Journaliste et polygraphe con
temporain de Rousseau, dog À
romans anglais ne s’y attachaient que pour de copicuses moralités. Rousseau le premier sut en parler ct parler de l’amiti, de l'amour maternel, de l'amour du bien, non pour analyser les ressorts qui les soutiennent, mais pour transposer dans sa prose leurs extases, leurs délices, leurs souffrances. Il a été, dit M. Lanson, le profond psychologue « des états passifs et affectifs de l’âme v. Par là, il conquit les femmes ; par là, il rendit à toule une génération, non tout à fait le goût de sentir et de s'émouvoir, mais la franchise de s'y plaire, mais la certitude qu’il y a là, quand les tendresses sont saines, l’une des forces éternelles de la vie.
E. Le sentiment de la nature. — C'est ainsi seulement qu'il a ramené le sentiment de la nalure dans les âmes françaises. Avant 1560, un puissant mouvement d'opinion conduit les citadins vers les simples plaisirs des champs. Les maisons de campagne se multiplient dans la banlieue parisienne, à travers la France entière. {1 y a des promeneurs curieux de l'air salubre, des horizons pai-sibles ct des fleurs parfumées sur les coteaux et dans les bois. Mais ils n'y goûtent que des plaisirs à demi-physiques. La paix et les distractions rustiques’ leur agréent, non leurs rêves. A celle nature là Rousseau a donné une âme. Il a montré quelle souveraine puissance attirait vers elle et faisait jaillir inépuisablement nos confidences et nos rêves. Comme elleest pour Saint-Preux et Julie non le décor mais le complice de leurs amours, elle devient à partir de la Vouvelle Héloïse la nature état d'âme, le prétexte des - éfFfusions, la souree où toute sensibilité viendra puiser, où puisent dès le 15° siècle tant d'amis et de lecteurs de Rousseau, Ms: Roland, Sébastien Mercier, le Girondin Brissot, Me de Verdelin, Ms de Sabran et tant d’autres. -
F. Influence sur les romanciers. — Les romanciers eux-mêmes, liés par des traditions tenaces à un passé de galanteries irgé nieuses et de complications romanesques, inclinèrent vite à plug de simplicité. Ils demandèrent l'intérêt de leurs récits à la sincérité sentimentale, à l’éloquence de la passion. Des auteurs obscurs ou médiocres, Léonard, Dorat, Loaisel de Tréogate, subirent clairement l'influence. La pression du roman de Rousseau se transmit à travers Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand jusqu'aux romantiques. Les thèmes lyriques de l'amour, de l'attente, du regret, de la résignation sont enclos tout entiers dans la Vouvelle Héloïse. L'œuvre tout entière de George Sand est pleine de son souvenir. Tout roman contemporain où la passion et l’ardeur sentimentale sont réflétées, non disséquées, porte encore la marque du génie de Rousseau.
L’EMILE!: (1762) La Question pédagogique au 18° siècle, avant Rousseau.
