‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesseChapitre 5 sur 36 · DES QUALITÉS DU DIRECTEUR · texte numérisé non relu

DES QUALITÉS DU DIRECTEUR

Quand j'ai dit qu'il valait mieux que le Directeur fût prêtre, je n'ai pas voulu- dire que le premier prêtre venu fût apte à remplir ces hautes fonctions : il faut mille qualités pour cela, et leur réunion peut seule faire le vrai Directeur capable de produire beaucoup de bien. J'oserai même avancer, que si des qualités ordinaires suffisent pour faire du bien dans un ministère commun, les qualités les plus éminentes sont nécessaires avec les enfants, sous peine d'échouer. Examinons avec soin les vertus

— Tries plus nécessaires dans notre état ; de cet examen de conscience naîtra peut être pour nous, la connaissance des causes auxquelles nous devons nos insuccès si nombreux.

1" Qualité. Un Directeur de jeunes gens doit avoir une vocation spéciale et bieyi certaine.

V Marque de vocation. La Consta?ice. Peu d'états sont plus sujets à des enthousiasmes d'imagination. Il y a dans l'enfance et la jeunesse, quelque chose qui attire le cœur, et qu'on prend souvent pour une véritable vocation ; mais elle vient plutôt de la sensibilité Imaginative que de la raison. Celui qui veut se lancer dans cette laborieuse carrière doit donc, avant tout, suivre à la lettre le conseil de Notre-Seigneur Jésus-Christ et bien examiner à loisir, dans le silence et le recueillement, s'il a tout ce qui est nécessaire pour aller jusqu'au bout, prius sedens computet si habeai ad perficiendum. (Luc. XIV. 28). Examinez surtout si vous n'êtes pas sujet au découragement ; la jeunesse est attrayante dans ses formes extérieures, mais aucun âge n'a plus d'inconstance, aucun n'a moins de pitié pour ceux qui se dévouent au salut de leur àme. En dehors des prévisions générales sur les contrariétés extraordinaires et possibles, il faut compter d'une manière certaine sur l'ingratitude des enfants, sur les chagrins de toutes sortes, dont ils abreuveront leurs Directeurs. Le péché entraînera les uns, les mauvais amis prendront les autres ; plusieurs se perdront par malice ; le plus grand nombre par

légèreté, sans savoir ce qu'ils font. En un mot, le prêtre consacré au salut de ces petites âmes, doit bien mettre dans ses prévisions que le bien qu'il fera, le plus souvent ne sera pas pour lui ; qu'un autre le récoltera plusieurs années après ; sa part sera les déceptions et les déboires de toutes sortes. Première marque de vocation : le œs triplex circà jjectus, du poète, la constance.

Deuxième marque: Une piété sincère. Piété pour lui, elle sera à son cœur ce que la constance sera à son esprit ; piété pour Dieu, dont il n'aurait pas sans cela les bénédictions; piété pour les enfants parce qu'il doit être pour eux un professeur de piété, et nemo dat quod non habet.

Enfin la troisième marque de vocation, pour me borner aux plus certaines, c'est : l'amour des sacrifices. Si un prêtre en fondant une Œuvre, s'imagine que son ministère sera tout roses, il se trompe étrangement. Il sera jour et nuit au service de ses enfants, sera leur esclave, et ce mot dit à peine assez. S'il ne se contente pas de TŒuvre, et qu'il lui faille de continuelles distractions, tout est perdu. Il doit se rapprocher en tout de ses enfants qui étant des ouvriers, dorment peu, se vêtissent assez mal, et ne se nourrissent pas mieux. De là une obligation perpétuelle de s'observer dans les moindres détails de sa vie. Les Jésuites se font parias, dans les Indes, pour gagner ces pauvres âmes rejetées de tout le monde ; le Directeur de nos Œuvres doit se faire petit comme ses enfants, pauvre comme eux, vivre

autant que possible de leur vie. Voilà, ce me semble, les trois marques les plus certaines de la vocation véritable à notre ministère : constance, piété et esprit de sacrifices.

