Sur l'art de Rousseau pour 3. Entends — comprends
des larmes, et, toujours avec la même impétuosité, s’ôte du doigt une bague de prix, la met au sien malgré lui, et lui dit hors d’'haleine: « Ah! monsieur, si vous nous la rendez, vous ne la sauverez pas seule. »
Julie vit tout cela. Ce spectacle la déchira. Elle . regarde son amie, et lui dit d’un ton tendre et douloureux: « Ah! cruelle, que tu me fais regretter la vie! veux-tu me faire mourir désespérée ? Faudra-t-il te préparer deux fois ? » Ce peu de mots fut un coup de foudre; il amortit aussilôt les transports de joie; mais il ne put étouffer tout à fait l'espoir renaissant.
En un instant la réponse du médecin fut sue par toute la maison. Ces bonnes gens crurent déjà leur maitresse guérie. Ils résolurent tout d’une voix de faire au médecin, si elle en revenait, un présent en commun pour lequel chacun donna trois mois de ses gages; et l’argent fut sur-lechamp consigné dans les mains de la Fanchon. les uns prêtant aux autres ce qui leur manquait pour cela. Cet accord se fit avec tant d’empressement, que Julie entendait de son lit le bruit de leurs acclamations. Jugez de letfet dans le cœur d’une femme qui se sent mourir! Elle me fit signe, et me dit à l’oreille: « On m'a fait boire jusqu’à la lie la coupe amère et douce de la sensibilité!,»
Quand il fut question de se retirer, M°° d'Orbe, qui partagea le lit de sa cousine comme les deux nuits précédentes,
fit appeler sa femme de chambre pour relayer cette nuit
la Fanchon ; maïs celle-ci s’indigna de cette proposition,... M"° d’Orbe s’opiniâtra de son côté, et les deux femmes de chambre passèrent la nuit ensemble dans le cabinet : je la passai dans la chambre voisine; et l'espoir avait tellement ranimé le zèle, que ni par ordre ni par menace je ne pus envoyer coucher un seul domestique: ainsi toute la maison resta sur pied cette nuit avec une telle impatience, qu'il y avait peu de ses habitants qui n’eussent donné beaucoup de leur vie pour être à neuf heures du matin.
1. L'image de la coupe n’est pas très neuve (voir la note 4, P. 127), mais les épithètes amère et douce résument tout ce qui attacha passionnément les contemporains à la Nouvelle Héloïse et fit pour eux la nouveauté du roman (Sur le plaisir des larmes, voir p. 158 et n. 3). Après Rousseau, les joies amères de la sensibilité, où l'influence des Nuits du poète anglais Young
se mêle un peu à celle de Rousseau, devinrent un des thèmes les plus familiers aux romanciers. Baculard d’Arnaud écrit toute une série de Nouvelles sous le titre de Les Epreuves du sentiment et Les Délassements de l’homme sensible. Loaisel de Tréogate inscrit en épigraphe d'un de ses volumes : Æst quaedam flere voluptas (il y a quelque bonheur dans les larmes).
J’entendis durant la nuit quelques allées et venues qui ne m'alarmèrent pas; mais sur le matin que! tout était tranquille, un bruit sourd frappa mon oreille. J’écoute, jecrois distinguer des gémissements. J’accours, j’entre, j'ouvre le rideau... Saint-Preux ! cher Saint-Preux.!.…. je vois les deux amies sans mouvement et se tenant embrassées, l’une évanouie et l’autre expirante. Je m'écrie?, je veux retarder ou recueillir son dernier soupir, je me précipite. Elle n'était plus.
. Adorateur de Dieu, Julie n’était plus... Je ne vous dirai pas ce qui se fit durant quelques heures; j'ignore ce que je devins moi-même. Revenu du premier saisissement, je m'informai de M°*° d'Orbe. J’appris qu’il avait fallu la porter dans sa chambre, et même l’y enfermer; car elle rentrait à chaque instant dans celle de Julie, se jetait sur son corps, le réchauffait du sien, s’efforçait de le ranimer, le pressait, s’y collait avec une espèce de rage, l’appelait à grands cris de mille noms passionnés, et nourrissait son désespoir de tous ces efforts inutiles.
En entrant je la trouvai tout à fait hors de sens, ne voyant rien, n’entendant rien, ne connaissant personne, se roulant par la chambre en se tordant les mains et mordant les pieds des chaises, murmurant d’une voix sourde quelques paroles extravagantes, puis poussant par longs intervalles des cris aigus qui faisaient tressailliri. Sa femme de chambre au pied de son lit, consternée, épouvantée, immobile, n’osant : souffler, cherchait à se cacher d'elle, et tremblait de tout son corps. En effet,les convulsions dont elle était agitée avaient quelque chose d’effrayant. Je fis signe à la femme de chambre de se retirer ; car je craignais qu’un seul mot de consolation lâché mal à propos ne la mît er fureur.
Je n’essayai pas de lui parler, elle ne m’eût point écouté nimême entendu ; mais au bout de quelque temps, la voyant épuisée de fatigue, je la pris et la portai dans un fauteuil :