En écrivant l’'Zmile, Rousseau n'obéissait pas, comme pour la Nouvelle Héloïse, à l’invincible suggestion de son «délire ». Comme pour les Discours et la Lettre à d’Alembert il suivit la pente de l'opinion contemporaine. Sans doute, il avait été précepteur ; il avait rédigé pour le fils de M. de Mably un projet d'éducation. Sans doute, aussi, l'art de former les esprits selon la nature et de les sauver du mensonge social tenait étroitement au système de Jean-Jacques. Mais toutes ces raisons étaient puissamment soutenues par les curiosités pédagogiques qui se multipliaient autour de lui. Les dernières années du 17° siècle et la première moitié du 18 avaient vu paraître des ouvrages oubliés, mais qui furent célebres : le traité de Locke sur l’£Zducation des enfants, traduit par Coste, les Avis d’une mère à sa fille, de M=° de Lambert, qui avaient eu 5 ou 6 éditions, le Traité des Etudes, de Rollin, les livres de P. de Crousaz, les Projets de l'abbé de Saint-Pierre. Des poètes, Lavau en 1739, de Calvi en 1757, accordaient leurs lyres aux graves séductions de la pédagogie. Les Quatiains ou maximes sur l'éducation, de Solignac, curent {rois ou quatre éditions. À partir de 1950 les traités, dissertations, épîtres se multiplient, ceux de M de Puisieux U59), de Me Leprince de Beaumont (Leltres diverses ct critiques, 1790), Bermingham (Manière de bien nourrir et soigner les enfants nouveaux nés, 179902), la Condamine (1551), Turgot (Epiître à M®=:* de Graffigny, 1951), Duclos (1751. Considéralions, ch. 11) de Bonneval (Les éléments el progrès de l'éducation, 19513), des Réflexions sur le premier âge de l’homme, 1553, de Brouzet (1554), Bonnet (1954. Essai depsychologie 4), Picardet (1956), Blondel(Les loisirs philosophiques ou l'étude de Phomme, 1956), une Lettre à une dame occupée sérieusement de l’éducation de ses enfants (Mercure de France, 1956), de l'abbé Leroy (1953), Vareilles (1757), une Lettre de M. G. à M. F. sur l’instruction de La jeunesse (Mercure, 1758), de Sainte-Maure (Délassement du cœur et de l'esprit, 1958), d'Helvétius (de l’Esprit, 4758), Simon (1959), Pons (1759), Desessarts (1960), Vantrère (1960), du P. Martin (1969), de Bret (poème dans l'Année lilléraire, 196r, t. I), de la Caze (Mélanges de physique et de morale, 1761), etc. M®° Leprince de
1. Titre exact : Emile ou de l'édu- le date de 1743. — Une nouvelle édication. tion est signalée par le Mercure en 2. Voir le Mercure de janvier 1750, 1751.
p. 186. 4. Duclos et Bonnet ont été signa-
3. Nous n’avons pas vu cet ouvrage lés par M. Hémon, (J.-J, Rousseau. non signalé par Quérard, M, Compayré Emile, p. 4.)
———hmte
Beaumont publie ces Magasins des enfants et des adolescents, dont les éditions sont innombrables et qui seront traduits dans tou. tes les langues. On se souvenait toujours de ,ce qu'avaient écrit Montaigne, les solitaires de Port-Royal, Fleury dans son Traité du choix et de la méthode des études, “énelon, dans son Æducation des Jilles.
Les Dettes pédagogiques de Rousseau.
A tous ces grands ou obscurs pédagogues Rousseau doit même autre chose que les sollicitations d’un problème ardemment discuté. IL leur emprunte des tendances et des idées précises. Un bénédictin, dom Cajot, voulut établir en 1766, que l’£mile était plagié tout entier de Montaigne ou de Locke. Rousseau leur est redevable assurément, sans qu’il ait cru qu’on s’y méprendrait, puisque leurs livres sont de ceux dont les éditions se multiplient au 18e siècle, Il avoue tout aussi bien «le bon Rollin » et «le sage Fleury » et Crousaz. IL avait lu l’abbé de Saint-Pierre et la Condamine qui était son ami. Avant lui, l’abbé de Saint-Pierre avait insisté sur l'importance de l'éducation morale et l’abus des études latines. Locke, Crousaz, la Condamine, avaient réagi contre l’éducation livresque et tourné l’esprit des maîtres vers les réalités de la vie?.,
Peut-être ignorait-il l’épître où Turgot demande qu'on renonce a l'éducation artificielle pour revenir à la nature, mais il connut peut-être le T'railé de l'éducation corporelle des enfants en bas âge de Desessartz. D’autres encore, que l’on n’a pas signalés, ont pu fournir ou ont suggéré à Jean-Jacques quelques-unes de ses plus sages doctrines. Il connaissait Helvétius qui recommande les exercices du corps et demande qu'on laisse « l’étude des mots » pour « l'étude des choses3». Picardet qu’il lut ou connut peut-être 4 propose, parmi bien des sottises, que les mères nourrissent leurs enfants, qu’on leur épargne le collège, qu'au lieu des contes de nourrice, des fables de La Fontaine et du latin, on les amuse avec « Loutes sortes d'outils et d'instruments » et qu’on les instruise avec Buffon et des expériences de physique. Emile ignore tout des livres jusqu’à douze ans et tout de la littérature. Seules les scien-
1. Voir J. Locke : Quelques Pensées 3. Les mêmes idées se retrouvent au
sur l'éducation, trad, par J. Compayré 1889. Les rapprochements avec Rousseau y sont signalés.
