. Belles natures vraiment chrétiennes, qui réussissent toujours, parce que Dieu les bénit.
Rappelons la belle et judicieuse pensée de ^f . Gay : « Ces jeunes gens sont la somme additionnée d'une probité héréditaire ». Mais par contre il y en a qui ne savent jamais payer leurs dettes ; ils oublient toujours les petites et sont toujours hors d'état de rembourser les grosses.
Il y a ensuite laprobité que j'appellerai secundum qidd. Je dois, je ne le nie pas, mais je n'ai rien pour payer, cela me gênerait trop, je paierai quand je pourrai. Ces gens-là, dit un proverbe, aiment mieux devoir toute leur vie que de payer une seule fois. On rencontre tous les jours d'étranges illusions sur ce point. C'est un ami trop complaisant qui prête de l'argent, cédant aux instances les plus touchantes ; on remboursera certainement au terme, et au terme selon l'usage, on n'a point d'argent, du moins on n'en a pas pour payer ses dettes, car pour la table ou la toilette on en a toujours. Ce sont de pauvres fournisseurs ruinés par le crédit ; on doit au boucher, au boulanger, au tailleur, au cordonnier, à l'épicier, à tout le monde. Je connaissais un monsieur qui avait fait une sorte de plan stratégique de la ville où il demeurait afin d'éviter les nombreuses rues où il ne pouvait plus passer sans se faire injurier par ses créanciers. D'autres changent de quartier tous les ans, ce qui est facile dans les grandes villes, afin de faire plus facilement des dupes. Qu'heureux sont les propriétaires qui peuvent se débarrasser sans frais des mauvais locataires! Je rencontrais pendant toute une année deux frères qui ne me sa-
luaient jamais et qui devaient encore leur uniforme à notre économe. Au moins saluez-moi avec ma casquette, leur dis-je un jour. Je me pla's à supposer que tout cela n'est pas de propos délibéré, c'est une vraie manie, on tranquillise sa conscience, on se dit je paierai quand j'aurai de l'argent, sans songer aux privations qu'on impose aux autres, et au terrible prétexte qu'on leur donne d'agir de même envers leurs propres créanciers, ce qui étend le mal avec une progression géométrique et finit par en faire un mal universel et social. Voler est trop primitif, et surtout trop dangereux ; devoir est plus facile et rend davantage; on use donc largement de cette facilité. Et les pauvres enfants sont élevés dans cette atmosphère, ils s'en impreignent pour toute leur vie : on les fait concourir à ces indélicatesses, comment leur probité pourrait-elle ne pas sombrer ?
Je signalerai un moyen facile qu'emploient les enfants, et souvent les jeunes gens, pour faire leur petite fortune : c"est de tricher au jeu. J'en ai vu gagner chaque dimanche plus de vingt sous en jouant aux billes. Nous les suivions de près, ne pouvant comprendre le continuel bonheur de leur chance et bientôt nous nous apercevions de leur ignoble habileté et il faut lavouer de celle de leur partner, de sorte que le jeu n'est plus qu'une habile tromperie.
Ce qui nous frappe le plus dans toutes ces manières de prendre le bien d'autrui, c'est le peu d'importance qu'y attachent les enfants. Est-ce
mauvaise éducation, pente de leur nature, mauvaise habitude ? je ne le sais. Nous arrivons quelquefois tout courroucés au bulletin hebdomadaire, nous dénonçons quelque fait grave ; peu en témoignent de la surprise, les coupables n'en paraissent pas déshonorés. Le vol seul proprement dit, c'està-dire prendre de l'argent, a quelque importance, pourvu que la somme soit forte. Pour le reste, chacun semble dire qu'il en a fait au moins tout autant et souvent.
Le seul remède est dans renseignement souvent répété des sains principes de la morale. Plusieurs fois par an je prêche à l'Eglise sur la probité, j'entre dans les plus menus détails ; j'enseigne par exemple que perdre par sa faute le temps payé par le patron c'est la môme chose que de lui prendre le prix de ce tem.ps en argent ; que profiter d'une erreur pour recevoir plus qu'il n'est dû, ou rendre moins qu'on ne doit, c'est voler ; que prendre un fruit chez un marchand, alors que trois cents enfants défilent tous les jours devant sa boutique finit par constituer une perte sérieuse pour ce marchand et par conséquent c'est un vrai vol : qu'emprunter de l'argent à ses camarades, quelque minime que soit la somme, quand on a l'intention de ne pas la rendre, c'est encore un vol : que dégrader volontairement la maison, alors que je consens à en donner l'usage, mais non l'abus, c'est à la fin de l'année une énorme dépense de réparations qu'ils ont sur la conscience, etc., etc. Et la preuve que ces ensei-
gnements sont fort utiles, c'est que souvent à la suite de ces instructions, plusieurs font de sérieux, examens de conscience et viennent me consulter sur les restitutions certaines ou incertaines qu'ils devraient faire et s'y soumettent sans difficulté.
