‹ Morceaux choisis;Chapitre 135 sur 312 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

[Emile a appris à marcher et à parler. Il importe dès lors, et avant tout, de lui laisser développer librement son corps et ses forces Peut-être se blessera-t-il, mais il apprendra le courage, et « le bien être de la liberté rachète beaucoup de blessures ». C’est une éducation barbare que celle quientoure l'enfant de défenses, d’entraves et « de chaînes », et le tourmente sous prétexte d’assurer l’avenir. Rousseau s’empofte même violemment contre la prévoyance qui nous fait sans cesse sacrifier le bonheur présent au souci d’un avenir incertain et qui est « la véritable source de toutes nos misères ». Pourtant, si l'enfant est libre, il ne doit pas abuser de sa liberté. La tyrannie des enfants leur prépare des mortifications, des dédains et des raïlleries pour plus tard. Surtout elle est contre l’ordre de la nature qui a créé la faiblesse des enfants. Par là, ils sont faits « pour être aimés et secourus », non pour être obéis et craints. Par là aussi nous avons les moyens les plus sûrs de résister à leur fantaisie. Il sufht non de les raisonner ou de les commander, mais de les « maintenir dans la seule dépendance des choses ». « N'offrez jamais à ses volontés indiscrètes que des obstacles physiques ou des punitions qui naissent des actions mêmes et qu il se rappelle dans l’occasion : sans lui défendre de mal faire, il suffit de l’en empécher. L'expérience ou l'impuissance doivent seules

‘lui tenir lieu de loi »,

Ainsi cette première éducation sera « purement négative » : ae mettra toujours l'enfant en présence de la nécessité, jamais du devoir. Rousseau

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posant «comme maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits », il en résulte qu’il suffira pour assurer la morale future de « garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur ». En faisant simplement appel à la nécessité et à l'égoisme, Rousseau montre comment on pourra par exemple développer l'idée de propriété et de justice, Il suffira de donner à Emile un petit jardin qu'il cultivera avec amour, puis de charger le jardinier de tout bouleverser, un beau matin, pour la raison que le terrain est à lui et qu'Emile l’a gâté. En enfermant l’enfant dans une chambre sans fenêtres, on lui montrera l’inconvénient qu'il y a à casser des vitres par colère. D’autres germes de vertus naîtront d'eux-mêmes, par la seule imitation des vertus du précep- .teur. Maïs dans tout cela des faits, des nécessités, des exemples ; point d'enseignement. Car le seul enseignement fécond est celui qui s'appuie sur le jugement, et l’enfant n’en a pas. L'enseignement viendra plus tard: « Si vous pouviez amener votre élève sain et robuste à l’âge de douze ans, sans qu’il sût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premières leçons les yeux de son entendement s’ouvriraient à la raison. » Par là se trouvent condamnées toutes les méthodes courantes d'éducation et notamment l’enseignement par l’histoire ou par les fables].

| L'Histoire n'est pas à la portée des enfants. |

Par une erreur encore plus ridicule! on leur fait étudier l'histoire, on s’imagine que l'histoire est à leur portée parce qu'elle n’est qu'un recueil de faits. Mais qu’entend-on par ce mot de faits? Croit-on que les rapports qui déterminent les faits historiques soient si faciles à saisir?, que les idées s’en forment sans peine dans l'esprit des enfants ? Croit-on que la véritable connaissance des évènements soit séparable de celle de leurs causes, de celle de leurs effets, et que l'historique tienne si peu au moral$ qu'on puisse connaître l’un sans l’autre? Si vous ne voyez dans les actions des hommes que les mouvements extérieurs et purement physiques, qu'apprenez-vous dans l’histoire ? Absolument rien; et cette étude, dénuée de tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaisir que d'instruction. Si vous voulez apprécier ces actions par leurs rapports moraux; essayez de faire entendre ces rapports à vos élèves, et vous verrez alors si l’histoire est de leur âge.

1. Plus ridicule que la méthode courante pour enseigner la, géographie, méthode dont il vient d’être question.

2. C'est-à-dire les liens qui unissent nécessairement certains faits historiques à cer-

tains autres (par exemple, les causes, établies par Montesuieu, de la grandeur et de la écadence des Romains).

3. Entendons non à la morale, mais à l'histoire des mœurs, des idées.

Lecteurs, souvenez-vous toujours que celui qui vous parle n’est ni un savant, ni un philosophe!, mais un homme simple, ami de la vérité, sans parti, sans système?, un solitaire qui, vivant peu avec les hommes, a moins, d’occasions de s’imboire® de leurs préjugés et plus de temps pour réfléchir sur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raisonnements sont moins fondés sur des principes que sur des faits ; et je crois ne pouvoir mieux vous mettre à portée d’en juger que de vous rapporter souvent quelque exemple des observations qui me les suggèrentt#,