2'°° Qualité. Le Directeur des jeunes gens doit les aimer tendrement. Cette qualité est certainement l'apanage de tous les Directeurs ; pas un ne commencerait son Œuvre, si cet amour pour les enfants n'était gravé au fond de son cœur. Mais il ne suffit pas de les aimer, il faut encore les aimer comme il faut, c'est-à-dire :

1" Sans préférences. L'affection, telle que je l'entends, devrait procéder plutôt de l'esprit que du cœur. Dès lors, la foi nous enseignerait à les aimer tous également : ceux qui sont bons, parce qu'ils sont aimables, ceux qui ne le sont pas, précisément à cause de ce défaut, pour ne pas avoir d'illusion ; toutes nos préférences devraient être plutôt pour ces pauvres natures maussades et désagréables, comme il s'en trouve tant. Les enfants s'aperçoivent aisément des préférences qu'on peut avoir pour les autres; c'est un de leurs plus grands griefs dans les collèges et dans nos Œuvres ; cela ferme leur cœur ; nous avons au contraire pour mission de les dilater.

2" Mais surtout nous devons les aimer prudemment. Qu'on me permette d'entrer ici dans quelques détails plus intimes ; je leur crois une grande utilité pour prévenir des dangers presque impossibles, si l'on veut, mais qu'il faut supposer cependant,

pour ne rien oublier dans cette matière si importante.

Les ordonnances de l'Eglise, les écrits des saints ont prévu, avec des détails infinis, toutes les occasions périlleuses que peut offrir aux prêtres le soin des personnes d'un autre sexe. L'éducation des jeunes clercs dans les séminaires, la modestie qui environne les prêtres, éloignent tellement ces occasions qu'il faut ordinairement un mauvais vouloir bien délibéré pour franchir ces barrières et s'exposer aux chutes, conséquence nécessaire du manque de discrétion. On ne peut en dire autant des rapports avec les enfants ; ces rapports doivent être très intimes : on a besoin de les voir de près, il faut ^es gagner par la douceur, par l'affection la plus sincère, il faut leur en donner des marques. Il faut même plus, l'avons-nous dit ailleurs, il faut se faire aimer d'eux d'une amitié véritable, parce que ces petites têtes irréfléchies et volages ne peuvent aller ordinairement à Dieu par un autre chemin. Il y en a que les idées de foi n'arrêtent pas toujours à temps au bord du précipice ; le souvenir de leur Directeur parvient à les retenir : « Ce que je vais faire lui fera de la peine » ; souvent cette pensée a détourné un jeune homme du mal.

Enfin, il y a des enfants extrêmement aimables, la nature a répandu sur ces jeunes âmes des grâces extérieures qui les font chérir naturellement. L'innocence de quelques-uns est souvent un piège de plus; ces enfants se livrent à ceux qui leur témoi-

— signent de l'affection et de l'intérêt, il n'y a peut être en ce monde que leur Directeur qui les aime, il leur donne des marques de son attachement, et de leur part, il n'y a ni méfiance, ni crainte, pas plus que de la part du prêtre, sans méfiance du danger.

Que peut-il arriver de là? Le moindre inconvénient c'est une tendresse de cœur, une sensibilité naturelle, changeant immédiatement le rôle du prêtre. De médiateur entre Dieu et les hommes, chargé de conduire au ciel les ànies confiées à Xotre-Seigneur, il devient l'honnne de lui-même, travaille pour son compte. Arrêtant à sa personne les sentiments d'amour dus à Dieu seul, il perd son prestige, et Dieu est tellement jaloux de sa gloire, que cette faute bien involontaire quelquefois au moins dans ses commencements, est presque toujours punie de l'inévitable châtiment que voici : on l'a remarqué cent fois, les enfants objet de cette prédilection ne persévèrent jamais, ils accablent de chagrins de toutes sortes ceux qui les avaient trop aimés. Dieu semble dire : Tu aimais ces enfants pour eux-mêmes et non pour moi, tu les a arrêtés à ta personne au lieu de me les amener, eh bien ! ils ne seront pas même pour toi, gloriam meam alteri )ion dabo. (Is. xlii. 8j. Il n'y a point de plus grands châtiments pour le prêtre, dailleurs bon et même pieux, mais sans résistance pour ces faiblesses de cœur, dont il se défie d'autant moins qu'elles paraissent plus innocentes à sa raison.

