DES AIDES DU DIRECTEUR
Si la tendance de ce petit ouvrage a été bien comprise, nous regardons nos Œuvres comme une petite monarchie, dont le Directeur-prêtre est le chef. Peut être une lecture inattentive fera-t-elle conclure que les autres concours sont inutiles ; et cependant, ou nous nous sommes mal expliqué, ou la nécessité absolue d'aides, pour le Directeur, doit ressortir de tout ce qui précède; mais nous voulons le répéter dans un chapitre spécial. Qu'on relise cependant les trois paragraphes de l'article des Associations, et il nous restera peu à dire pour en tirer des conclusions. Bornons-nous aux points principaux :
1° Le meilleur concours c'est celui qu'on peut se procurer, car à l'impossible nul n'est tenu.
2" Mais si on avait la facilité de choisir, le meilleur concours serait celui des membres de l'Œuvre elle-même.
Je ne connais pas toutes les Œuvres de Jeunesse qui existent en France, je ne puis donc parler que de celles que j'ai pu voir; parmi celles-là, je n'en connais pas une seule, ne demandant qu'à ses jeu-
nés gens les aides dont elle peut avoir besoin. Toutes s'adressent à des religieux ou à des laïques étrangers à leurs maisons. Je ne veux rien dire de celles dont les aides sont des religieux de différents ordres, plus ou moins aptes aux fonctions spéciales qui s'exercent dans nos maisons. Quant aux aides laïques, je ne sais quelles précautions oratoires employer pour éviter jusqu'à l'ombre d'une désapprobation. Mais cependant qu'on m'accorde la possibilité des inconvénients suivants :
1° Force est de les accepter tels qu'ils sont, sans les avoir préalablement formés à un si difficile ministère.
2" Il faut leur être très obligé quand ils veulent venir et s'en passer quand ils ont d'autres affaires et d'autres devoirs, fût-ce dans les moments les plus importants et les plus difficiles pour une Œuvre.
3° Ils ne sont tenus qu'à une obéissance secundum quid, on ne peut les blâmer d'avoir d'autres idées, d'autres méthodes que la nôtre.
4° Ils sont pieux ou ne le sont pas assez, ils ont bon ou mauvais esprit, ils ont du jugement ou n'en ont pas. On n'a pas le droit d'être bien exigeant en présence d'un zèle tout bénévole et fort indépendant.
5° S'il arrive de plus graves inconvénients, et il y en a eu souvent, sans les spécifier ici davantage, il est bien difficile d'y remédier ; il faut faire des ruptures souvent éclatantes, l'autorité d'un Direc-
teur étant trop petite pour parer à tout avec des aides dévoués peut être, mais entièrement libres dans tous leurs actes.
Tout ce que je viens de dire est basé non pas sur des opinions, mais sur des faits positifs et certains. Cependant, je conviens qu'un Directeur qui, de longues mains, aurait pu choisir et former quelques hommes d'élite, ne leur trouverait pas ces inconvénients. Malheureusement, on commence une Œuvre, puis on cherche des aides, puis on se contente, par force, de ceux qu'on trouve, le reste va à l'avenant.
Voici, ce me semble, quelle serait la meilleure méthode pour ceux qui, décidés à faire une Œuvre stable, viseraient moins au brillant qu'au solide, moins au prompt succès qu'au succès durable, et demanderaient au temps, le grand bras de la Providence, la formation d'un établissement qui ne peut se faire tout d'un coup.