Cependant ces instructions ne suffisent pas, elles sont forcément trop rares ; mais il reste les bulletins hebdomadaires dont j'ai parlé et qui prennent les fautes de la semaine sur le fait ; les conversations de la promenade ou de la cour, où les enfants par leurs nombreuses questions provoquent de nombreuses réponses. Nos grands qui ont vieilli dans l'Œuvre et sont imprégnés de son esprit, sont d'une délicatesse extrême ; ce sont eux qui nous apprennent les innombrables manières de voler ou de frauder qui existent dans le négoce : et presque toujours, c'est leur jugement qui forme le nôtre, tant ils ont l'instinct des choses droites et honnêtes. Souvent mes confrères me consultent sur des faits de commerce d une difficulté presque insoluble, car il y a des cas embrouillés qu'aucune théologie n'a pu prévoir. Il est rare que mes solutions ne soient pas exactes, parce que je prends l'avis de mes jeunes gens mêlés à ces difficiles affaires et pour qui ces faits ne sont ni rares, ni inconnus.
Je ne crois pas qu'il y ait un point plus important dans les graves obligations d'un instituteur. L'ingratitude est une chose bien haïssable, mais souvent elle est le fait d'une défectuosité dans le jugement et dans le cœur qui est presque involon-
taire. Je la compare à ce qu'on appelle une oreille fausse qui n'a pas conscience des sons. Un de mes bons amis, qui est aujourd'hui dans le ciel, me disait ne pas saisir la différence qu'il y a entre un violon et une grosse caisse, et pour lui ce n'était pas un paradoxe, à en juger par l'étrangeté de ses chants. Il y a des natures qui n'ont pas conscience de ce qu'elles font souffrir, peut-être sans cela, ne le feraient-elles pas. Mais l'improbité est un vice social qui provoque des imitateurs, ne fûtce que parmi les victimes ; c'est un péché irrémissible en fait, car la conscience qui n'a pas su se tenir sur la limite du permis, alors que cela lui était si facile, est bien moins capable de l'acte héroïque de la restitution, et le proverbe le dit : restitution ou damnation.
Je compte sur l'expérience des Directeurs, mes vénérés confrères, pour suppléer aux innombrables lacunes de cet article si important. Tel qu'il est, il leur fournira la matière de nombreuses instructions, trop heureux si j'ai pu les provoquer.
§ ni
De la Sincérité
S'il est vrai que beaucoup d'enfants soient voleurs, dans le sens que nous avons indiqué, il est bien plus vrai qu'ils sont presque tous menteurs. Il y a le mensonge pernicieux ; celui-là est le pire et le plus rare, c'est la spécialité des natures mé-
chantes. Le mensonge officieux, c'est-à-dire pour rendre service aux autres, et surtout pour se rendre service à soi-même, celui-là est le propre de presque tous les enfants, je n'ose dire de tous, quoique ce fût plus exact. Enfin il y a le mensonge joyeux que quelques-uns se permettent dans des proportions vraiment exorbitantes. Chacun connaît ces distinctions théologiques, nous ne voulons pas faire un cours de morale, passons.
Je veux plus spécialement parler d'un vilain défaut, la dissimulation. Le peuple manque d'éducation, il sent son infériorité, malgré toutes les doctrines égalitaires à la mode. Il semble dire comme le poète :
Contre la force et la violence, La ruse est notre seul appui.
Et il ruse en effet tant qu'il peut. La première dissimulation usuelle de nos enfants est de ne jamais rien affirmer. Il faut deviner leur pensée sous certaine formule. Un tel, viendrez-vous demain? Je ne le sais pas. — Cela veut dire non, en bon français. Jamais nous ne savons quand un enfant doit sortir de notre maison, si ce n'est quand il est sorti, ou quand par hasard il en fait confidence à un ami. La peur de se compromettre en affirmant, voilà le premier degré. C'est moins grave, sans doute, mais on aimerait plus de rondeur, j'ose presque dire plus d'inconsidération, chez un enfant. Ce petit calcul-, dans lequel excellent même et surtout les plus ignares, suppose une déviation de l'âme, surtout
quand il s'agit de faits qui n'ont rien de compromettant par eux-mêmes. Est, est, non, non, (Jac. V. 12) dit Saint Jacques, c'est plus court et surtout plus habile, les gens dissimulés ne croyant jamais à la franchise des autres.
La manière de faire les sottises usuelles d'un écolier dénote souvent un grand esprit de dissimulation. Sans doute on ne peut exiger qu'un enfant prévienne ses maîtres, quand il veut mal faire, mais il y en a qui font leurs coups d'une manière navrante par l'habile dissimulation que cela suppose. Il faut qu'elle soit bien hideuse, si on en juge de la manière dont les enfants la jugent eux-mêmes. Ils détestent ces camarades qui savent se faire bien voir, aimer, récompenser, pendant qu'eux-mêmes sont toujours punis, en faisant beaucoup moins. Ils exècrent surtout ceux qui se tirent d'affaire en faisant punir les autres. Les maîtres ne peuvent trop veiller sur ces caractères qui joignent l'égoïsme à la dissimulation, deux vices également hideux.