J'étais allé passer quelques jours à la campagne chez une bonne mère de famille qui prenait grand soin de ses enfants et de leur éducatioh. Un matin que j'étais présent aux lecons de l’aîné, son gouverneur, qui l’avait très bien instruit de l’histoire ancienne, reprenant celle d'Alexandre, tomba sur le trait connu du médecin Philippe, qu’on a mis en tableau, et qui sûrement en valait bien la peines. Le gouverneur, homme de mérite, fit sur l’intrépidité d’Alexandre plusieurs réflexions qui ne me plurent point, mais que j'évitai de combattre, pour ne pas le décréditer6 dans l’esprit de son élève. A table, on ne manqua pas, selon la méthode française, de faire beaucoup babiller le petit bonhomme, La vivacité naturelle à son âge, et l’attente d’un applaudissement sûr, lui firent débiter mille sottises, toul à travers lesquelles? partaient de temps en temps quelques mots heureux qui faisaient oublier le reste. Enfin vint l’histoire du médecin Philippe : illa raconta fort nettement etavec beau-

1. Rousseau avait commencé dès 1755 à se séparer du parti philosophique ou encyclopédique, (Voltaire, Grimm, Diderot, etc.).

La rupture fut complète après le départ de l’'Ermitage et Jean- Jacques ne perd pas une occasion de la proclamer.

2. Entendons quele système de Rousseau n’est pas pour lui un système, mais la simple obéissance aux lois de la nature.

3. Le verbe se trouve encore au 16° siècle dans Montaigne, où sans doute Rousseau la pris.

Au 18° siècle, comme aujourd’hui, seul le participe imbu était dans l’usage (/mboire ne se trouve pas dans les dictionnaires du 18e siècle).

4. * Etudier à ce propos dans les £xtrails les anecdotes parles-

quelles Rousseau prétend prouver ses théories, et chercher si les théories ne dépassent pas souvent et de beaucoup la portée des anecdotes.

5. Le récit se trouve dans Quinte-Curce (II, 6) et dans Montaigne ([, 23). Il s’agit de l’anecdote où Alexandre boit la potion que lui tend son médecin, apres avoir lu une lettre où on le prévenait que le médecin, son ami, devait l’empoisonner,

6. Décréditer (— discréditer) est la seule forme donnée par Féraud en 1787.

7. Féraud indique (1787) que au travers de est beaucoup plus usité que «a travers avec un complément direct. Rousseau est donc ici un peu archaïque.

coup de grâce. Après l'ordinaire tribut d’éloges qu’exigeait la mère! et qu'attendait le fils, on raisonna sur ce qu’il avait dit. Le plus grand nombre blâäma la témérité d'Alexandre ; quelques-uns, à l'exemple du gouverneur, admiraient sa fermeté, son courage : ce qui me fit comprendre qu'aucun de ceux qui étaient présents ne voyait en quoi consistait la véritable beauté de ce trait. « Pour moi, leur dis-je, il me paraît que s’il y a le moindre courage, la moindre fermeté dans l’action d'Alexandre, elle n’est qu’une extravagance. » Alors tout le monde se réunit et convint que c'était une extravagance. J’allais répondre et m'’échauffer, quand une femme, qui était à côté de moi, et qui n’avait pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille et me dit tout bas: «Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne t’entendront pas?.» Je la regardai, je fus frappé et je me tus.

Après le dîner, soupçonnant sur plusieurs indices que mon jeune docteur n’avait rien compris du tout à l’histoire qu'il avait sibien racontée, je le pris par la main, je fis avec lui un tour de parc; et l’ayant questionné tout à mon aise, je trouvai qu'il admirait plus que personne le courage si vanté d'Alexandre : mais savez-vous où il voyait cé courage? Uniquement dans celui d’avaler d’un seul trait un breuvage de mauvais goût, sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, à qui l’on avait fait prendre médecine il n’y avait pas quinze jours, et qui ne l'avait prise qu'avec une peine infinie, en avait encore le déboire à la bouche. La mort, l’'empoisonnement, ne passaient dans son esprit que pour des sensations désagréables, et il ne concevait pas, pour lui,d’autre poison que du sénéf. Cependant, il faut avouer que la fermeté du héros avait fait une grande impression sur son jeune cœur, et qu’à la première médecine qu'il faudrait avaler il avait bien résolu d’être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements qui passaient5 évidemment sa portéef, je le confirmai dans

1. Julie, dans la Voüvelle Iéloïise, raille cette vanité des mères (V.5):

2. (La femme qui medit letfaistoi, Jean-Jacques, n’était point Me de Luxembourg que je ne connaissais pas: même dans ce temps-là ; c'est une personne que je n’ai jamais revue, mais qui dit avoir pour moi une estime dont je me tiens très honoré.» (Rousseau, Lettre à M°:° Latour du 26 sept. 1762.)

3. « Au propre, mauvais goût qui reste de quelque liqueur, après qu'on l’a bue » (Dict. de Féraud). Aujourd’hui, le mot ne s'emploie plus qu’au pluriel et avec le sens métaphorique de «ennui, accident ».

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