Que dirai-je donc du malheureux qui serait tout à fait un loup dans le bercail ? Je ne puis rien en dire, si ce n'est que celui qui ne se sent pas la force de résister à ces funestes penchants, fera bien de renoncer à son ministère dès les premiers faux pas. Si la crainte de Dieu ne suffit pas pour le retenir, qu'il craigne au moins son malheur en ce monde, la perte de son repos, la menace des plus tristes disgrâces. De leur nature ces affections sont inconstantes, le secret est impossible, et s'il est gardé quelque temps, c'est que le démon, dans sa malice, a tout intérêt à le faire durer un peu plus. Mais, tôt ou tard, une catastrophe arrive ; quoique les exemples soient assez rares, nous pourrions en citer cependant ; mais assez sur un si triste sujet.

Conduisez les enfants fortiiev et suavUer, disait Gerson ; un pieux chanoine ajoutait à la réunion d'Anger et prudenier : ces trois mots résument tout. Le plus beau modèle de la discrétion qu'un Directeur doit avoir à l'égard des jeunes gens, est bien sans doute M. Allemand. La Providence permit précisément que le soin des enfants lui ait toujours été pénible, que leur contact fût pour lui une source d'angoisses continuelles. Doué d'une grande sensibilité, de beaucoup d'imagination, nul n'était plus exposé que lui, et nul pourtant ne conserva son cœur plus admirablement pur dans ce périlleux ministère. Ses peines ont été continuelles pendant les trente-six ans qu'il a dirigé son Œuvre,

et qui pourrait dire jusqu'à quel point de perfection sa pureté s'est élevée ? Pendant toute sa vie il parut un prodige d'innocence. La modestie de ses regards et de ses manières, les précautions minutieuses dont il s'entourait quand il était avec les enfants, son air angélique, tout semblait annoncer une de ces âmes que le bon Dieu a préservées miraculeusement, même des atteintes du mal. Pourtant il ne fut pas exempt de combat ; il est vrai que sa délicatesse extrême lui faisait regarder comme des tentations les moindres impressions d'afïection, quelque innocentes qu'elles fussent, dès qu'elles devenaient sensibles. A sa mort, ses nombreux écrits ont prouvé combien pénible lui avait été le soin <ies jeunes gens. Mais en même temps les petits morceaux de papier où il écrivait ses sentiments pour les tenir dans sa main comme une protestation continuelle, les couvertures de ses livres confidents de ses pensées, ont fait connaître avec quelle courageuse mortification il avait toujours su résister à ces sentiments d'affection trop naturelle qui l'eussent porté vers les enfants, laissant à tous ses successeurs un bel exemple de la grâce dans les cœurs qui veulent être au boi? Dieu, même parmi les plus grands dangers (1).

(1) Voici quelques-uns des sentiments qrxe nous trouvons dans ces admirables notes, écrites do la main de M. Allemand.

« Jesu gratiae et orationi, ad bonum faciendum, magis con- « fidens quam meis sermonibus. numquam, nisi necessitatis

S""" Qualité : Un Directeur doit être patient, parce qu'il n'y a rien au monde qui fasse perdre patience, comme les enfants. Il faut être patient, 1° dans leurs mille sottises. Quelque bien organisée que soit une Œuvre dans sa surveillance, son règlement, l'heureuse disposition de son local, rien au monde ne peut empêcher les enfants de faire toutes sortes de légèretés ; ils se battent, désobéissent, brisent tout, manquent à toutes les règles. Je ne dis pas qu'il faille souffrir toutes ces choses, on doit au contraire les empêcher, mais enfin il ne faut pas perdre patience pour cela. Il faut mettre dans le budget de

« causa, juvenes alloqui volo , nec ullam complacentiam iu « collo<|uus cum ipsis necessario habendis quœrere.- Soli « Ghristo Jesu placere opto et sempet" optabo. Omnein affec- « tum meum in Ghristum convertere et referre volo ; et « quamvis lii affectus terreiii me aliquando pertubent, num- « quam, ex totis visceribus affirme, eos libéré nutrire volo, « mori milliès desiderans, priusquam Deum vel venia- « liter oflendere in re minimà, ad sanctam piiritatem spec- « tante.