Il faudrait commencer à petit bruit, sans annonce, sans éclat, qu'on me pardonne le mot, sans grosse caisse. Un local n'est pas même nécessaire ; qu'en ferez-vous si vous ne réussissez pas ? Ne quittez pas votre position quelle qu'elle soit, elle ne peut vous gêner dans un début. Choisissez quelques enfants parmi ceux que vous connaissez plus intimement, particulièrement peut être, parmi ceux auxquels vous venez de faire faire la première communion, particulièrement encore, parmi ceux que vous confessez: vous aurez plus de facilité pour les porter
à Dieu. Si vous en avez quatre ou cinq, votre Œuvre est commencée. Soyez très sévère pour les premiers clioix, sans vous inquiéter de la non-persévérance de ceux qui se décourageront, parce qu'un jour toute l'Œuvre sera semblable au premier moule formé par vous. Faites avancer ces enfants dans toute la perfection compatible avec leur âge, leur état, leur éducation. Ne soyez pas pressé surtout; vous savez le proverbe italien: chi va piano va sano, chi va sano va loniano, il est d'une admirable vérité. Quand le nombre sera un peu plus grand, vous serez plus indulgent, et en tolérerez dont la ferveur sera un peu moins grande. Ce sera le moment de recevoir quelques Congréganisies, peu importe ce nom. C'est ainsi que nous appelons les sociêiaires, comme on dit ailleurs. Ces Congréganistes, qui forment l'aristocratie de l'Œuvre, sont le premier choix ; parmi eux vous prendrez ensuite avec un soin des plus scrupuleux, les membres des deux associations dont nous avons parlé ci-dessus. 11 ne convient pas de fonder ces deux associations à la fois; commencez par celle des plus jeunes; quelques années de distance entre l'une et l'autre ne sont pas de trop. Quand vos deux associations fonctionneront régulièrement avec des enfants et des jeunes gens vraiment vertueux, dévoués, obéissants, pieux, chastes, zélés, votre Œuvre sera parfaite ; vous aurez déjà, depuis longtemps, un local venu de lui-même, parce que la nature oblige l'embryon à sortir de sa coquille. Il faut aussi penser
désormais à vous consacrer exclusivement à une Œuvre qui va absorber tous vos moments ; vos aides sont dès lors autour de vous, sans aucun des inconvénients signalés. D'après notre hypothèse, ils ont l'esprit de l'Œuvre, ils sont ses aines, ils sont formés de longue main, plus par la pratique que par la théorie : vous avez sur eux toute l'influence de l'âge, de la position, de l'intelligence, ils croient et pensent d'après vous, obéissent ad nuium.
Mais pour arriver à ce résultat, il ne faut pas commencer une Œuvre à rebours, réunir sans choix une masse d'enfants, se heurter à mille difficultés pour faire quelque chose de ces éléments impossibles, voir détruire par les uns le bien qu'on voudrait faire par les autres. Tout a sa raison d'être en ce monde. Un Directeur, perdu dans un Ilot de polissons, implore des aides à grands cris ; il en prend de toutes mains; les premiers arrivés sont les meilleurs. Un homme qui se noie se cramponne où il peut, sans examiner la solidité de son appui ; et quand, au bout de quelques années, on s'aperçoit des inconvénients, il est trop tard ; point d'unité de direction, point de bon esprit, point de piété: c'est votre faute, il fallait commencer par le bon bout. J'ai conseillé à quelques confrères, qui avaient bien voulu me consulter, de fermer leurs portes et de recommencer à nouveau plusieurs mois après, ce qui leur a réussi. Quand vous ne voudrez plus obéir, disait M. Allemand, je fermerai l'Œuvre et je mettrai la clef sous la porte.
N'est-il pas vrai, et je le demande en toute simplicité et toute prévention à part, n'est-il pas vrai jusqu'à l'évidence, que cette méthode est la meilleure, et que sa réussite, avec le temps, est certaine ? Mais tout consiste à bien s'entendre : une Œuvre existe; sur ce que je viens de dire vous chassez tous vos aides étrangers pour les remplacer par vos enfants. Laissons l'inconvenance de cette mesure et son injustice de côté; c'est au moins une absurdité : vos enfants ne sont encore bons à rien : vous aurez tout perdu. Ou bien, vous n'avez point d'aides étrangers à renvoyer, mais vous donnez de prime abord toute autorité à des grands qui n'ont pour eux que l'âge, la taille et point de vertus véritables, car on n'est pas vertueux parce qu'on se confesse quelquefois, qu'on est un bon garçon ; de tels aides ne mettront que la perturbation dans votre administration, et priez Dieu qu'ils n'y mettent pas pire.
