Spectacle de la nature. 1739. t.T
pp. 91-92. — L'étude des arts mécani-
ques est d ji recommandée par l’abbé de Saint-Pierre (1730) ou l'abbé de Pons (1738).
L'ŒUVRE ee 45
C’est avec des desseins plus complexes, l’éducation réaliste et pratique de Rousseau.
La «Profession de foi du Vicaire Savoyard » doit bien des choses, elle aussi, à ceux qui tentèrent avant lui de résoudre par la raison et par la conscience le mystére de nos destinées. Un profond mouvement de philosophie déiste pénétre en France par l’influence des pays protestants et par l'Angleterre. Les traités que l’on traduit ou que l’on adapte se multiplient d'année en année. Tout ce que dit le Vicaire des leçons éclatantes qui s'inscrivent pour nous dans l’ordre de l'univers s'inspire de l'ardeur démonstrative avec laquelle les-naturalistes cherchèrent l'esprit divin dans la sagesse des choses. On peut dire que les études d'histoire naturelle furent, dans la première moitié du 18e siècle, un prétexte à méditations pieuses tout autant qu’une poursuite du vrai. Rousseau cite Nieuwentyl. Il en faudrait, avec labbé Pluche, citer vingt autres. Il y eut des Théolorie physique, Théologie de l’eau, Théologie de l’air, Théologie des insectes. La pensée religieuse et la pensée scientifique restent fraternelles jusqu’à Buffon.
Les Attaques contre l’Emile. :
Il y avait autre chose pourtant, dans l’Emnile, que des réminis-. cences ou rencontres d'idées. Quelques-unes de ces nouveautés soulevèrent même un scandale retentissant. Déjà les doctrines religieuses que Julie exprime dans là Vourvelle Héloïse avaient inquiété lautorité et le tolérant Malesherbes. L'édition imprimée à Paris avait été par ses soins soigneusement expurgée. La «Profession de foi du Vicaire savoyard » rendit vaines les bonnes volontés et les tolérances. Rousseau a raconté dans les Confessions, - comment il se croyait assuré, après la publication de son livre, d’être oublié par le Parlement. Mais l'ouvrage était signé. C'était un défi trop éclatant. Les poursuites furent décidées et menées avec une activité que les pièces authentiques ont révéléet. Les parlementaires tolérants s’abstinrent; ils se sentaient désarmés. Les autres censurèrent le livre, décrétèrent l’auteur de prise de corps et veillèrent à l’exécution de l'arrêt avec une décision qui fit courir à Rousseau des périls certains. M. et M de Luxembourg furent prévenus que les choses étaient sérieuses. On décida Rousseau à quitter la France. I] monta en chaise de poste dans la. nuit du 9 au 10 juin 1762 et gagna la Suisse.
L’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, lança contre lui un mandement violent. Rousseau lui répondit dans une lettre
1. Voir l'article de M, Lanson dans les Annales J,-J, Rousseau. 1906,
6 e NOTICE
dont l'intérêt polémique a disparu, mais qui garde l'attrait d’une dialectique fougueuse et d'une victorieuse ironie. La République de Genève ne fut pas plus tolérante que le Parlement de Paris. L’Emile et le Contrat Social soulevèrent des querelles furieuses. La condamnation et le décret de prise de corps, qui obligèrent Jean-Jacques à renoncer à son projet de retour à Genève et à se réfugier dans le Val-Travers, ne désarmèrent pas ses amis, ennemis du Grand et du Petit Conseil. Le procureur général Tronchin essaya d’apaiser le tumulte dans ses Lettres écrites de la campagne. Rousseau lui répondit (1364) par les Lettres écrites de La montagne qui allumèrent contre lui des haines acharnées.
L’Inspiration personnelle dans l’Emile. s Ces violences religieuses ont aujourd'hui perdu leur crédit et Ja «Profession de foi» n’a gardé pour la plupart des lecteurs que son intérêt littéraire. Il reste autre chose pour donner à lÆmile le rayonnement qu'il eut au 18 siècle. Rousseau d'abord y transparait avec l’ardeur de ses rêves et la flamme de sa passion. «L’Æmile n’est en partie, dit M. Compayré!, qu’une construction de rêve bâtie tout exprès pour faire antithèse à la vie réelle de Rousseau». Le mirage de la maison aux contrevents verts évoque tout ce que Jean-Jacques avait vainement demandé à la vie. Education méthodique et pieusement attentive, ignorance de la littérature qui complique et qui trouble, équilibre d'une santé parfaite, formation de la vigueur physique et de l'énergie morale, jeunesse qui s'achève par une idylle d'amour, c’est la tout ce que la destinée lui a refusé et qu’il voudrait revivre en élevant Emile. Autant qu'un livre de pédagogie abstraite, c’est un livre tout pénétré de regrets, de désir, d'élan du Cœur et de rêves. C’est par là que les doctrines ont pris une âme el que les erreurs ou les paradoxes ont marqué parfois de plus sûres empreintes que tant de sages conseils multipliés avant lui. On ne discutla pas, bien souvent, on fut entrainé.
La Part de l’Utopie.
Nous discutons plus aisément aujourd’hui. L’Emile dans sa donnée d'ensemble est une utopie. Et c’est bien ainsi sans doute que l’a voulu Rousseau. Toutes ses démonstrations sont des démons- rations théoriques où la rigueur des principes enchaîne la série logique des conséquences, sans discuter les nécessités pratiques.
1. J.-J. Rousseau et l'éducation de la coup pour l'étude de l’£mile aux tranature, 3°éd, l’aris, Nous devons beau- vaux classiques de M, Compayré.