Il y a dans tous les pensionnats, des jeunes gens qui font semblant d'être sages, sont extérieurement très réguliers, ne se font jamais punir, méritent à cause de cela, les emplois de confiance, les charges honorables, et qui ne sont cependant, que des sépulcres blanchis. Il n'est pas impossible de les deviner : d'abord ils sont en général très gentils. Méfiez-vous des enfants gentils, le cœur se porte vers eux, pendant qu'il s'éloigne des natures phis franches, plus loyales, plus abruptes, par leur dé-
faut d'éducation. Les supérieurs sont trop portés à préférer ceux qui s'applatissent devant eux et qui se relèvent traitreusement par derrière. J'ai entendu des gens humbles, obséquieux, flatteurs, caressants, devant leurs chefs, tenir ensuite des propos infâmes sur leur compte. C'est un juste châtiment pour ceux qui ne peuvent supporter aucune résistance, sans comprendre que les natures fières sont incapables de ces trahisons. Il y a du reste pour les enfants un critérium infaillible : ils peuvent vous tromper facilement, mais ils trompent rarement leurs camarades. Par eux vous serez vite au courant, non pas en leur faisant trahir leurs condisciples par des questions indiscrètes, ce qui est un moyen odieux que j'engage les Directeurs à ne jamais employer, mais en les laissant jaser avec l'inconsidération de leur âge. Vous saurez promptement leur opinion sur chacun et vous la contrôlerez ensuite facilement. Il n'y a rien de si dangereux comme ces hypocrites, la faveur dont ils jouissent irrite les meilleurs qui ne savent pas si bien s y prendre: c'est une prime donné à la dissimulation: c'est même une grande déconsidération pour les Directeurs que les enfants jugent bien peu intelligents pour se laisser ainsi tromper, quand eux ne le sont pas.
La dissimulation à sa plus haute puissance produit le sacrilège. Ceci rentre dansle domaine secret de la conscience, de internis non dijudicai Prœtor, j'en ai assez parlé dans le Traité de la Confession,
mais cela ressort aussi du fort externe, quand de malheureux enfants ont des vices connus de leurs camarades, qui en chuchotent entr'eux. Il y en a dont la fierté se révolte à cette vue. J'entendais un jour un excellent jeune homme, qui est devenu un bon religieux, exprimer son indignation devant ses camarades. « Un tel, disait-il, se conduit, tous les ans en vacances, comme un polisson. A la rentrée, il occupe les premières places à la Congrégation. Quand il vient me faire la morale, me parler du bon Dieu, je l'envoie promener et je me retiens pour ne pas le battre ; et moi, qui vaux mille fois plus que lui, qui ne cache pas mes sottises, je me traîne dans les derniers rangs, j'ai mis deux ans pour entrer à la Congrégation parce que je cause souvent dans les endroits défendus, ce qui n'est pas péché. » J'avoue que ces souvenirs d'enfance m'ont grandement servi de leçon. J'ai souvent vu depuis ceux qu'on appelle les dissipés, devenir de robustes chrétiens, et ces hypocrites déshonorer les collèges qui les avaient élevés. Cela ne m'a pas empêché de m'y laisser prendre comme les autres, et même plus souvent ; cela me donne le droit d'appuyer sur ce conseil : méfiez-vous de'ceux qui ne sont pas francs, surtout quand ils sont gentils.
D'autres fois la dissimulation a pour but une spéculation. J'ai déjà parlé de ceux qui veulent se faire prêtres, pour se faire élever gratuitement pendant plusieurs années. Combien de vocations s'envolent pendant les hautes classes. Sans doute une voca-
tion demande du temps, de la prudence, des conseils, on ne peut trop la mûrir, elle ne peut être certaine ordinairement à quinze ou seize ans ; mais c'est une fâcheuse présomption quand cela se déclare invariablement après les hautes classes. Jamais je n'ai repoussé un enfant qui voulait prendre une carrière libérale et me le disait franchement ; chacun son goût, je ne trouvais rien à y dire ; les rôles réciproques étant bien fixés, je les aidais de toutes mes forces, tandis que je conserve une répulsion instinctive pour ceux qui doivent bien rire par derrière de ma simplicité.
Il y a une autre forme de la dissimulation, qui n'en mérite peut-être pas le nom, mais qui produit les mêmes effets de la pratique, je veux indiquer ceux qui ne savent ou ne peuvent parler. Il n'y a pas de sottises que ne fassent ces jeunes gens, ils s'exposent aux plus graves inconvénients plutôt que de parler. Caractères concentrés, sans expansion, on ne sait jamais ce qu'ils pensent, on leur fait de la peine quand on croit leur faire plaisir et réciproquement. J'en ai vu souffrir longtemps ne pouvant dire : je suis malade ; manquer du nécessaire pour ne pas dire : j'aurais besoin de tel objet. J'ai connu des jeunes gens assister des heures entières à des conversations, des promenades, des congés, sans ouvrir une fois la bouche. Quand je leur disais: c'est tout ce que vous dites? ils répondaient invariablement: j'écoute. Mais si tout le monde écoutait, les rapports de la vie civile seraient impossi-
blés. Ces pauvres jeunes gens souffrent sans consolation, se réjouissent rarement et sans expansion, ils se compromettent dans les choses les plus faciles à éviter, ils sont insupportables pour eux et pour les autres. Certes, ceux-là ne mentent jamais, et cependant le voile qui les recouvre est aussi impénétrable que celui des plus dissimulés. Ils ne pourront faire de bons ouvriers, ce seront de pitoyables employés et surtout de tristes prêtres, car un prêtre doit toujours pouvoir dire: omjiibus omnia factus sum, ici omnes facerem salvos. (Cor. ix. 22).
