‹ Morceaux choisis;Chapitre 155 sur 312 · Privé = apprivoise. = obtenir. Voir p. 99, n · texte numérisé non relu

Privé = apprivoise. = obtenir. Voir p. 99, n

206 JEAN-JACQUES ROUSSEAŸ

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n’obéira pas moins à sa voix qu'à son geste, il lui parle, et le canard obéit ; il lui dit d’aller à droite, et il va à droite ; de revenir, et il revient ; de tourner, et il tourne ; le mouvement est aüssi prompt que l’ordre. Les applaudissements redoublés sont autant d’affronts pour nous. Nous nous évadons sans être aperçus, nous nous renfermons dans notre chambre sans aller raconter. nos succès à tout le monde, comme nous l’avions projeté.

Le lendemain matin l’on frappe à notre porte: j'ouvre; c’est l’homme aux gobelets. Il se plaint modestement de notre conduite. Que nous avait-il fait pour nous engager à vouloir décréditer! ses jeux et lui ôter son gagne pain ? Qu’y a-t-il donc de si merveilleux dans l’art d'attirer un canard de cire pour acheter cet honneur aux dépens de.la subsistance d’un honnête homme? «Ma foi, Messieurs, si j'avais quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierais guère de celui-ci. Vous deviez? croire qu’un homme qui a passé sa vie à s'exercer à cette chétive industrie en sait là-dessus plus que vous, qui ne vous en occupez que quel- ques moments. Si je ne vous ai pas d’abord montré mes coups de maître, c'est qu’il ne faut pas se presser d’étaler étourdiment ce qu’on sait: j'ai toujours soin de conserver mes meilleurs tours pour l’occasion, et après celui-ci j'en ai d’autres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, Messieurs, je viens de bon cœur vous apprendre ce secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n’en pas abuser pour me nuire, et d’être plus retenus une autre fois.»

Alors il nous montre sa machine, et nous voyons avec la dernière surprise qu'elle ne consiste qu’en un aimant fort et bien armé, qu’un enfant caché sous la table faisait mouvoir sans qu’on s’en aperçût.

L'homme replie sa machine. ; et après lui avoir fait nos remerciements, et nos ‘excuses, nous voulons lui faire un présent ; il le refuse. « Non, Messieurs, je n’ai pas assez à me louer de vous pour accepter vos dons ; je vous laisse obligés à mois malgré vous ; c’est ma seule vengeance. Apprenez qu'il y a de la générosité dans tous les états; je fais payer mes tours et non mes lecons. »

x ne la n. 6, p. Et dicatif Le sens du conditionnel : 2. Devpiez = auriez dû. Re A TR RèGLe : Dans l’ancienne lan- ‘| Vos dont j'ai pu (= j'aurais pu)

gue (comme en latin, Cf. Crou- [laisser vieillir ambition... zer, Grammaire latine, $ 66, 2), (RACINE.) les verbes marquant possibilité, 3. Obligés à — obligés envers.

obligation, convenance, nêces- | RÈGLE : À quelle utilité? Voir sité, etc., ont aux temps de l’in- | p.65, n. 3.

En sortant, il m'adresse à moi nommément et tout haut une réprimande. «J’excuse volontiers, me dit-il, cet enfant ; il n’a péché que par ignorance. Mais vous, Monsieur, qui deviez connaître sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire ? Puisque vous vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui devez vos soins, vos conseils : votre expérience est l'autorité qui doit le conduire. En se reprochant, étant grand, les torts de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l’aurez pas avertil.»

Il part et nous laisse tous deux très confus. Je me blâme de ma molle facilité; je promets à l'enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt, et de l’avertir de ses fautes avant qu’il en fasse, car le temps approche où nos rapports

vont changer et où la sévérité du maître doit succéder à la

complaisance du camarade : ce changement doit s’amener par degrés; il faut tout prévoir, et tout prévoir de fort loin.

Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le secret. Nous abordons avec un profond respect notre bateleur Socrate ; à peine osons nous lever les yeux sur lui: il nous comble d’honnêtetés, et nous place avec une distinction qui nous humilie encore. {1 fait ses tours comme à l’ordinaire ; mais il s'amuse et se. complaît longtemps à celui du canard, en nous regardant souvent d’un air assez fier’. Nous savons tout et ne soutflons pas. Si mon élève osait seulement ouvrir la bouche, ce serait un enfant à écraser.