Un autre avantage de cette méthode, c'est l'élément de 'perpétuité qu'elle renferme. Sans doute, tous vos meilleurs jeunes gens ne persévéreront pas : aucun d'eux ne persévè-rera toujours, si vous voulez, pour faire un argument à, fortiori. Mais à mesure que l'un sort, un autre entre : c'est la vie de la société, où les naissances et les décès se balancent. Votre nombre sera toujours à peu près sufTisant. Vos aides externes, au contraire, si je puis les appeler ainsi, ne sont pas faciles à remplacer, et le nombre de ceux vraiment dévoués est si
petit, que les lacunes sont souvent irrémédiables. Voilà pourquoi, tout en bénissant Dieu pour les aides dévoués venus du dehors, que j'ai quelques fois rencontrés dans ma vie, j'ai refusé d'en accepter de nouveaux, quand l'expérience m'eût appris combien leur secours était inférieur à celui de mes propres jeunes gens.
On n'a peut être pas assez expérimenté une chose, pourtant très certaine, c'est la joie maligne («n'éprouvent les enfants à faire enrager leurs maîtres, leur docilité, au contraire, pour leurs égaux, les dominant par la vertu. Ceci un est fait que je ne puis démontrer à 7î/'/ore, mais dont chacun peut faire l'expérience par soi-même.
Ma mémoire me rappelle, dans ce moment, un autre fait qui prouve bien l'insuffisance des auxiliaires pris hors de l'Œuvre elle-même. A certaines époques, les Jésuites trop peu nombreux, avaient accepté le concours de quelques prêtres étrangers à leur ordre, pour la surveillance de leurs pensionnats. On peut s'en rapporter aux .Jésuites pour la sévérité des choix, et cependant j'ai souvent entendu dire que ces auxiliaires avaient eu les plus graves inconvénients, tellement que je crois aujourd'hui cet usage entièrement aboli dans la Compagnie. Tout ce que les Jésuites pouvaient reprocher à leurs aides, nous avons à le craindre nousmêmes, et d'autres inconvénients plus grands encore, parce que nous n'avons pas le moyen qu'avaient les .Jésuites, de neutraliser par leurs
propres sujets plus nombreux, les inconvénients attachés à des auxiliaires, dont le nombre était relativement très petit.
Je conviens que cette méthode est peu suivie, qu'elle est longue, difficile, fait beaucoup attendre les fruits, mais au moins elle les procure sûrement, ce que ne font pas les autres méthodes. En général voici comment on procède : Une conférence de Saint Vincent-de-Paul, un Comité catholique, les prêtres d'une paroisse décident de fonder une Œuvre. Aussitôt on annonce la chose à grand bruit du haut de la chaire ou par des prospectus, et à l'aide des journaux de l'endroit. On cherche avant tout un local, on oublie presque toujours de chercher l'homme ; à quoi bon un Directeur, il s'en présente des douzaines. On commence par une brillante séance d'inauguration, musique instrumentale, discours du président et de plusieurs autres, long rapport qui ne rapporte rien que des espérances et des théories sans fin, sur la régénération de la société par les classes ouvrières. Souvent ces premières séances sont fort belles et c'est là leur laid, car le beau s'épuise vite. Arrive le dimanche suivant ; ce n'est plus le même cadre brillant, les enfants n'ont plus le même enthousiasme, ils s'ennuient vite, il n'y a pas encore cet esprit de famille, ces bonnes amitiés chrétiennes qui attachent tant; il n'y a que des jeux dont ils ne savent pas encore se servir et bien moins amusants que les plaisirs du monde dont ils ont l'habitude. Les en-
fants demandent donc à sortir ; un en entraîne deux, ces sorLies provoquent les autres ; si on les leur refuse ils sautent sur les murs et dans peu de dimanches les directeurs sont seuls, en face d'un immense insuccès. Toute Œuvre a ses oppositions, elles ne manqueront pas ; il y a tout au moins ceux qui attendent avec le doute sur les lèvres ; il y a les obstacles suscités par le démon ; il y a enfin le public désabusé qui ne juge que par le succès visible et qui condamne tout ce qui ne l'obtient pas.