Terminons par une remarque importante déjà souvent faite, mais qui revient tout naturellement ici. Le mensonge, la duplicité, la dissimulation, sont des vices héréditaires. Que de fois je fais appeler les parents pour les prévenir de l'inconduite de leurs enfants ! Il faut voir leur étonnement inconcevable en entendant des choses qu'ils savaient bien mieux que moi, et depuis bien plus de temps. Les mœurs des familles entretiennent ce défaut, nous sommes accablés toute l'année de faux billets écrits et signés par les parents. « Monsieur, veuillez excuser l'absence de mon fils, il a été malade. » Mais l'enfant qui, avec l'étourderie de son âge, a oublié de lire le billet, nous dit qu'on l'a emmené à la campagne, et il avoue à ses camarades qu'il a fait l'école buissonnière à l'insu de sa maison. Cela nous arrive tous les jours, et les parents défont d'une main ce que nous faisons de l'autre. Aussi nous ne nous gênons pas de leur renvoyer
leur lettre avec de dures observations, les priant de mieux s'entendre entr'eux pour nous tromper plus habilement. Que leur importe? Les menteurs sont peu sensibles aux affronts.
Contre un défaut si fréquent dans ses divers degrés tous les efforts réunis ne sont pas de trop et le maître doit tous les employer. J'ai pour méthode de pardonner facilement les fautes avouées et d'être implacable pour les menteurs: je le sais, mes enfants en abusent, ils prennent les devants pour m'avouer leurs sottises avant qu'on m'en ait instruit. C'est égal, je le préfère: os quod mentiiur occidit animam. (Sap. i 11).
Un excellent moyen pour inspirer l'amour de la sincérité c'est d'en donner l'exemple. Que les maîtres s'observent bien là-dessus, ils sont hommes et par conséquent faillibles. Un directeur a une force très grande quand ses enfants peuvent dire : Monsieur un tel n'a jamais menti. J'ai parlé ailleurs des directeurs qui écoutent aux portes pour entendre les conversations, qui se cachent dans les détours pour surprendre leurs élèves au passage. J'avoue que je préfère la méthode, la plus loyale, celle qui fait arriver par le plus droit chemin, par les portes ouvertes. Mes enfants viennent souvent s'asseoir sur un banc devant ma croisée. L'été, quand l'abatjour est fermé et les vitres ouvertes, ils oublient que je puis les entendre et se livrent parfois sur leurs maîtres et sur moi-môme à des jugements bons ou mauvais, et plus souvent mauvais, qu'ils
ne se permettraient pas, s'ils me savaient si près. Je ne manque pas de leur rappeler ma présence en toussant, en parlant haut, dès que je m'aperçois de la tournure que prend la conversation. Pourquoi les laisser tomber dans ce piège quand je puis le leur éviter? et j'airne à croire qu'ils m'en savent gré. D'autres fois j'entends, par exemple, qu'ils disent : fais vite, le surveillant ne te voit pas. Je réponds aussitôt à haute voix: Et le bon Dieu non plus? Mais, la leçon donnée, j'affecte de ne plus y penser, de ne plus leur en parler. C'est un secret surpris, pourquoi m'en servir ? Je n'ose conseiller cette méthode, elle m'est personnelle, que chacun en fasse ce qu'il voudra, mais qui ambulai simpliciter ambulat confidenier (Prov. x 9), admirable maxime que je conseille dans les rapports avec les supérieurs comme avec les inférieurs. Elle est du Saint Esprit, elle ne saurait nous nuire. Nous sommes haletants de louanges, nous supérieurs, et nous nous y laissons prendre avec une facilité qui tient du prodige.
Comme nous l'avons dit de toutes les vertus, il faut souvent prêcher aux enfants la sincérité, la loyauté, faire rougir la dissimulation, la dévoiler impitoyablement quand on peut le faire prudemment et sans scandale. L'esprit du Directeur doit former l'esprit de sa maison, tôt ou tard elle se modèlera sur lui, Régis ad instar totus componitiir orbis. S'il n'a pas assez d'autorité pour imposer peu à peu son esprit il est incapable de remplir son
rôle. La plupart de nos enfants sont portés au mensonge parce que leur pente originelle les porte à tout mal mais surtout par leur mauvaise éducation. Relisez le beau passage des morales de saint Grégoire le Grand, qui se trouve dans notre Bréviaire : Derideiur jiisti simpliciias. Hujus mundi sapientia est, cor machinationibus iegere^ sensum verbis velare : quœ falsa sunt vera ostendere ; quœ vera sitnt falsa demonstrare. Hœc nimirtini prudentia usii à juvenibus scitur, hœc à pueris pretio disciiu7^ : hanc qui sciunt, ceieros despiciendo superbiunt ; liane qui nesciinii subjecti et timidi in aiiis mirantur ; quia ab eis hœc eadern duplicitatis iniquitas no- )nine palliata diligiiiir, diim mentis perversitas,
urbanitas vocatur Ai contra sapientia justo-
rum est nil per ostensionem /ingère, sensum verbis aperire, vera ut sunt diligere, falsa devi-
iare, bona gratis exhibere pro veritate contu-
7neliam lucrum putare quid namque stultius
videtur mundo, quam 7nenie7n verbis ostendere, nil callida machi7xatione simulare? Avec un pareil enseignement donné presque par tout le monde, il n'est pas étonnant que nos enfants soient faux, puisqu'on leur dit que c'est la suprême sagesse. C'est à nous à corriger ces faux, principes. La plupart s'accusent en confession des mensonges de parole, personne ne songe à s'accuser des mensonges d'action, des mensonges négatifs, si je puis m'exprimer ainsi, et ceux-là sont les plus perfides, car ils trompent mieux. SI je demande à un polis-
son : êtes-vous sage ? et qu'il me réponde affirmativement, je ne le crois pas, il ne m'a pas trompé, je sais à quoi m'en tenir. Mais si sa conduite extérieure me fait croire à sa sagesse, alors qu'il se conduit en effet comme un vaurien, il me fait prendre le change, le^ conséquences en seront bien plus fâcheuses pour moi.