Tout le détail de cet exemple importe plus qu'il ne sem-

1. Ai-je dû supposer quelque lecteur assez stupide pour ne pas sentir dans cette réprimande un discours dicté mot À mot par le gouverneur pour aller à ses vues (*)? A-t-on dû me supposer assez stupide moi-même pour donner natu-

rellement ce langage à un bateleur ?

Je croyais avoir fait preuve au moins du talent assez médiocre de faire parler les gens dans l'esprit de leur état ("*). Voyez encore la fin de l'alinéa suivant.

N'est-ce pas tout dire pour tout autre que M. Formey(""")? (Note deRousseau.)

VU) Aller à ses oues = arriver à

ses desseins. Voir la n. 8, p. 95.

(‘’)Rousseau a en effet possédé assez bien ce talent. Les personnages de la Nouvelle Héloïse écrivent dans un style où la personnalité de Rousseau s’efface à l’ordinaire derrière celle qu’il a voulu donner à ses personnages.

(‘*) Rousseau est dur pour For-

mey, dont le choix publié sous le titre d’Æ£rmnile chrétien est fait avec ATEN ERNSS Il n’est pas très sûr d’ailleurs que Rousseau ait tout d’abord supposé le discours du bateleur dicté par le maître. Pourquoi ne l’a-t-il pas indiqué ? Et répéter ce discours ne suppose-t-il pas presque autant d'intelligence que pour l’inventer ? Et Rousseau était-il convaincu qu’un bâteleur ne pouvait avoir qu’une. âme grossière? Il avait bien prétendu gagner sa vie en montrant une fontaine de Héron. — Voir les Extraits.

2. Bateleur... qui regarde d’un air assez fier. L’air fier n’a pas deraison d’être,sic’estunelecon qu’il a répétée.Ou il faut le sup-

oser comédien singulièrement intelligent.

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ble. Que de leçons dans une seule! que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité! Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l’humiliation, les disgrâces!, soyez sûr qu'il n’en reviendra de longtemps un second. Que d’apprêts ! direz-vous. J’en conviens, et le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.

Ayant appris que l’aimant agit à travers les autres corps, nous n'avons rien de plus pressé que de faire une machine semblable à celle que nous avons vue: une table évidée, un bassin très plat ajusté sur cette table, et rempli de quelques lignes? d’eau, un canard fait avec un peu plus de soin, etc. Souvent attentifs autour du bassin, nous remarquons enfin que le canard en repos affécte toujours à peu près la même direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette direction, nous trouvons qu’elle est du midi au nord Il n’en faut pas davantage; notre boussole est trouvée, ou autant vaut; nous voilà dans la physiques.

[Rousseau indique ensuite quels avantages Emile tirera de cette éducation par les choses. Il les apprendra par lui-même, c’est-à-dire qu’il .les, comprendra. Et même la construction des machines l’habituera 4 l'adresse et à la sagacité.

Dans cette première instruction l’enseignement moral ne doit jamais intervenir. L'enfant n'est pas encore capable de le comprendre. En lui demandant de s'instruire, on ne doit donc pas faire appel à l’idée de devoir, ni à l’obéissance passive qu’Emile ignore. L’enfant doit apprendre pour la seule raison qu'il y voit son intérêt, parce que des expériences bien Ronde lui démontrent les funestes conséquences de son ignorance. |

Un Principe de pédagogie : «A quoi cela est-il bon?»

C’est une ineptie d’exiger d’eux qu'ils s’appliquent à des choses qu’on leur dit vaguement être pour leur bien, sans

1. Rousseau avait déjà longuement insisté dans la Vouvelle Héloïse (lorsque Julie expose ses idées sur l'éducation, V, 3.) sur les inconvénients de la vanité : « Si jamais la vanité fit quelque heureux sur la terre, à coup sûr cet heureux là n'’était qu’un sot ». Rousseau était sincère. Il eut l'orgueil de sa vertu plutôt que celui de son gé-

nie. V. l'Z ntroduction, pp. 22 à 26.

2. La ligne était la douzième partie d’un pouce, douzième partie du pied (o" 33°2).

3. “Etudier dans toute cette anecdote l’art de la narration chez Rousseau et notamment, dansles portraits d'Emile, lesens des attitudes et dela description vivante. Voir les p. 126, n. 5 et 138, n. 2.

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