Que d'Œuvres ont ainsi tristement fini ! Il valait bien mieux commencer petitement, sans bruit, sous forme d'essai. Et qu'on ne croie pas que j'écris ici l'histoire des Œuvres malheureuses que j'ai pu connaître : c'est ma propre histoire. J'ai débuté par être l'aide d'un saint prêtre qui avait la passion des ouvriers et leur avait consacré son temps et sa vie, car il est mort à la peine. Si le nombre fait le succès le notre ne sera jamais égalé, car nous avions près de 1.800 hommes, sans compter les enfants, sans compter le public qui assistait à nos fêtes. Veut-on de la musique ? des théâtres ? nous en avions pour dix Œuvres. Les conférences ne nous manquaient pas, tous les pays en fournissent en nombre. Seulement au bout de la première année je n'avais pas encore confessé un seul homme, ce qui se comprendrait, à la rigueur, je n'avais que 23 ans, mais mon Directeur qui en avait quarante n'en avait pas continsse dix. Nous nous rejetions sur les enfants, mais
au milieu de cette cohue nous ne pouvions en retenir un seul, dès qu'ils étaient sortis des frères. J'ai écrit un gros volume sur l'histoire de notre fondation ; on ne pourra le publier que cinquante ans après les événements, quand tous les acteurs seront morts et oubliés : on y verra ce que coûte une Œuvre.
Seulement, et voilà mon seul mérite, la leçon m'a servi ; et quand après quatre mois d'interruption j'ai recommencé à nouveau, c'est avec trente-deux petits enfants et avec le moins de bruit possible. Malgré cela je n'ai pu empêcher 420 enfants de se présenter dès la première année; une seule paroisse m'en envoya un jour 80 à la fois, après une première communion. J'ai failli encore périr sous cette avalanche et ne m'en suis tiré qu'avec des excès de sévérité faciles à l'âge où j'étais, impossibles aujourd'hui que j'ai vieilli. Cette sévérité, en éloignant les mauvais, des soins extrêmes pour former les membres des associations, ont déposé peu à peu ces couches qui ont fait notre Œuvre, ses usages, son esprit ; et lorsqu'au 25' anniversaire nous avons produit notre Œuvre pour la première fois, devant un public d'élite qui n'avait pour ainsi dire pas connu notre existence, nous avons pu montrer ce que devenait une Œuvre arrivée à sa virilité, lorsque l'éducation de son enfance avait été faite lentement et avec soin.
Jamais vous ne ferez pousser un arbre tout d'un coup, jamais vous ne produirez un homme saiis
ravoir fait d'abord grandir. Dieu seul a produit ce miracle en la personne d'Adam, en vain cliercheriez-vous à l'imiter.
Enfin, je ne dois pas oublier un point très essentiel : n'ayez pas peur des persécutions. C'est dur à supporter, experio cvede Roberto, mais c'est l'élément principal, indispensable du succès. Si votre Œuvre doit jeter des racines profondes, l'arbre devenir grand et puissant, pour abriter en très grand nombre les oiseaux du ciel, je veux dire les chères âmes de nos jeunes gens, attendez-vous à tout, mais surtout aux persécutions de ceux qui devraient le plus vous soutenir, vous appuyer, vous encourager. Je repasse parfois la longue liste de ceux qui m'ont tourmenté de mille manières et, si ce n'était le remords de tant de péchés que cela m'a fait commettre, il ne me resterait que la plus vive reconnaissance pour tout le bien qu'ils m'ont fait, car l'homme s'agite et Dieu le mène.