RèGLce : À quelle utilité
Voir p. 65, n. 3
4. Les jets d’eau, bassins, etc., étaient un des éléments essentiels de la décoration du jardin français tel que le dessinait Le Nôtre. Voir les Jardins-de Versailles,
quelques petites chutes. Une couche de glaise couverte d’un pouce de gravier du lac et parsemée de coquillages formait le lit des ruisseaux. Ces mêmes ruisseaux, courantpar intervalles sous quelques larges tuiles recouvertes de terre et de gazon au niveau du sol, formaient à leur issue autant de sources artificielles. Quelques filets s’en élevaient par des siphons! sur des lieux raboteux, et bouillonnaient en retombant. Enfin la terre ainsi rafraîchie et humectée donnait sans cesse de nouvelles fleurs et entretenait l’herbe toujours verdoyante et belle?.
Plus je parcourais cet agréable asile, plus je sentais augmenter la sensation délicieuse que j'avais éprouvée en y entrant: cependant la curiosité me tenait en haleine. J’étais plus empressé de voir les objets que d'examiner leurs impressions, et j'aimais à me livrer à cette charmante contemplation sans prendre la peine de penser. Mais M°° de Wolmar, me tirant de ma rêverie, me dit en me prenant sous le bras : « Tout ce que vous voyez n’est que la nature végétale et inanimée; et, quoi qu’on puisse faire, elle laisse toujours une idée de solitude qui attristei. Venez la voir animée et sensible, c’est là qu’à chaque instant du jour vous lui trouverez un attrait nouveau. — Vous me prévénez, lui dis-je ; j'entends un ramage bruyant et confus, et j'aperçois assez peu d'oiseaux : je comprends que vous avez une volière. — Il est vrai, dit-elle; approchons-en. » Je n’osais dire encore ce que je pensais de la volière ; mais cette idée avait quelque chose qui me déplaisait, et ne me semblait point assortie au reste.
Nous descendimes par mille détours au bas du verger, où je trouvai toute l’eau réunie en un joli ruisseau coulant doucement entre deux rangs de vieux saules qu’on avait souvent ébranchés. Leurs têtes creuses et demi-chauves formaient des espèces de vases d’où sortaïent, par l’a-
1. Un siphon ne saurait élever l’eau. Il doit au contraire la conduire plus bas qu'il ne l’a prise.
2. Remarquer la précision méticuleuse de la description de Rousseau. Par là elle se distingue immédiatement des descriptions classiques, celles du Télémaque, par exemplé. Cette précision est due d’ailleurs à ce que Rousseau entend donner -à des gentilshommes campagnards les moyens pratiques d'imiter l'Elysée de Julie.
3. Voilà pourquoi Rousseau n’a ni aimé, ni fait connaître la haute montagne. Noter d’ailleurs que si Rousseau aime une nature animée, il entend, pour la goûter, être seul au milieu d’elle. Après l'affaire de l’Emile et sa fuite en Suisse, il goûtera même la solitude complète de la nature inanimée: «Etres inanimés, écritil, que j'ai préférés à la société des hommes» (Manuscrit de la bibliothèque de Neuchâtel).
4. C'est-à-dire peuplée d'êtres qui éprouvent des sensations.
FIG, 7. — Gravure de Gravelot pour la première édition de Ta Nouvelle Héloïse.
Saint-Preux et Julie visitent l’ancien asile de Saint-Preux à Meillerie. Le titre de la gravure est de Rousseau. (Voir les Extraits, p. 154 et suiv.)
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dresse dont j'ai parlé, des touffes de chèvrefeuille, dont une partie s’entrelaçait autour des branches, et l’autre tombaïit avec grâce le long du ruisseau. Presque à l'extrémité de l’enceinte était un petit bassin bordé d'herbes, de joncs, de roseaux, servant d’abreuvoir à la volière, et dernière station de cette eau si précieuse et si bien ménagée.