De l'honneur
Ces trois vertus morales dont nous venons de parler, gratitude, probité, sincérité, se résument en une seule, I'honneur. Qu'est-ce que l'honneur ? Combien peu pourraient le dire. Quelques-uns de nos enfants n'ont jamais entendu ce mot, si ce n'est, peut-être, en parlant de la croix d'honneur, ce qui est souvent une antithèse, bien propre à leur fausser le jugement. Je cherche donc une définition authentique de l'honneur, car il en faut bien une pour parler d'une vieillerie de plusieurs siècles, bien antérieure aux immortels principes de la Révolution et bien malade depuis. Le petit dictionnaire de nos enfants dit : « Honneur, gloire, estime qui suit la vertu, le courage, réputation, probité, pudicité, respect; on dit: champ d'honneur pour champ de bataille. » Le dictionnaire de l'Académie et celui de Bécherelle disent à peu près la même chose, d'une manière un peu plus délayée. Si j'osais hasarder
une définition plus courte je dirais : honneur, ce qui ne rend rien, et par là nous expliquerions pourquoi l'honneur est si rare dans notre siècle d'égoïsme. En effet, on nous donne pour exemple le champ d'honneur; on y laisse sa peau ou on en revient estropié. Et cependant cet honneur qui ne rend rien de matériel, ce respect de soi-même et de la vertu, qui ne donne que des déceptions matérielles, est une des plus belles choses qui existent. Il faut donc l'enseigner à nos enfants.
L'Apôtre a des paroles qui nous semblent la plus belle des définitions de l'honneur, quoique écrite dix-sept cents ans avant l'Académie, ce qui ne la rend pas plus mauvaise. Praires, quœcuryique sunt vera, quœcumque pudica, quœcumque jusia, quœcunique sancia, quœcumque amabilia, quœcumque bonoe faniœ, si qua virtus, si qua laus disciplinas hœc cogitate. Quœ et didiscistis, et accepisiis, ei audistis, et vidisiis in me, hœc agite, et Deus pacis erit vobiscum (Philipp. iv. 8 et 9). Oh ! les belles paroles ! à elles seules elles donnent le plan de toutes les instructions qu'un Directeur doit faire à ses enfants sur l'honneur.
Quœcumqtte sunt vera: Apprendre que le mensonge, la fausseté, la dissimulation déshonorent, lors même que personne ne peut le savoir ; Dieu le sait, la conscience le reproche, cela suffit. Toujours agir comme si tout le monde devait le savoir, se faire une conduite transparente comme le cristal ; un homme d'honneur n'a rien à cacher. Respecter
sa parole, ne jamais y manquer, sous aucun prétexte, même avec la certitude d'y perdre.
Quœcumgue piidica : Les jeunes gens qui n'ont pas d'honneur se font une gloire de la saleté, de la vilenie, ils rougiraient d'en savoir moins que les autres, font souvent le mal sans goût, sans attrait, uniquement pour faire les forts, comme ils disent dans ce pays, pour faire les hommes, comme on dit partout. Ce point d'honneur à rebours existe surtout chez les natures ignobles, qui n'ont aucune notion du beau, de Ihonnête et se laissent conduire par les premiers venus et surtout par les plus mauvais. Il est de la plus haute importance que le vice soit honni dans une maison, qu'il soit méprisé, regardé avec horreur. C'est au maître à faire régner ce point d'honneur, les enfants en sont moins capables que les jeunes gens, mais on doit le leur apprendre de bonne heure, souvent, toutes les fois que l'occasion s'en présente, il en reste toujours quelque chose. Je conviens que ce n'est pas la vertu surnaturelle de chasteté, mais c'est un premier pas très important, et l'expérience prouve que cette idée d honneur excite les natures bien faites, arrête souvent les moins bonnes, quand elles voient les bonnes mœurs gardées, louées, honorées autour d'elles, et le vice flétri. Plus tard la foi développera ce premier sentiment.
Quœcumf/ue jrista : Voilà la probité dont nous parlions, le respect du bien d'autrui et en général tout ce qui est conforme à la justice. Le monde qui
n*a plus en général conservé la chose, en a conservé le nom ; il dit faire honneur à ses affaires, à sa signature, à ses engagements, à sa parole. Il dit encore sauver ou compromettre son honneur, le hasarder, le perdre, le réparer, etc. Toutes ces locutions sont fort chrétiennes, quœcumque jusia hœc cogitate, il faut les penser, les goûter, les estimer, les apprécier. Mais pour que les enfants aient ces justes idées, ces idées du juste, il faut les enseigner par la parole et par l'exemple, être soimême un homme d'honneur.