« Anathema omiii geiieri atï'ectus terreni ! Sis. ô bone Je- '( su, solus Victor et dominator omnium affectionum meaf rum, ut solus règnes in a?ternum in tota menle meà ! Tibi « soli placere opto et postule, et numquam mihi.

« O piissime Jesu, ambulem semper per vias uihll, nibil « in sensibus exterioribus, nibil in sensibus interioribus, nihii c< in iiitellectu, nihil in memorià, nibil in voluntate, nihil ' imperfectionis et corruptionis naturœ, ad perveniendura ad « te solum qui es unicum totum. Heu ! Heu ! Deus « solus î Pereat a me omnis res creata, ut me immergam iu « increato ! »

ses prévisions que, tous les dimanches, de telles choses pourront arriver. Si l'on y échappe parfois, cela ira au chapitre des profits imprévus ; tout ce qui arrivera fera partie des pertes qu'il fallait prévoir. J'ai connu des .Directeurs qui ont tout abandonné par impossibilité de supporter toutes ces misères. J'avoue que celui qui aime l'ordre et la discipline souffre beaucoup d'être constamment sur le qui-vive, pour empêcher tant de fautes; le bon esprit des enfants devrait les leur faire éviter; mais enfin, il ne faut pas perdre courage pour si peu, et avec un air et des manières suffisamment sévères il faut conserver le fond de son âme en paix : anhna

mea in manibiis meis semper ne commo-

fe«r(Ps. 118. V. 109).

Il faut être patient, 2° dans les immenses difficultés pour porter les enfants à Dieu. Si tous avaient le même caractère, on pourrait se faire une méthode uniforme, elle s'appliquerait également à tous, mais les caractères varient comme les visages. Un Directeur est à son confessionnal, ou bien reçoit en direction: Dieu! Quelle variété de misères et de difficultés s'offrent à lui ! Celui-ci est d'une ardeur démesurée : rien ne peut calmer cette tête, les passions les plus désordonnées suffisent à peine à son activité ; quel travail pour l'amener à se contenter de Dieu seul, pour remplacer les illusions de ce cœur par des vertus vraiment chrétiennes ! il sort, un autre le remplace : celui-ci est mou à faire peur, rien ne peut lui faire impression, il offense

Dieu sans aucun goût, sans aucun plaisir, mais par une pente presque irrésistible. Il faut donner du nerf à ce caractère, de l'énergie à cette âme assoupie, frapper, par des images vives, une imagination sur laquelle tout glisse sans laisser de trace. — Peut être le suivant vaudra-t-il mieux ? Mais non, c'est un pauvre jeune homme qui se décourage, et il a de bonnes raisons pour cela; depuis longtemps, il offense le bon Dieu gravement, ne se relève que pour retomber ; le moment approche où il va tout abandonner. 11 faut par de pressantes exhortations reculer ce moment, l'empêcher peut être d'arriver, attendre dans la plus grande anxiété le dimanche suivant, pour voir l'effet des conseils qu'on lui a prodigués, et, le dimanche suivant, on ne le reverra

peut être plus ! — Celui-ci était un ange,

mais voilà qu'une faute subite vient de lui enlever cette innocence si péniblement conservée, et peut être lui laisser une faiblesse bien longue à guérir. En un mot, pendant des heures entières, il faudra, comme un médecin, examiner mille maladies, panser mille plaies, porter le fer et le feu sur des âmes déjà presque sans vie, combattre l'orgueil de l'un, la paresse de l'autre, la bêtise d'un grand nombre se damnant parce qu'ils se croient trop d'esprit, et, après tant d'efforts, ne recueillir peut être que peu de résultats immédiats et beaucoup de déceptions. Si nous faisions notre état comme les gens du monde, comme des employés d'administrations qui, leur tâche finie, se retirent satisfaits pour re-