2. Sur ces prédécesseurs, en y joignaut les chapitres sur l’éducation de abbé Pluehe, on lira le grand, mais clair ouvrage de M, Compayré, Histoire critique des doctrines de l'éducation
en L'rance, Paris, Hachette, 2 val, iu-8°.
besoin dans les plus obscurs ouvrages. Digard (dans les Mémoires el Avenlures d’un bourgeois, etc., 1751) proteste & contre la science puérile des syllabes et des mots ».
4. Fréron rend compte du livre, dans son Année liltéraire, dans le volume où il analyse deux brochures contre Rousseau (1756, t, III),
ces de la nature sont intervenues pour l’accoutumer à réfléchir et à lier des effets et des çauses. Or l’histoire naturelle triomphait, bien avant 1760, par le succès des Réaumur!, des Trembley ?, des Buffon. Et bien des esprits avenlureux, las des bavardages scolaires, rêvaient d'appliquer la pensée enfantine non aux ariditès des grammaires, mais aux réalités pittoresques des choses et de la vie. Bazin#,en 1744,recommandait l'étude de l’his'oire naturellecomme « plus propre qu'aucune autre à détruire !es préjugés de l’enfance ! », « Comment a-t-on la cruauté, gémissait l'abbé de Pons, en 1738, de condamner ces pauvres enfants au supplice de charger perpétuellement leur mémoire d’un vain jargon. Ces Rudiments, ces Despautères, fléau du premier âge, semblent avoir été inventés pour éteindre l’émulation de la jeunesse,et pour lui inspirer le dégoût des scicnces». À leur place il inscrit la météorologie, la minéralogies, botanique, zoologie, physiologie. Rousseau ignora sans doute l’abbé de Pons, mais il connut l’abbé Pluche puisqu'il destine le Spectacle de la Nature à son élève, M. de Sainte-Marie. Au reste le Spectacle de la Nature est le grand livre de la première moitié du 18° siècle, s'il est vrai que le premier volume a trois éditions en moins de six mois, qu’il compte une vingtaine d’éditions ou de contrefaçons, qu'on le traduit en anglais, en allemand, en italien. L'ouvrage poursuit en huit volumesune série de dialogues où la vie des plantes, des insectes, etc., orientent sans cesse la réflexion vers les merveilles de l'instinct et les combinaisons admirables des phénomènes. Dans le détail même, l’abbé Pluche devance Rousseau : « M. le Comte ne le laissa partir{son fils] pour l'Allemagne, où il est à présent, qu'après lui avoir fait employer pendant un an entier tout le temps du matin à étudierla physique et les plus belles parties de la nature ; et la plupart de ses aprèsdiners à voir et à apprendre jusqu'à un certain point les métiers les plus nobles, sans dédaigner les plus com nuns. Il ne passait pas une semaine sans aller à l’école dans quelque boutique de Paris, non d’une manière superficielle, mais se faisant une affaire très sérieuse de saisir le véritable objet et la méthode la plus estimable de chaque métier Jl suivait un tireur d’or, un imprimeur, un horloger et un teinturier des- quinze jours et trois semaines; il donnait autant au menuisier et au serrurier, encore plus au charpentier?»
1. Savant français qui publie à partir de 1738 de célèbres Mémoires pour servir à l'histoire des insectes.
2. Naturaliste génevois connu surtout par des recherches sur les polypes (1744).
3. Naturaliste qui a résumé et vulgarisé les recherches de Réaumur (1744-1747),