La distinction était encore 3. En effet, pour Rousseau
courante dans la doctrine littéra re, On commençait à la combattre, et Rousseau, par exemple, disait de ceux qui rejettent de la poésie le mot cruche qu'ils ttaient des cruches eux-mêmes.
(Voir la note 2, p. 133.)
2, Pour les instruire, ce que Rousseau s’interdit formellement, des hypocrisies du langage et des mœurs.
dans la première éducation, pas d'idées, de maximes, de conseils abstraits et généraux. Seulement des faits et des expériences avec les conclusions qu'ils imposent d'eux-mêmes à l'enfant.
4. À cause des sens, qu’il faut expliquer, de aux dépens cr d'écoute.
Le corbeau, honteux et confus, Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment! ?
Voilà bien des détails, bien moins cependant qu’il n’en faudrait pour analyser toutes les idées de cette fable, et les réduire aux idées simples et élémentaires dont chacune d'elles est composée. Mais qui est-ce qui croit avoir besoin de ceite analyse pour se faire entendre à la jeunesse ? Nul de nous n’est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d’un enfant?. Passons maintenant à la morale.
Je demande si c’est à des enfants de six ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit? On pourrait tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité: mais le fromage gâte tout; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre. C’est ici mon second paradoxe, et ce n’est pas le moins important.
Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l'intention de l’auteur, et qu’au dieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer3 le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente les enfants se moquent du corbeau, mais
1. En effet, faire un serment, c'est jurer qu’on ne trompera pas, et Emile — affirme Rousseau — ignore ce que c’est que tromper.
2. La critique portait au 18° siècle. Déjà avant Rousseau, presque tous les pédagogues se plaignent qu’on traite les enfants en grandes personnes.
L'erreur se marquait même dans les costumes qui n'étaient, le plus souvent, dès 4 ou 5 ans, que des réductions des costumes des parents.Voir par exemple dans la gravure de Gravelot pour la Nouvelle Héloïse, « la matinée à l'anglaise »,le petit garçon et la fillette qui portent des jupes à paniers. La réforme
du costume des enfants fut due au marquis de Girardin (le propriétaire d'Ermenonville):«Une foule d'enfants de Paris, élevés comme moi chez leurs parents, se réunissaient aux ‘luileries
our prendre leurs ébats en cuotte, bas etescarpins, manchet-
tes aux poings et le chapeau à:
trois cornes sur la têle. Une après-midi (1795) nous vîimes venir le trio des Girardin en matelots à l’anglaise, chapeau rond, veste sans basque et pantalon ». (Mémoires de Frénil1y.)
3. C'est-à-dire : ils ont du penchant pour. Cf. Bossuet : « La faibiesse humaine trop penchée au relâchement ».
Ch
ils s’affectionnent tous au renard!; dans la fable qui suit vous croyez leur donner la cigale pour exemple; et point du tout, c’est la fourmi qu'ils choisiront. On n’aime point à s’humilier: ils prendront toujours le beau rôle; c’est le choix de l’amour-propre, c’est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l'enfance! Le plus odieux de tous les monstres serait un enfant avare et dur, qui saurait ce qu’on lui demande et ce qu’il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.
Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c’est d'ordinaire le plus brillant, l’enfant ne manque point de se faire lion; et quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s'emparer de tout. Mais quand le moucheron terrasse le lion, c’est une autre affaire ; alors l’enfant n’est plus lion, il est moucheron. IL apprend à tuer un jour à coups d’aiguillon ceux qu’il n’oserait attaquer de pied ferme.
Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d’une leçon de modération qu’on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n’oublierai jamais d’avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs: on la sut enfin. La pauvre enfant s’ennuyait d’être à la chaîne ; elle se sentait le cou pelé ; elle pleurait de n’être pas loup.
Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l'enfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde une leçon d’inhumanité; celle de la troisième une leçon d’injustice ; celle de la quatrième une leçon de satire ; celle de la cinquième une lecon d'indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue à mon élève?, n’en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent#, quel fruit espérez-vous de vos soins ?-Mais peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d’objection contre les fables fournit-elle autant de raisons de les conserver. Il faut une morale en paroles et une en actions dans la société, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme, où
1. L'emploi de s’affectionner à a vieilli. 11 est encore signalé sans remarque par Féraud en
2. Lui ignore en effet ce que c’est que l’obéissance, ou du moins il obéit non à des règles et à des préceptes mais aux
choses et à la nécessité. Voir P. 179.
3. Rousseau affirme que les enfants n’ont pas de jugement; il faut raisonner pour saisir une contradiction. N°y a-t-il pas là quelque incertitude dans la logique de Jean-Jacques ?
on la laisse; l’autre est dans les fables de La Fontaine pour les enfants, et dans ses conles pour les mères!, Le même auteur suflit à tout.
Composons?, monsieur de La Fontaine.Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m'’instruire dans vos fables ; car j'espère ne pas me tromper sur leur objet : mais pour mon élére. permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé qu'il est bon pour lui d'apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart, que dans celles qu’il pourra comprendre il ne prendra jamais le change, et qu’au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.
[Rousseau montre ensuite comment Emile apprendra 4 lire et à écrire, simplement pour sa commodité et son intérêt bien entendu; comment sans sermons ni colères, simplement en le mettant en présence d'une résistance passive et des fâcheuses conséquences de ses entêtements, on l'habituera à ne pas soumettre ceux qui l'entourent à ses caprices. Chemin faisant on s’attachera surtout à développer sa vigueur et son adresse par les exercices du corps. On lui assurera des vêtements simples et commodes. Il apprendra à marcher tête nue, à supporter le froid, à dormir sur un mauvais lit, à nager, au besoin à marcher pieds nus. En même temps, puisqu'il faut lui apprendre non à raisonner ou à discourir, mais à agir, on fera avec soin l'éducation de ses sens. Des jeux bien compris banniront chez lui la crainte des ténèbres. Des prix habilement proposés l’endurciront à la course. L'éducation de l'œil lui apprendra à mesurer, connaître, estimer les distances ; les amusements du dessin et de la peinture lui feront l'œil juste et la main flexible. Même des expé« riences pratiques lui donneront les premières notions de géométrie (pat exemple un cercle tracé « avec une pointe au bout d’un fil tournant sur un pivot » montre de suite légale longueur des rayons). Son oreille sera formée par des exercices de chant. Ainsi Emile saura juger de tout ce qui concerne les corps, « de leur poids, de leur figure, de leur couleur, de leur solidité, de leur grandeur, de leur distance, de leur température, de leur repos, de leur mouvement ». Enfin un régime bien compris,
1. Les Contes de La Fontaine, qu'il renia et brûüla dans sa vieillesse, sont fort licencieux. Rousseau est sévère, non sans raison, pour les femmes du monde de son temps.