commencer le lendemain, nous n'aurions pas besoin de tant de patience. Mais nous sommes pères, nous aimons nos enfants, ils sont notre espérance, notre gloire, l'objet de toutes nos affections, comment les voir périr en. si grand nombre, sans souffrir cruellement ? Admettons que ce tableau soit chargé: il y a des jours, en effet, où l'Œuvre se présente sous un aspect séduisant. C'est un jour de grande fête, la tenue des enfants est admirable, presque tous sont confessés, le très grand nombre s'est approché de la Sainte-Table ; eh bien ! ces jours sont souvent les plus durs à passer. Qu'importe à une tendre mère la santé de ses enfants, si un seul est à l'agonie ou vient de mourir ? Elle n'aime que celui-là, les autres ne comptent plus jusqu'à ce que sa douleur soit calmée, et le divin Pasteur oublie lui-même ses quatre-vingt-dix-neuf brebis, parce qu'une seule s'est perdue. Il y a donc, même ces beaux jours, quelques enfants en retard pour la confession. Pourquoi ne sont ils pas venus? D'autres n'ont pas communié et ne le font presque jamais, quel chagrin! et qu'il est plus grand, quand le bon Dieu permet qu'un enfant sage choisisse précisément ce jour pour se déranger tout à fait, comme cela arrive souvent. Personne ne s'en doute encore, un pressentiment l'a déjà révélé au Directeur. C'est de l'histoire que j'écris, mes confrères le savent bien. Quelle patience ne faut-il pas pour supporter des peines si lourdes, et ne les partager qu'avec Dieu !

Un Directeur doit être patient, 3° dans Tingratitude de ses enfants. De toutes les croix accablant un père de jeunesse, aucune n'est aussi lourde que celle-là. J'ai lu dans des révélations, que l'ingratitude des hommes fut la principale souffrance de lagonie de Notre-Seigneur au jardin des olives, et on le conçoit facilement. Voilà le divin modèle d'un Directeur. A l'exemple de Notre-Seigneur, il doit travailler au salut de ses enfants avec la certitude qu'ils seront ingrats peut être, pour la plupart. Les uns de propos délibéré, rendront le mal pour le bien : ce sont ces caractères bas et ignobles, comme il s'en rencontre toujours, hélas ! dans les réunions nombreuses. Les autres seront des orgueilleux, ils oublieront tous les bienfaits à la moindre occasion, ils abandonneront tout pour le moindre reproche, ils en cherchaient peut être l'occasion. Les autres sont mal élevés, et n'ont jamais appris à distinguer entre ceux qui leur font du bien ou ceux qui leur font du mal. Pour eux, le prêtre fait un métier ; s'il n'y trouvait pas son intérêt, il ne le ferait pas. Plus son zèle et son dévoûment sont grands, plus son bénéfice doit être considérable. Une foule de parents, ne pouvant pas s'expliquer autrement l'abnégation du prêtre, élèvent leurs enfants dans cette opinion. Attendez surtout vos déceptions de ceux à qui vous aurez fait du bien. Plus vous aurez dépensé pour eux, plus leur ingratitude sera grande. Vous donnerez mille, deux mille francs pour favoriser la vocation d'un futur

prêtre ; il ne se fera pas prêtre et vous rendra vos sacrifices au centuple en ingratitude. Ne leur prêtez jamais de l'argent ; à l'échéance vous perdrez et l'argent et leur cœur. Vous aurez bien plus de chances de garder l'un et l'autre en les refusant tout d'abord. Enfin, le plus grand nombre est ingrat sans s'en douter, par légèreté, insouciance, irréflexion. Quoiqu'il en soit des motifs de chacun, le fait est qu'il y a peu de jeunes gens, dans leur longue carrière dans l'Œuvre qui, tôt ou tard, n'abandonnent au moins Iransitoirement le bon Dieu, au grand désespoir du Directeur qui voudrait bien conserver ces âmes dans la grâce du Seigneur.

Pater sancte, serva eos quos dedisii mihi

(Joann. xvii, II).

J'en prends à témoin tous mes vénérés confrères suivant ce mouvement des âmes vers le mal : y at-il une peine plus grande pour leur cœur? C'était l'opinion de M. Allemand, mais il ajoutait aussitôt : « Cette sensibilité doit être étouffée par l'amour de la croix. » Tout le remède est là. D'ailleurs, le disciple n'est pas plus que le maître, et si quelque chose peut nous consoler, c'est de nous voir toujours de compte à demi avec le bon Dieu dans ce genre d'affliction. Quand ils sont ingrats envers nous, ils le sont aussi envers Dieu ; quand ils l'abandonnent, ils nous délaissent; quand ils le blasphèment, ils nous maudissent. Si Dieu supporte tout cela avec tant de patience, de quoi pourrionsnous nous plaindre? Eu pareil cas, si nous avons à

gémir, à pleurer, si raflliclion surabonde, gémissons, pleurons, plaignons-nous aux pieds deNotre- Seigneur. Les larmes versées dans ces moments et pour cette cause sont précieuses aux yeux du Seigneur : elles sauveront plus d'âmes que toutes les consolations humaines nous soulageant sans remédier à leur malheur.