Il avoue pour le premier Discours, dans ses répliques. Il en prévient dans le second en montrant qu'il détermine a priori l’humanité primitive. Nous verrons que le Contrat Social obéit à la même méthode dialectique. L’Æmile est ainsi, comme il.le dit dans sa Préface, « rêveries d’un visionnaire ». Ce n’est pas l’'éducation telle qu’il est possible de la donner, c’est celle qui, théoriquement, doit former le plus sûrement un homme sain, bienfaisant et heureux. Rousseau a lu et loué vivement un livre de Gaspard de Beaurieu, qu’on lui attribua d’ailleurs, l’Zlève de la nature, dont huit éditions au 18 siècle n’épuisèrent pas le succès. Beaurieu enferme son Emile dans une cage de bois jusqu’à quinze ans, puis le débarque dans une île déserte, etc. Ni lui, ni Rousseau n’ont prétendu soumettre les générations à cette discipline. Ce sont seulement ces expériences dialectiques où l’on se plaisait au 18° siècle. Ainsi Condillac ou Buffon reconstituent la naissance et le développement de l'intelligence chez un ancêtre imaginaire,
Les chimères de Rousseau s’excusent donc pour une part. Il n’a pas enseigné que les enfants pouvaient tous avoir un précepteur, qu'ils devaient tous être orphelins et que le précepteur renoncerait à toute autre joie que celle de les conduire jusqu’au mariage. Il reste pourtant qu’il s’est laissé entraîner par l’obstination et l'énergie aveugle de sa logique. Jusqu’à douze ans Emile ne forme que sa santé et la précision de ses sens. Ce n’est qu’un animal agile et ingénieux. De douze à quinze ans, il s’initie aux sciences, à celles qui lui seront utiles; il apprend à réfléchir et à calculer, pour son seul intérêt bien entendu, les façons nécessaires dont les évènements s’enchaînent. À quinze ans on entre dans « l’ordre moral! ». Celui qui n’avait su jusque là qu’organiser sa vie selon les moindres risques et les plus sûrs protits apprend ce qu'est le devoir et le dévouement. Belle division théorique et qui s’accordait avec les méthodes géométriques par lesquelles la plupart des philosophes du 18: siécle étudiaient «rationnellement », Pehomme machine » ou l’« Esprit ». Rousseau, sans aucun doute, a cru qu’il en pouvait passer la meilleure part dans la pratique. Sans aucun doute il a nié la nécessité d’une éducation littéraire et désiré que l'astronomie, la physique et la géographie interviennent seules jusqu’à quinze ans. La pratique a corrigé constamment ces chimères parce qu’il n’y a rien dans la vie complexe d’un esprit d'enfant qui leur donne une prise suffisante. L'enfant aime pour ainsi dire en même temps qu’il s'aime, et son éducation morale s'impose parce qu’il la commence pour ainsi dire de lui-même. Le même entètement systématique oblige Rousseau, sous prétexte de ne rien enseigner dont les sens n’avertissent et dont l'intérêt ne soit juge, à des machinations puérilement compliquées. La scène du Joueur de gobelets, la conversation avec le jardinier, la promenade dans
la forêt, etc., enseigneront sans doute quelques notions de physique, d'astronomie ou l’idée de propriétè. Et il est utile de ratta- -cher ainsi l’enseignement à la vie. Mais une pareille méthodeobtient à grand effort ce que les méthodes courantes enseignent rapidement et sûrement.
La Nouveauté pédagogique.
Bien des détails n’ont ainsi qu’un intérêt de curiosité et de paradoxe. L’Emile reste pourtant, dans son ensemble, le livre le plus fécond qui ait mis dans l'éducation de l'enfant le secret du bonheur de l’homme. Ce fut, dit M. Compayré « comme la charte de libération de l'enfance ». A dire vrai on joindrait à tout ce que nous avons cité, avant comme après Rousseau, bien des protestations éloquentes. Des savants, des professeurs, des écrivains, ont essayé de secouer la tyrannie des formules vaines, des mnémotechnies subtiles, des rudiments savamment obscurs, où s’enfermaient, loin de la vie, l'éducation et l’instruction contemporaines. Le latin lui-même, dès le 18° siècle, eut des adversaires et fort nombreux. Mais nul ne dit aussi clairement que Rousseau ce qu'il fallait ruiner et ce qu’il fallait construire. Il veut une éducation physique, des exercices corporels et des soins pour le corps plus vigilants que pour l'esprit. Car c’est le corps'sain qui fait l’esprit robuste. Il sait et il dit que les pédagogues, par routine et nonchalance, les enfants par l'instinct de ce qui leur coûte le moindre effort reviennent sans cesse au travail machinal de la mémoire. Seules pourtant ces idées valent qui ont été acquises par un effort de réflexion et d'adaptation. Parlons donc à l’enfant, et en nous élevant par degrès, le langage qu’il peut comprendre : « Point de descriptions, point d’éloquence, point de figures. Contentez-vous de lui présenter à propos les objets. Transformons nos sensations en idées, mais ne sautons pas tout de suite des objets sensibles aux objets intellectuels.» Car le bagage de la mémoire se perd plus vite qu'il ne s’acquiert, dès qu’une discipline étroite ne le renouvelle pas impérieusement. Quand l'esprit de jugement et de réflexion est formé, il l’est pour toujours, et des tâches scolaires il - s'adapte sans effort à celles de la vie.
Rousseau n’a pas tort non plus d’associer l’enseignement à des fins utiles. Il inaugure « avec des lacunes, les programmes de l’instruction réaliste! ». Cela veut dire qu’une éducation bien comprise ne lie pas des générations entières aux divertissements qui con- * viennent pour des castes vouées par leur richesse aux loisirs des