Quœcumque sancta : C'est être grossier, mal élevé, sans honneur, que d'insulter les choses saintes, les églises, les cérémonies du culte, les prêtres surtout. Montrer aux jeunes gens que ce sont les goujats qui les méprisent, les lâches surtout qui aiment à s'attaquer aux faibles, car ils fuyent vite ou se rétractent quand ils ont affaire, contre leur attente, à un prêtre énergique ou sans peur. C'est une des plus tristes choses de notre époque que cette lâcheté des insulteurs ; ils sortent de terre aux jours des révolutions, ils y rentrent de même dès que les agents de police reparaissent. Il n'y a aucun honneur à cela, car il n'y a ordinairement rien à risquer, leurs convictions étant rarement assez fortes pour leur faire courir des risques. Je marchais un jour sur une route, causant avec quelqu'un ; devant moi marchaient deux petits enfants de notre école, âgés à peine de douze ans. Tout d'un coup un grand animal de seize à dix-sept ans, à la figure stupide
se met à pousser de toutes ses forces le cri classique de la démocratie coua. Il n'avait pas fini son monosyllabe, je l'avais à peine entendu, qu'un de mes enfants lui applique du revers de sa main le soufflet le plus retentissant. Quelle ne fût pas ma surprise ! ce grand garçon se gratta la joue sans plus rien oser dire, alors qu'il aurait pu écraser ce petit enfant de sa haute taille. Je fus dans l'admiration à la vue de tant de courage chez le petit et de tant de lâcheté chez le grand. On dit notre siècle exécrable, cependant la foi se fortifie chez plusieurs, les temps arrivent où lassés de tout endurer sans résistance, les catholiques se souviendront qu'ils ont autant et plus le droit que les autres à la liberté. O'Connela donné l'exemple de la résistance au début de ce siècle ; après de longues hésitations on le suit, il ne manque plus que I'homme pour donner le branle, c'est à nous de préparer les soldats. On ne saurait croire comme la jeunesse se porte facilement à ces idées d'honneur quand on les lui a apprises. Je connais un collège oii les pensionnaires s'étaient élevés jusqu'à l'enthousiasme en entendant lire au réfectoire le récit des fêtes du centenaire d'O'Connel. Beaia gens cujus est Dominus Deus ejus (Ps. 32. 12), A l'époque des enrôlements pour les zouaves pontificaux, dans plusieurs collèges on avait excité ce feu sacré. Dans d'autres maisons, cette réminiscence des Croisades provoquait l'ironie des maîtres et ils avaient bien tort, ils l'ont reconnu plus tard en voyant la gloire dont
s'était couvert cet immortel bataillon à Castelfidardo, à Mentana, à Patay. L'honneur doit se juger en lui-même et non par le succès. Les païens euxmêmes savaient bien dire : Victrix causa dûs placuit, sed vicia Caioni, et la postérité a justement admiré cette phrase, car les dieux étaient les conservateurs, les ventrus de ce temps, et Caton un intransigeant.
Parmi les choses saintes, mais bien au-dessous de l'Eglise, patrie des âmes, il y a la Patrie terrestre qui est aussi une chose sainte. Hélas ! chacun en parle avec un enthousiasme de commande et bien peu la ressentent au fond du cœur, nous l'avons bien vu en 1870. Beaucoup, de gré ou de force, marchaient à l'ennemi, mais tous ceux qui pouvaient la servir les pieds sur les chenets ou sous la table, ne s'en faisaient pas faute. Je le sais, il y a dans la Patrie une idée païenne qui ne saurait exciter les cœurs généreux ; mais il y a aussi dans la Patrie Chrétienne, celle du foyer de la famille, du domaine des ancêtres, celle du clocher, des autels où on a été baptisé, marié, où on veut être enseveli à côté des siens, celle du sol, des légitimes intérêts créés à la sueur de son front. Celle-là les enfants doivent l'aimer, être disposés à la défendre jusqu'à l'effusion du sang.
Il y avait aussi la Patrie mais je m'arrête
" pour éviter les écueils. Il est difficile de faire comprendre aux jeunes gens qu'ils doivent se faire tuer au cri de vive Monsieur un tel, ou de Monsieur tel
autre, qui ont passé, passent et passeront jusqu'à l'infini. On meurt gaiement pour la défense d'un principe, c'est difficile pour la défense d'un accident. C'est l'inconvénient des temps troublés de ne plus savoir au juste ce que commande ou défend l'honneur. Je ne voudrais pas être chargé de prêcher en chaire nos devoirs envers certaines personnalités, bien moins de les ranger parmi ces quœcumque sancta visés par l'Apôtre.