4°" Qualité : Le Directeur doit être ferme. On ne saurait croire l'importance de ce mot. Cette qualité n'est pas donnée à tout le monde, et pourtant elle est si essentielle, que j'aurais dû lui donner la préséance sur toutes les autres. L'histoire nous apprend que les gouvernements faibles perdent les Etats, et les enfants ne demandent pas moins de fermeté que les nations. Qu'on le remarque bien, je ne dis pas qu'un Directeur doive être injuste, car les enfants, avec leur rectitude de jugement, ne remarquent rien mieux, et ne craignent rien tant que l'injustice. Je ne dis pas non plus d'être hautain, dur, capricieux; je ne dis pas même d'être sévère, car la bonté et l'indulgence lui sont indispensables pour s'ouvrir le chemin des cœurs, mais je dis qu'il doit être ferme : et les nuances qui séparent cette qualité des défauts dont je viens de parler sont tellement imperceptibles, qu'on ne les distingue pas toujours suffisamment. C'est là un grand art ; l'expérience et la réflexion le donneront peu à peu à ceux qui ont le jugement droit. Voici cependant quelques règles, si on peut en donner dans une pareille matière :

1° Ne vous avancez jamais légèrement dans vos menaces, mais tenez toujours bon quand vous vous serez prudemment avancé.

2° Tracez- vous une limite sur tout ce que vous jjouvez permettre ; soyez bien large sur tout ce qui n'est pas péché, ou ne peut nuire au bien de l'Œuvre, mais une fois bien fixé sur cette limite ne la dépassez jamais.

3° N'agissez pas par caprice ou mauvaise humeur, ne soyez pas journalier, mais toujours égal.

4° Rachetez votre sévérité, dans les choses où vous la croyez utile par une grande condescendance dans tout le reste. Les enfants, bons logiciens, en conclueront vite, que puisque vous êtes si bon, ce sont de graves raisons qui vous obligent, dans d'autres moments, à une si grande sévérité.

5" Soyez plein de douceur et d'aménité dans les rapports privés, mais, en général, sévère en public. La sévérité, en particulier, ulcère le cœur, en public elle ne blesse pas, parce qu'elle tombe sur tout le monde, et personne ne la prend spécialement pour soi.

6° Habituez vos enfants à avoir besoin de vous et rendez-leur tous les services possibles dans leurs états, dans leur maison ; vous acquerrez par là une grande influence sur eux. et sur leurs familles. Evitez cependant les services d'argent, comme je viens de le dire, vous perdriez tout.

7° Enfin, dites-leur bien souvent, en chaire, combien vous les aimez tendrement, mais combien vous êtes résolu, pour leur bien, à ne rien permettre de nuisible. Ces choses répétées avec un ton pénétré et convaincu, se gravent profondément dans l'esprit des enfants, car celui qui parle en chaire a toujours raison et persuade facilement les masses.

Je terminerai cet exposé si incomplet des principales qualités d'un Directeur, en disant, combien il est désirable que le Directeur d'une Œuvre ne fasse que cela, ou du moins que la direction d'une Œuvre soit son occupation très principale. Je le sais, il n'appartient pas aux prêtres de régler leurs fonctions ; ils sont, en droit, sous la dépendance absolue de leurs Evêques, et en fait, les Œuvres sont, le plus souvent, dirigées par des prêtres ayant d'autres emplois. Aussi je ne leur dis pas de tout abandonner pour leur Œuvre, mais je dis qu'il serait fort à souhaiter qu'ils pussent le faire, et leurs efforts doivent tendre de ce côté. Voici la raison principale : notre ministère s'exerce surtout le dimanche ; or, si vous êtes vicaire, votre dimanche est trop employé, pour qu'il soit moralement possible de tenir tête à deux choses qui doivent se faire à la fois et presque aux mêmes heures. Je n'ai pas trouvé d'autre explication au peu de piété de quelques Œuvres, d'ailleurs très bien administrées. Elles n'ont presque pas de communions, parce qu'elles ne se réunissent jamais le matin ;