Au delà de ce bassin était un terre-plein terminé dans l’angle de l’enclos par un monticule garni d’une multitude d’arbrisseaux de toute espèce ; les plus petits vers le haut, et toujours croissant en grandeur à mesure que le sol s’abaissait ; ce qui rendait le plan des têtes presque horizontal, ou montrait au moins qu’un jour il le devait être. Sur le devant étaient une douzaine d'arbres jeunes encore, mais faits pour devenir fort grands, tels que le hêtre, l’orme, le frène, l’acacia. C'étaient les bocages de ce coteau qui servaient d'asile à cette multitude d’oiseaux dont j'avais entendu de loin le ramage et c'était à l’ombre de ce feuillage, comme sous un grand parasol, qu’on les voyait voltiger, courir, chanter, s’agacer, se battre comme s'ils ne nous avaient pas aperçus. Ils s’enfuirent si peu à notre approche, que, selon l’idée dont j'étais prévenn, je les crus d’abord enfermés par un grillage; mais, comme! nous fûmes arrivés au bord du bassin, j'en vis plusieurs descendre et s'approcher de nous sur une espèce de courte allée qui séparait en deux le terre-plein et communiquait du bassin à la volière. Alors M. de Wolmar, faisant le tour du bassin, sema sur l’allée deux ou trois poignées de grains mélangés qu'il avait dans sa poche ; et, quand il se fut retiré, les oiseaux accoururent et se mirent à manger comme des poules, d’un air si familier que je vis bien qu’ils étaient faits à ce manège. « Cela est charmant! m'écriai-je. Ce mot de volière m'avait surpris de votre part; mais je l’entends maintenant: je vois que vous voulez des hôtes et non pas des prisonniers?. »
La Promenade sur le Lac.
[Dans les lettres suivantes Julie entretient son amie Claire du caractère de son mari, de la noblesse de ses sentiments et de la confiance absolue qu’il a dans la chaste et fraternelle tendresse qui lie toujours sa femme
1. Comme -= lorsque. Comme 2. * Etudier dans cette desne s’emploierait plus aujour- | criptior les différents éléments d’hui qu'avec le sens de au mo- du sentiment de la nature chez ment où, c'est-à-dire avec l’im- Rousseau, goût de l'isolement,
parfait. de la fraîcheur, de l'intimité, etc,
et Saint-Preux. Mais M. de Wolmar pousse un peu loin sa « philosophie » et sa confiance. Pour mettre à l'épreuve le cœur de Julie et de celui qu’elle aima et les rassurer eux-mêmes sur la paix de leur âme et la sérénité de leurs sentiments, il s'éloigne pour quelques jours. L'épreuve était dangereuse. Les hasards d’une promenade sur le lac, en ravivant le souvenir des jours d'amour, préparent à Julie et à Saint-Preux un nouveau combat et de nouvelles souffrances. Une tempête soudaine a obligé les
promeneurs d’atterrir sur les rochers de Meillerie. Saint-Preux écrit à Milord Edouard.]
Vous savez qu'après mon exil du Valais je revins, il ya dix ans, à Meillerie attendre la permission de mon retour. C’est ià que je passai des jours si tristes et si délicieux, uniquement occupé d'elle, et c’est de là que je lui écrivis une lettre dont elle fut si touchéel. J'avais toujours désiré de revoir? la retraite isolée qui me servit d’asile au milieu des glaces, et où mon cœur se plaisait à converser en lui-même avec ce qu'il eut de plus cher au monde. L'occasion de visiter ce lieu si chéri dans une saison plus agréable, et avec celle dont l’image l’habitait jadis avec moi, fut le motif secret de ma promenade. Je me faisais un plaisir de lui montrer d'anciens monuments d’une passion si constante et si malheureuse.
Nous y parvinmes après une heure de marche par des sentiers tortueux et frais, qui, montant insensiblement entre les arbres et les rochers, n'avaient rien de plus incommode que la longueur du chemin. En approchant et reconnaissant mes anciens renseignements je fus prêt à .me trouver mal; mais je me surmontai, je cachai mon trouble, et nous arrivâmes. Ce lieu solitaire formait un réduit sauvage et désert, mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles, et paraissent horribles aux autres?. Un torrent, formé par la fonte des neiges, roulait à vingt pas de nous une eau bourbeuse, et charriait avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derrière nous