Qiiœcumque amabilia, l'honneur envers les choses naturellement aimables, le père, quand il devient âgé, infirme, à charge à ses enfants; la mère si bonne, si faible, qui a tant fait pour eux, trop fait, quelquefois. L'honneur demande de les respecter malgré leurs défauts, de cacher ce qui les déshonore, de les supporter. C'est un vilain oiseau que celui qui salit son nid, a justement dit un romancier célèbre. En général, apprendre aux enfants le respect des faibles, c'est une des grandes délicatesses de l'honneur. Il n'y a rien de malheureux comme la vieillesse des gens du peuple qui n'ont pas pu ou su se faire une fortune indépendante pour leurs derniers jours : qu'on le leur fait payer ! que leur pain est amer ! qu'on leur désire la mort ! et qu'on en est promptement consolé quand elle arrive ! je le sais, les parents sèment du vent et récoltent des tempêtes, c'est justice, mais ce n'est pas une raison pour que nous laissions perpétuer le mal, quand nous pouvons l'interrompre. L'amitié est une de ces choses aimables, l'amitié
honnête s'entend, car l'autre déshonore, comme tout ce qui n'est pas conforme aux instincts de la nature créée par Dieu. Quand la bonne amitié règne dans une maison d'éducation, enfants et maîtres sont heureux, amico fideli, nvlla est compai^aiio (Ecch. vi. 15). Les enfants du peuple ont besoin d'y être bien encouragés, malgré la difficulté d'éviter toujours les amitiés particulières. Il y a des cœurs incapables d'affection ou bien ils n'y recherchent que la sensualité du moment, mais s'en défont promptement dès qu'ils n'en ont plus besoin. Le prototype des saintes amitiés est celle si connue de Saint Bazile et Saint Grégoire de Nazianze, le premier fort, énergique, né pour la lutte, le second plus timide, plus faible, né pour la vie plus facile, tous deux accomplissant la belle comparaison du tronc vigoureux qui supporte le lierre. C'est un honneur d'être constant dans ses amitiés, de le prouver dans les moments difficiles, un déshonneur de trahir son ami, de l'abandonner quand il est malheureux. J'ai connu de ces rares amitiés inébranlables, de ces amis qui tressaillaient de bonheur en se retrouvant après trente ans, que la mort même ne pouvait séparer, amabiles, in vitâ suâ in tnorte non sunt divisi (n Reg. i 22). Mais cette constance est fort rare parmi les jeunes gens, l'absence est la mère de l'oubli, je le vois trop souvent. Cependant j'en connais des exemples, je n'ose dire nombreux, mais suffisants pour affirmer que l'amitié n'est pas seulement une chose honorable,
mais qu'elle est encore un des grands charmes de la vie. Sans doute la sentence du poète sera généralement vraie,
Donec eris felix multos numerabis amicos, Tempora si fuerint nubila solus eris.
C'est le déshonneur dans l'amitié. L'honneur c'est de lui être fidèle surtout quand les temps sont mauvais, lui donner des consolations, des soins, son argent surtout. Les amis jusqu'à la bourse ne sont pas des amis. Pourquoi laisser sortir nos enfants de nos maisons sans leur inoculer ces principes si facilement inconnus ?
Quœcumque bonœ famœ, tenir à sa réputation. Jadis c'était le plus précieux héritage des familles, entre l'honneur et l'argent on n'hésitait pas, mais tant de famille ont mauvaise réputation que la généralité enlève le déshonneur. Bien peu qui n'aient un fâcheux dossier dans le passé, bien peu surtout qui s'en inquiètent ; plus du tiers des naissances est illégitime. Nous ne pouvons changer cet état de choses, mais nous pourrions l'empêcher dans l'avenir, au moins pour nos jeunes gens. J'ai connu de pauvres enfants dont la naissance était entachée de déshonneur ; je me suis acharné à les relever ; j'ai échoué pour le plus grand nombre, mais j'ai eu le bonheur d'en refaire plusieurs, de leur donner de nobles idées ; ils ont compris que leur sort était entre leurs mains et que, si certaines taches sont ineffaçables, leur bonne conduite les effacerait nu moins dans leurs propres enfants, n'en laisserait
point de trace dans leurs petits-fils. Quelle glorieuse et utile fonction pour un Père de Jeunesse de relever ainsi ce qui était abattu, genua debilia roborate (Isaï. XXXV 3).
Il faut donc souvent rappeler à nos jeunes gens que certaines fautes ne passent pas, qu'il en reste le déshonneur, qu'ils les regretteront toute leur vie, que leurs enfants en porteront la peine. Cette loi de la réversibilité des mérites et des démérites est trop ignorée, car c'est la loi la plus anti-démocratique. A ceux qui sont déjà tarés il faut montrer la possibilité de la réhabilitation. Que n'ai-je pas fait pour ces pauvres fils des condamnés de la Commune de 1871 ! j'eusse voulu en faire d'honnêtes hommes, mais je n'ai pas réussi, les enseignements du soir détruisaient ceux de la journée, et d'ailleurs ce que je regardais comme une honte était un titre de gloire pour les frères et amis. Entre ces deux courants, la nature déjà viciée n'hésitait pas à suivre le plus facile.