elles ne se réunissent pas le matin, parce que leur Directeur doit faire le prône ou chanter la grand'messe, assister à un convoi ou porter le Saint Viatique ; l'après-midi, avec les sermons et l'assistance au chœur, il n'est guère plus libre ; on supprime donc habituellement les vêpres, qu'un simple salut remplace très imparfaitement le soir. Puis le Directeur s'use, au moral comme au physique; il se lasse, néglige son Œuvre, et finit par tout abandonner. Je sais bien que la plupart ne peuvent faire autrement, leur curé l'exige, sous peine d'abandonner l'Œuvre ; d'autres ne peuvent se passer de leur traitement pour vivre. Toutes ces raisons sont graves sans doute, mais elles ne feront jamais que ces Œuvres soient de vraies Œuvres, pas plus qu'un homme d'affaires ne peut être un bon homme de lettres, quel que soit son désir, sa bonne volonté ou son aptitude. Nemo duohus, Notre-Seigneur l'a dit. Quand on comprendra bien l'importance de nos Œuvres et leur nécessité, on dira comme ce vénérable archiprêtre d'Alby, M. Gaminade, qui m'écrivait : « Si Monseigneur a l'Archevêque me permet de quitter ma charge, ft dans quelque temps, je me réfugierai à l'Œuc( vre ». Je ne sais ce qu'aurait permis son Archevêque, mais Dieu content de sa bonne volonté l'appelait peu après à lui pour couronner ses mérites.

4" Qualité : Le Directeur doit être intelligent. Je m'en veux de m'arrêter à une qualité purement

naturelle ; et cependant de tristes expériences m'obligent au moins à l'indiquer. Je ne veux pas dire que tout directeur doit être un homme suréminent en toute chose, mais plus il le sera plus son Œuvre en ressentira l'heureuse influence. Ainsi il devrait être :

1° Orateur, car Tintluence de la parole est immense sur les enfants, elle suffit à former l'esprit d'une Œuvre. Je ne veux pas dire orateur dans le sens technique et scientique du mot ; mais orateur clair, précis, émouvant, persuasif, je dirai presque iocisif et surtout court, fort court, moius par la durée, c'est important, que par l'art de se faire regretter, trouver trop court. Il y a des gens ennuyeux avant un quart d'heure, et il ne faut jamais ennuyer les enfants ; d'autres qui ne le seraient peut être pas au bout d'une heure, je ne leur conseille cependant pas d'essayer. Je ne m'étend pas davantage, ce n'est pas un traité de l'art oratoire que je veux entreprendre; et d'ailleurs, je l'avoue à ma grande honte, je n'ai pas entendu quatre sermons hors de notre Œuvre, depuis que je suis prêtre. Je sais seulement que bien peu de prêtres ont ce talent de plaire aux jeunes gens, ce qui est une grande lacune dans un directeur.

2° Habile directeur des âmes : avec les enfants il ne faut jamais de tâtonnements, point de laxisme, mais point de sévérité, une très saine doctrine. Beaucoup de soin à ne jamais rien leur dire d'imprudent. La théologie, surtout quand on glane dans

tous les théologiens, serait souvent un grand danger. Je m'explique : bien des choses ne sont pas péché et il ne faut pas le dire aux enfants, ce sérail une souveraine imprudence. Par exemple à quel moment la messe du dimanche est-elle encore bonne? sachez-le pour vous, mais ne le dites jamais aux jeunes gens, bientôt ils arriveraient à l'élévation. J'ai lu dans un livre que la messe est bonne jusqu'à l'offertoire, me disait un jeune homme. Et moi j'ai vu dans un autre qu'elle ne l'est plus dès l'épitre, lui répondis-je. Que vous importe dès que vous avez tant de facilité pour en entendre une autre ? Est-il vrai que tant qu'on ne vole pas cinq francs ce n'est pas péché mortel? — Est-il vrai que, qui vole un œuf, vole un bœuf ? Ces réponses laissent les questions en suspens, car on voit quel abus les enfants tireraient de ces principes définis trop rigoureusement, sans aucun correctifs.

Surtout que le directeur lise promptement dans le cœur des enfants, car ils n'aiment pas à être torturés, épluchés ; il leur faut des réponses les éclairant ou les tranquilisant promptement et sûrement. Un jeune homme bien pieux va trouver son directeur, et lui dit: « Mon Père, j'ai de grands scrupules, je n'ose aller communier. — Et pourquoi ? — Un enfant m'a donné dans l'œil. — Et moi aussi un enfant m'a donné dans l'œil, cela ne m'empêche pas de dire la messe ». En effet, un enfant en jouant lui avait poché un œil d'un coup

déballe; le pénitent se mita rire et le scrupule disparut mieux que par le plus long raisonnement.

Cette habileté dans la direction s'acquiert par l'étude approfondie et longtemps continuée des bons auteurs, mais surtout par l'expérience, et surtout, par conséquent, par de nombreuses erreurs, de nombreux insuccès. Cela forme le prêtre intelligent, c'est absolument inutile avec le prêtre léger ou borné.

3° Bon administrateur, avec cette différence que personne ne peut le suppléer dans les deux premières qualités, tandis que d'autres peuvent le remplacer dans l'administration. Qu'il se l'interdise absolument s'il n'a pas ce don. Mais les gens inintelligents se croient forts en toute chose.

4° Intelligent surtout des mille petits détails qui composent une Œuvre. Je ne voudrais pas dire des malices, pourtant ces petites malices font mieux comprendre les choses. Nous avons reçu la visite de plusieurs centaines de Directeurs, je crois. La grand'route de Rome nous en amène beaucoup. L'un se promène une demi-heure dans la maison, et déclare, après avoir vu les murs, quil en sait assez. Un autre, et c'est la majorité, demande à voir les jeux; pour lui tout est là. Celui-ci assiste à la grand'messe et s'en va prodigieusement scandalisé parce que, suivant la rubrique, les enfants se tiennent debout ou assis à certains moments, tan-

dis qu'à son pays on reste à genoux tout le temps, pendant une heure et demie. Cet autre a une dévotion extrême pour les contrôles, les règlements, les imprimés de toute sorte et ne voit rien au delà. Celui-là ne part pas sans avoir semé le mauvais esprit et la défiance dans le cœur de nos jeunes gens, qui par bonheur en sont indignés, car on attaque cet esprit de corps qui les distingue. Il y en a qui se pâment de rire parce que nos jeunes gens ont l'habitude, après leur visite au Saint Sacrement, de dire un Souvenez-vous les bras en croix, devant la Sainte Vierge ; s'ils étaient allemands ils trouveraient que nous prions trop peu dans cette posture. .Je n'en finirais pas.

Mais, heureusement, il y en a de fort intelligents qui nous observent, nous épluchent, ce qui nous rend le plus grand des services, et ceuxlà sont les vrais pères de jeunesse, ceux qui savent leur métier. On conçoit le danger, pour un Directeur, de faire une Œuvre s'il lui manque cette sorte d'intelligence, à cause des graves inconvénients pratiques que cela peut avoir. La piété ne saurait y suppléer toute seule. Un Directeur ne connaît que le saint Curé d'Ars et ne veut pas d'autre modèle, il échoue, quoiqu'il l'imite très bien, parce que ces deux vocations sont absolument différentes. Dieu, sans doute, se sert de qui il veut et quelquefois ce sont les moins capables qui réussissent le mieux. Les prêtres du Bon Pasteur trouvaient M. Allemand absolument incapable de fonder une Œuvre de Jeu-

nesse. Ils ne se trompaient pas, à en juger par les apparences, mais ils se trompaient parce que Dieu en avait décidé autrement. Cependant, je conseillerai à ceux qui ne sont pas intelligents de ne pas se fier à ces exemples et d'attendre des marques certaines de vocation. On sait la réponse bizarre de forme mais si vraie de fond du vénérable M. Emeric. Il refusait d'appeler aux saints ordres un jeune clerc fort pieux, admis par les autres directeurs : (' Messieurs, au bout de quelque temps la piété s'en va et la bête reste ». Qu'il n'y ait jamais de bêtes, à la tète de nos Œuvres, fussent-elles fort pieuses.

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