Une chose aiderait beaucoup à maintenir et à développer ces idées d'honneur dans nos Œuvres ; il faut créer une sorte d aristocratie de naissance, en la composant des plus âgés, de mérite, en n'y admettant que les meilleurs sujets. Cette aristocratie, composée avec soin, s'imposerait sans conteste à tout le monde, l'esprit, la fierté de corps y maintiendraient ces principes. Dans notre Œuvre la corporation des décorés du Sacré-Cœur, c'est-à-dire de ceux qui ont eu plus de sept années de séjour
continu dans la maison, et plusieurs y sont depuis dix, quinze, vingt ans et plus, et qui sont par conséquent les plus remarquables par leur âge et leur longue persévérance ; les membres de la Réunion du Sacré-Cœur, qui sont les plus dévoués et les plus vertueux, sont extrêmement considérés de leurs camarades, tous leur disent, Monsieur, ne les tutoient jamais. Chacun les respecte, et je les respecte à proportion de ce qu'ils se respectent eux-mêmes, leur réputation est faite à TŒuvre et au dehors, ils ont tout intérêt à la conserver ; ceux qui s'oublient savent la déconsidération qui les atteindra. Cette bonne réputation est une mine inépuisable d'instructions et de bons avis, selon l'adage du Saint- Esprit : Curam habe de hono nomine (Eccli. 41. 15). Si qua virtiis : Il n'y a pas d'honneur sans vertu, si on les sépare on n'a plus que du ruolz, l'apparence, les espèces, les accidents sans substance. La vertu est une habitude qui nous porte à faire des actes bons. Mais cette habitude se forme elle-même par des actes souvent répétés. Il faut habituer de bonne heure les enfants à se surmonter, à se faire violence, à lutter contre les courants faciles, à résister aux difficiles, à s'attaquer de préférence aux choses mal aisées, à ne pas redouter la peine, les difficultés; il faut exciter les mous et les lâches, guider les belles natures ardentes, tirer de chacun tout ce qu'on peut, les tenir tous en haleine. Les jeunes gens ont une grande pente vers tout ce qui est difficile, seulement la constance n'est pas leur
vertu favorite ; il faut la soutenir, l'encourager : à vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Tous sont du reste portés à certaines vertus, il faut suivre leur pente, mais les porter aussi à celles qui leur répugnent le plus, comme l'humilité, pour presque tous, la chasteté pour beaucoup, l'amour du travail pour plusieurs, et le reste. Lorsque la vertu surnaturelle n'a pas encore de prise, parce qu'ils n'ont pas encore assez de foi, qu'ils sont encore trop nouveaux, la vertu, prise dans le sens de violence à la nature, est un premier pas dans la formation du cœur.
Si qua laus discîplinœ : mot pour mot, la louange de la discipline. Il faut la faire aimer, estimer, malgré ses gênes. Il n'y a pas d'armée sans discipline, aucune maison ne subsistera sans elle, il faut s'y plier, car l'autorité du maître et du règlement si elle n'est pas incontestée, c'est l'autorité des mauvais, la troisième couche sociale qui prévaudra, les enfants seront malheureux, leur liberté les aura perdus, regnum in se ipsum divisum desolabiiur. (Luc IX. 17). Seulement il y a la discipline forcée, cellelà n'honore pas ; mais il y a la discipline volontaire, le rationabile obsequiian (Rom. ix. 1) dont parle l'apôtre. Celle-là seule est un fruit de l'honneur, fructus honoris et honestaiis, (Eccli. xxiv. 23). J"ai connu un collège où le surveillant, prêtre fort respecté, était parfois obligé de sortir de l'étude pendant peu de minutes. Il le faisait tout doucement, à reculons, sur la pointe des pieds, croyant n'être vu
de personne: chacun cependant le voyait bien, mais le point d'honneur était si développé dans cette maison que pas un seul, sur cent quinze élèves que contenait la division n'aurait osé dire un seul mot en l'absence du maître, il se fût cru déshonoré, ses camarades ne le lui eussent pas pardonné. « Lâche, lui aurait-on dit, ne peux-tu causer quand le père est présent, à tes risques et périls ? veux-tu le condamner à ne pouvoir sortir un seul instant ? » Et les plus étourdis se retenaient, à ce moment on eût entendu voler une mouche au milieu de ce grand silence. Il est vrai qu'à la rentrée du maître les plus bavards se dédommageaient, la consigne était comme levée. Dans la même maison les enfants de chœur avaient l'exorbitant privilège de quelques promenades annuelles sous la conduite du maître des cérémonies, un élève comme eux. Jamais il ne s'y faisait la moindre sottise, jamais le moindre écart, les condisciples ne l'eussent pas souffert. Voilà l'honneur dans la discipline, le laus disciplinœ, au lieu de cette discipline éeolière, ianquam hominibus placentas (Eph. xr. 6), qui rompt parfois les volontés par la force, quand elle les rompt, mais qui ne les fait pas volontairement plier pour Dieu. Parfois nous nous rencontrons le jeudi en promenade avec les élèves du Lycée : les rangs rompus, nous voyons le pauvre maître toujours seul, isolé à vingt mètres de ses élèves; nos enfants nous entourent, causent et jouent avec nous, font bien voir à chacun que nous sommes leurs pères.
Nous nous sommes imposé une vraie privation en effleurant à peine ce sujet si important. Mais le public d'élite auquel nous nous adressons a moins besoin d'instruction que d'indication. Il suffit de lui montrer le chemin, il en saura immédiatement tous les détours. Mais on comprend combien il est nécessaire de développer ces germes d'honneur qui sont dans les cœurs des jeunes gens à l'état latent, avant que les mauvaises herbes n'étouffent cette semence précieuse mais délicate. Il faut y revenir sans cesse en chaire, en classe, au confessionnal, dans les conversations, en direction, au bulletin hebdomadaire, à la lecture spirituelle, dans la classe d'histoire où il y a tant de traits déshonorants qu'il faut flétrir, tant de belles actions qu'il faut louer. Saint Paul était si sûr de lui qu'il pouvait proclamer les efforts de son zèle et ses succès. Chaque prêtre voué à l'éducation de la jeunesse doit pouvoir dire comme lui au moment de sa mort : Hœc cogitaie, quœ didicistis, et accepisiis et vidistis in 7ne, hœcagite. La récompense suivra immédiatement ; après les premiers pas dans la pratique de ces vertus morales, les grandes vertus ne tarderont pas à venir et Deus pacis, c'est-à-dire le Dieu de la bonne conscience, erit vobiscum.